Enquête


Une bougie allumée omise à l’intérieur d’une maison ou au fond d’un oratoire, un cocktail Molotov lancé dans divers coins d’un marché, l’utilisation du bois dans la construction des maisons … accidentels ou criminels, les incendies sont une menace à prendre au sérieux. Ainsi, Enquet’Action vous expose 12 facteurs de risques d’incendies à considérer quotidiennement.

1)   Prolifération des stations d’essence

Une prolifération des stations d'essence est constatée partout en Haïti, depuis ces dix dernières années. Cette multiplication s’opère de manière non contrôlée et dans des zones inappropriées. En effet, on remarque des marchand.e.s de nourritures cuites et fritures – des maisons habitables utilisant chaque soir des bougies - près des pompes à essence. Alors qu’ils devraient se trouver loin des stations.

La bonne santé du secteur pétrolier, les marges très élevées et le profit avantageux en Haïti motivent les nouvelles compagnies locales et étrangères, avance l’économiste Pierre-Marie Boisson, pour expliquer l’explosion des investissements importants dans le secteur pétrolier dans le pays. L’appât du gain, mais à quel prix ?

Cette situation cache un danger imminent. Dans l’histoire d’Haïti, les pompes à essence ont été plusieurs fois à la base de terribles incendies.

A titre d’exemple, le 14 mars 1923, l’embrasement du dépôt de la Texas a entraîné un grand incendie, dont les pertes ont été évaluées à 200 mille dollars. Dans la soirée du 2 avril 1926, un incendie s’est déclaré au dépôt de gazoline de la maison d’un commerçant, situé à La Croix-des-Bossales. Il a détruit le secteur le plus intéressant de ce quartier, rapporte l’historien Georges Corvington, dans le Livre du Feu.

Au moins 7 personnes ont été carbonisées et environ une trentaine de blessées, après la flambée d’une pompe à essence Total dans la zone de Pont Vincent dans la ville de Hinche – dans le département du Centre, le jeudi 17 mars 2016 dans l’après-midi. Des véhicules et motocyclettes ont également pris le feu en raison de la propagation des flammes. Le brasier a été causé par l’explosion d’un camion qui transportait des produits pétroliers, qui renflouait les pompes. Lors des funérailles des victimes, la première dame de l’époque, Dr Ginette Michaud Privert, rappela que les « marchands.es de friture et les autres commerces qui utilisent le feu doivent rester loin des pompes à essence ».

2)   Multiplication des centres de vente de gaz propane

Au niveau de la région de Port-au-Prince, les stations de gaz propane se multiplient sans aucune régulation. Selon un site spécialisé, il est interdit de fumer ou d’avoir une autre source d’allumage dans les endroits où l’on fait le raccordement ou le désaccouplement de bouteilles et de réservoirs de propane. Il en va de même lors de la conduite d’un camion de vrac. Trois éléments doivent être réunis pour provoquer un incendie : de l’oxygène, un combustible (comme du propane gazeux) et une source d’allumage.

Bien qu’une lettre de Non Objection du Ministère de l’Environnement, un certificat du Service de Pompiers et une autorisation du Ministère du Commerce et de l’Industrie soit nécessaire pour la mise sur pied d’une telle structure, l’anarchie persiste.

En 2015, les ministères du Commerce et de l’Industrie, de l’Environnement, de la Justice et de la Sécurité Publique ont signé un communiqué conjoint, rappelant à l’ordre les propriétaires des Centres Emplisseurs et Micro Centres de Distribution de Gaz Pétrole Liquéfié (GPL), communément appelé Gaz propane. Aucune sanction n’est appliquée.

Un sérieux problème de sécurité publique, minimisé par les décideurs publics, se pose dès lors. A de nombreuses reprises, des riverains ont rapporté la fuite dans le réservoir de certaines stations de gaz propane.

Le vendredi 10 avril 2015, pas moins de trois personnes auraient été sérieusement brûlées dans un incendie déclaré chez un détaillant de gaz propane, dans la zone de Puits Blain. L'état de santé des victimes acheminées à l'hôpital était demeuré inconnu mais le feu a donné maille à partir aux sapeurs-pompiers dépêchés sur place.

3)   Crises politiques / conflits intenses entre le pouvoir et l’opposition

Les incendies de marché, entre autres, sont intimement liés au baromètre politique. Une situation politique instable est propice  à leur propagation. « Il y des moments précis où les incendies sont fréquents. A des périodes données, on peut voir que ce sont que des marchés qui brulent. A d’autres, on peut voir que c’est telle autre chose. C’est lié à des raisons politiques », a fait savoir Gaël Painson, expert haïtien de la question de prévention et lutte contre les incendies.

D’ailleurs, la série effroyable des flambées de marché a débuté en 1987. Cette date est marquée par des bouleversements politiques (violences et assassinats, coups d’état, batailles politiques), aboutissant le 30 septembre 1991 au renversement du premier président démocratiquement élu en Haïti, Jean Bertrand Aristide.

La succession des incendies de marché s’est accentuée en 2003, au cours d’une période encore dominée par de forts bouleversements et conflits politiques mettant aux prises le gouvernement et l’opposition qui réclamait le départ du président Jean Bertrand Aristide. A ce moment-là, l’incendie des marchés a été utilisé comme arme pour semer le trouble, révèle Enquet’Action.

Très souvent après les incendies, les partisans du gouvernement essaient de jeter la responsabilité sur l’opposition politique, niant leur propre responsabilité, qui est celui d’assurer la sécurité des vies et des biens.

4)   Guerres entre bandes armées dans les régions proches des marchés

Dans la nuit du 16 au 17 juillet 2003, un incendie a tout ravagé sur son passage au marché du Port dénommé « Mac Donald », situé à la Saline au centre-ville de Port-au-Prince, laissant des dégâts considérables.

Centre de juteuses affaires, les marchés logés dans le périmètre de la Croix-des-Bossales sont l’objet de conflits entre bandes armées résidant à Fortouron et La Saline, depuis au moins deux décennies. La présence de bandes armées est l’un des facteurs rendant non rentables pour les autorités, les marchés publics. Ces derniers font face à un grave problème d’insalubrité, d’assainissement et d’infrastructures. Ce qui fait que la grande majorité des feux de marchés déclarés dans cette région commerciale serait de nature criminelle. Les multiples foyers constatés lors de ces incendies, en témoignent.

De 1987 à 2021, plus d’une cinquantaine d’incendies ont frappé les marchés, selon un dénombrement minutieusement fait par Enquet’Action. Et, seulement en 2018, on a connu pas moins de 5 incendies de marché. La situation d’Haïti à ce niveau, est similaire à celle de certains pays d’Afrique souvent en proie à ce type de désastre.

5)   Les shop de soudure en veux-tu en voilà !

Au milieu de parterres remplies d’eau et de matériels inflammables, il est coutume de voir des shops de soudure - fonctionnant 24 sur 24. Sur le boulevard Jean Jacques Dessalines au centre-ville de Port-au-Prince, les exemples probants sont multiples. Ces shops de soudure localisés de manière inadaptée, sont souvent cause de déflagrations électriques.

A travers l’histoire et tout récemment, ces structures ont déjà été à la base d’embrasements majeurs. « Après avoir interrogé Sanon Michel Louis et des témoins oculaires, nous déduisons que l’incendie du 18 février 2018 découle des étincelles provenant d’un appareil de soudure situé dans un shop à la rue du Quai dans lequel Sanon Michel Louis travaillait dimanche et a provoqué involontairement l’incendie », a fait savoir Berson Soljour, directeur département de l’Ouest. Il intervenait sur l’enquête menée par les autorités policières sur les causes du sinistre, durant lequel une bonne partie du Marché du Port appelé « Nan Gerit » - non loin du siège central de l’Administration Générale des Douanes - a été incendiée. 

Ce n’est pas le premier incendie causé par les shops de soudure et ce ne sera non plus pas le dernier, tant qu’aucune décision sérieuse n’est prise pour réglementer ce secteur d’activité.

6)   Les bidonvilles et les constructions anarchiques

Les bidonvilles constituent des quartiers marginalisés dont la vulnérabilité à plusieurs niveaux saute aux yeux. N’ayant pas accès aux services sociaux de base comme l’eau, l’éducation, l’électricité et les soins de santé, les voies d’accès sont hyper difficiles en raison de la promiscuité extrême qui y existe. Ainsi, il n’y a pas vraiment de moyens d’intervenir en cas d’incendie encore moins de prévenir des catastrophes du genre.

En termes de sécurité-incendie, ces quartiers précaires font partie des plus vulnérables. Des sinistres à répétition survenus dans ces quartiers à travers l’histoire peuvent en témoigner. Rien n’est fait pour conjurer ce danger imminent. D’ailleurs, pour certains, il n’en constituerait pas un.

Selon les propos du directeur général de la compagnie de téléphonie Digicel Maarten Boute au lendemain de l’incendie du Marché Hyppolite dans la nuit du 12 au 13 février 2018, le feu aurait pu être stoppé à temps « s’il n’y avait pas toutes ces constructions anarchiques accolées au marché dans les rues avoisinantes ». Pour éviter que de telles catastrophes ne se reproduisent à l’avenir et pour protéger ce qui reste du marché Vallières, selon M. Boute, il faut maintenir la zone libre des constructions anarchiques, des bazars informels et des immondices adjacents.

7)   La bidonvilisation des marchés / multiplication des marchés informels

En Haïti, tout est bidonvillisé… l’éducation, la diplomatie, la presse, etc. Ça devient la norme. Pire, la bidonvilisation, le non aménagement de l’espace et l’anarchie qui règnent dans le pays sont reproduits dans presque toutes ses composantes, aussi bien dans le cimetière de Port-au-Prince que dans les marchés publics.

Dans ces différents espaces qu’on ose appeler Marchés, les voies d’accès sont difficiles, le désordre règne et l’insalubrité fait la loi. Par exemple, dans les marchés du bas de la ville, les étals sont placés partout, sans considération des passages piétons ni des issues de secours. Les bâches, se mêlent à des fils électriques, de l’eau et du bois, etc. Les constructions se font de plus en plus anarchiques. La halle devient rapidement un terrain propice à l’expansion du moindre incendie.

L’expert haïtien en prévention et lutte contre l’incendie, Gaël Painson a tiré la sonnette d’alarme. L’accès à certaines zones avec la présence de marchés informels devient presqu’impossible pour les pompiers, dit-il.

« Le danger augmente quand il faut pénétrer dans des entrepôts en flamme, alors qu’on ignore la nature des produits entreposés. C’est à cause de cela que les interventions sont extrêmement limités, ce qui, par ricochet, augmente les pertes », déplore-t-il. Il croit que l’Etat doit prendre des mesures impopulaires et déloger les marchés informels. Des mesures qui se révéleraient salutaires à la protection incendie.

La vulnérabilité de ces marchés en termes d’incendie est surtout accrue par la vente de produits inflammables comme les objets mystiques et les produits cosmétiques. Enquet’Action a dénombré pas moins de cinq flambées de marchés aggravées par l’embrasement des étals de tissus, de vêtements, et des produits inflammables.

8)   Les nombreux immeubles en ruine au centre-ville

Port-au-Prince et ses environs a été durement éprouvé par le séisme dévastateur de janvier 2010. Une décennie plus tard, de nombreux immeubles en ruines parsèment encore le paysage, qui rappelle les esprits à cette date fatidique.

Ces maisons servent de cachette pour des voleurs, mais aussi de bordels pour assouvir des désirs sexuels en pleine journée, comme à la tombée de la nuit. Elles sont aussi utilisées comme des décharges publiques, « centre d’incinération » des ordures, dégageant à longueur de journée des odeurs de fumée.

À la poussière, qui nuit à la santé, s’ajoute l’odeur nauséabonde des détritus et des excréments. Ces décharges non contrôlées, cachés des regards, peuvent causer à tout moment des dégâts incendiaires.

9)   L’incinération des ordures / les feux d’ordures

Sur les cinq incendies de marché déclarés en 2018, pas moins de deux d’entre eux seraient causés par l’incinération des ordures non loin de l’espace, selon des témoignages recueillis sur place. Sous l’effet du vent, le feu des détritus se propage.

Le  Marché de Curaçao, le 13 juillet 2018, et le Marché Hyppolite, du 12 au 13 février 2018, ont en fait les frais.

De même, les flammes des déchets brûlés à proximité ont été à l’origine de l’incendie qui a dévasté une partie du Marché Historique de Port-au-Prince, selon des témoins rencontrés sur place. « Le feu a débordé et s’est propagé jusqu’à atteindre le Marché en fer en raison du vent qui soufflait fort », nous confie des riverains.

La gestion des déchets ne constitue pas une priorité pour les autorités centrales et municipales, rendant l’insalubrité omniprésente dans les grandes villes du pays. Et la situation est pire au centre-ville, secteur regroupant la grande majorité des places de marchés de la ville. L’état d’insalubrité extrême de la zone entourant le marché et l’habitude que se donnent les habitants d’Anba Lavil de brûler les déchets aux alentours de l’édifice, durant la nuit, représente un danger majeur à prendre en compte.

10)  Les saisons de fête

Grand nombre d’incendies de marchés ont eu lieu durant les saisons de fêtes.

En effet, après 1986, nombre des sinistres ont coïncidé avec les périodes de réjouissances populaires (festivités de fin d’année, carnaval, etc.). A titre de rappel, le marché en fer s’est embrasé, dans la nuit du 12 au 13 février 2018, pendant que toute la capitale valsait au rythme des décibels du Carnaval national.

Des centres commerciaux comme le Marché Croix-des-Bossales, le Marché de la Croix-des-bouquets, Marché Salomon, Marché La Coupe et Marché Tête Bœuf – constituant le nerf de l’économie nationale – ont connu leurs épisodes de feu en période de fêtes.

Ces saisons associées au défoulement et au plaisir détournent l’attention du public sur les problèmes politiques, économiques et sociaux. Ce constat singulier et biscornu a été fait par Enquet’Action sur la base de nombreuses investigations journalistiques.

11)  Recours des tap-tap au gaz propane

Depuis un certain temps, les chauffeurs de tap-tap (camionnettes) de la région de Port-au-Prince et de quelques grandes villes de province ont recours au gaz propane. Plus économique, le gaz propane permet de réaliser de meilleurs profits à la journée.

Actuellement, environ 3 mille véhicules au propane roulent vert sur les routes d'Haïti. Les véhicules au propane existent depuis environ 60 années. On en dénombre plus de 26 millions dans le monde entier. Quelques-uns se sont lancés très vaguement sur les routes d’Haïti dans les années 90.

Cette alternative est pour le moindre risquée. Ce gaz a la réputation d’être dangereux avec notamment des risques élevés d’explosion. Même si de telle stratégie représente un excellent moyen de contribuer à la diminution des gaz à effet de serre, considérant les risques d’explosion liés à l’utilisation de ce gaz, la question de la régulation par les autorités se pose.

12)  Le commerce informel des produits pétroliers

Dans les grandes villes haïtiennes et dans celles de province, le carburant (gazoline – surtout) est en vente libre sur un marché parallèle. Ce réseau de distribution alternatif alimente le marché noir, en périodes de rareté de carburant dans les stations. Après le coup d’Etat de 1991, la pénurie sévère de l’essence sur le marché local en raison de l’embargo, a d’autant plus encouragé le développement du marché noir, se proliférant dans l’anarchie la plus totale.

De jour en jour, le commerce informel de carburant dans les rues s’est intensifié sous les yeux impuissants des autorités de l’Etat, aux abords des voies publiques et dans des ruelles étroites à l’affut du client.

Les produits gardés dans des drums, jerrycans, bidons, gallons sont étalés sur des murs, sur des tables de fortune, aux côtés d’un séparateur routier, en somme, dans des conditions minimales de sécurité, menaçant des vies humaines. Ce carburant est entreposé n’importe où, cohabite, à l’intérieur des habitats, avec des hommes et des femmes qui allument le feu pour la cuisson et pour s’éclairer la nuit. La région de Port-au-Prince a, de cette manière, connu plusieurs drames, soldées par des maisons et personnes brulées et tuées.

Somme toute, prolifération des stations d’essence, multiplication des centres de vente de gaz propane, crises politiques / conflits intenses entre le pouvoir et l’opposition, guerres entre bandes armées dans les régions proches des marchés et les bidonvilles et les constructions anarchiques … autant d’actions et de comportements qui profitent à certains, mais qui pour la majorité représentent des dangers majeurs qui nous guettent et contre lesquels presque rien n’est fait en termes de décisions concrètes, pratiques et efficaces. Ce qui fait qu’à n’importe moment l’un d’eux suffit pour mettre à nouveau le pays à feu (comme cela s’est déjà produit à de nombreuses reprises) risquant de compromettre tout effort de développement durable de ce petit Etat insulaire.


Lire aussi: https://web.facebook.com/watch/?v=325135285007583

Lire aussi: https://www.enquetaction.com/articles/haiti-incendies-de-marches-un-mal-historique-persistant

Lire aussi: https://www.enquetaction.com/articles/haiti-le-prix-du-feu-1