Enquet’Action (EA) : Quand est-ce que la dialyse devient-elle une nécessité ? 

Audie Métayer (AM): Elle devient une nécessité lorsque l’insuffisance rénale est dans un stade terminal. L’insuffisance rénale a trois grands stades. Certains médecins parlent de 6 stades, mais ce n’est pas grave. Il y a un stade du début, un modéré et un stade sévère. On considère que la personne est au stade terminal lorsqu’un marqueur du nom de créatinine, se trouvant dans le sang, dépasse le niveau 9. À ce stade, la personne se trouve dans un état critique où certains déchets du sang comme l’urée et l’acide urique intoxiquent la personne empêchant ainsi le bon fonctionnement de son organisme. Le malade vomit, il a de la fièvre, il est inconfortable, sa tension artérielle augmente… À ce niveau, le médecin décide de dialyser la personne. 

EA : Est-il possible d’empêcher le stade terminal ?  

AM : Lorsque la personne est au premier stade, puisque l’insuffisance rénale est une maladie chronique et silencieuse, il se peut que le malade ne se rende même pas compte qu’il est malade même après cinq ans de maladie jusqu’à ce que toutes les cellules des reins soient mortes. En tant que spécialiste, si je reçois un patient au stade de début, il est possible d’empêcher l’évolution de l’insuffisance rénale ou de la stopper. Prenons comme exemple une personne souffrant de l’hypertension artérielle sans être sous médication. En découvrant que l’évolution de la tension agit sur les reins, on peut lui fournir des médicaments pour combattre l’hypertension artérielle qu’il pourra prendre à des heures régulières. Si la personne suit à la lettre les prescriptions, les reins pourront fonctionner normalement. À ce moment, on l’épargne du stade terminal. Au stade modéré, certaines maladies et symptômes comme le vomissement, la diarrhée, la fièvre ou encore le coronavirus peuvent agir sur les reins. En traitant le Covid-19 par exemple, on empêche que l’insuffisance rénale évolue au stade sévère ou terminal. Mais arrivé au stade sévère, on ne pourra que préparer la personne à la dialyse. 

EA : À quel moment peut-on parler d’insuffisance rénale ? 

AM : Les reins sont les deux petits organes situés de part et d’autre de la colonne vertébrale. Ils sont chargés de débarrasser le sang des déchets. On parle d’insuffisance d’organe lorsque l’organe en question n’arrive pas à remplir son rôle. Lorsqu’un rein n’accomplit pas son travail, c’est-à-dire : excréter les déchets, régulariser certaines substances comme l’eau, le sodium… on parle alors d’insuffisance rénale. À ce moment- là, la personne ne se sent pas bien. Elle est anémiée, elle vomit parce que les déchets se trouvant dans le sang ne sont pas évacués. La dialyse devient nécessaire. 

EA : Quelles sont les catégories de personnes concernées par l’insuffisance rénale en Haïti? 

AM : Selon les études que nous avons menées à l’hôpital Universitaire d’État d’Haïti (HUEH), les personnes se trouvant entre 35 et 45 ans et aussi entre 45 et 55 ans sont atteintes d’insuffisance rénale. Nos études prouvent que les femmes haïtiennes sont les plus concernées puisqu’elles se rendent à l’hôpital beaucoup plus souvent que les hommes. Beaucoup plus de femmes sont donc admises au service de dialyse de l’HUEH. Par contre, la durée de vie des hommes est plus longue au sein du service. Quand c’est une femme qui est dialysée, l’homme ne fait que la déposer et s’en va à ses occupations. Quand il s’agit de l’homme, la femme reste avec lui durant les séances de dialyse. Donc, l’homme bénéficie du soutien psychologique de sa femme. Une très bonne chose qui permet au malade de vivre beaucoup plus longtemps. Ce qui n’est pas le cas quand il s’agit de la femme. 

EA : Quelles sont les autres données disponibles sur le sujet ? 

AM : En ce moment, nous recevons 6 à 7 nouveaux cas d’insuffisance rénale par mois à l’HUEH. Lors de notre première étude réalisée en 1999, il était question de 4 nouveaux malades tous les mois tous stades confondus. Ces chiffres concernent uniquement l’HUEH qui est un centre de référence. On n’a pas les moyens de prendre en compte les centres privés. 

EA : Parlez-nous du processus de dialyse. 

AM : La dialyse est une machine ayant un rein artificiel. On relie ce rein, à l’aide de tube, au sang du malade. La machine possède une pompe qui permet le passage du sang de la personne au rein artificiel afin de le nettoyer. Puisque les reins du malade ne peuvent assurer cette fonction, le rein artificiel s’en charge. Le processus s’effectue durant 4 heures par jour et 3 jours par semaine. Il faut préciser que le travail qu’effectuent les reins chez une personne en bonne santé en une journée équivaut à 3 séances de dialyses. Une façon de dire que la machine n’accomplit pas de manière optimale le travail. Toutefois, elle permet aux personnes de vivre beaucoup plus longtemps avec la maladie. Certaines personnes en Haïti ont 10 ans de dialyses et d’autres à l’étranger en ont 30.  

EA : Un malade peut-il être guéri après un certain nombre de séances de dialyse? 

AM : Non. Seule une greffe de rein peut solutionner le problème. Mais s’il s’agit d’une insuffisance rénale aiguë due à de la diarrhée ou à des vomissements, le problème peut être résolu après des séances de dialyses. Dans le cas d’une insuffisance rénale chronique chez les personnes diabétiques ou hypertendues, la dialyse durera toute la vie. À moins qu’il bénéficie d’un rein qui lui sera greffé. Il faut dire que c’est le véritable traitement pour l’insuffisance rénale. La greffe permet aux malades de bénéficier des 4 principales fonctions des reins. Elle coûte moins cher que la dialyse. 

EA : Parlez-nous de la situation en Haïti ? Quels défis ? 

AM : En Haïti, le problème est surtout en amont. C’est-à-dire qu’il précède la dialyse. Prenons comme exemple les États-Unis. Dans ce pays, il y a plein de diabétiques. Le diabète peut conduire à de l’insuffisance rénale. À force d’avoir un taux de mortalité élevé dû à l’insuffisance rénale causée par le diabète, ils ont décidé d’investir beaucoup d’argent dans le traitement des personnes diabétiques. En Haïti, un bon travail peut donner un salaire de 10, 15 ou 20 mille gourdes. Imaginez qu’on a sa mère qui est diabétique et qu’on se charge de l’amener chez le médecin, de ses consultations, de ses médicaments… Les 20 mille de salaires ne sauraient être suffisants pour prendre soin de sa famille et aussi de la maladie de sa mère ou de son père. Dans ce cas, votre maman ou papa n’aura d’autre choix que de ne pas prendre les médicaments et vous diront que tout va bien. La dialyse coûte cher. Dans certains pays, la séance est à $ 400US ou $ 500US alors que ces pays fabriquent leurs propres appareils. Haïti achète l’appareil, les intrants, le rein artificiel, les gants et ceci en dollars américains. À l’HUEH, on prend 2 000 gourdes par séance. Ce qui n’est pas suffisant. En tenant compte de l’argent qu’il faut pour payer le médecin, les infirmières…cela devrait coûter dans les 200 à $ 300US.

Donc, l’État subventionne ce service qui coûte cher à l’HUEH. Mais l’HUEH a aussi des problèmes d’eau, d’électricité, de retard dans les commandes d’intrants même si beaucoup d’efforts ont été réalisés. Ce qu’on devra faire, c’est d’agir dès le début avec les personnes hypertendues et diabétiques. Elles devront avoir des médecins à leur disposition. Elles devront avoir à leur disposition des médicaments pas chers. Donc, le pays devra investir dans la santé pour la subvention des médicaments qui pourraient empêcher aux malades d’avoir des problèmes d’insuffisance rénale. Au lieu de dépenser énormément d’argent après, mieux vaut dépenser peu tout au début. 

EA : À l’HUEH, y a-t-il des problèmes liés au nombre de machines ? Au personnel du service de dialyse? 

AM : Beaucoup d’efforts ont été réalisés à l’HUEH. Les premières infirmières du service ont bénéficié d’une formation aux États-Unis durant 9 mois. Nous sommes en 1999. Deux techniciens ont été également formés. Mais après avoir desservi le centre de dialyse pendant trois ans, ils ont quitté le pays comme c’est la mode. Nous sommes dans l’obligation de former d’autres étant donné qu’ils n’ont pas pu le faire. Les infirmières, elles, ont formé d’autres infirmières. Actuellement, l’HUEH peut former les infirmières. Après cette formation, il faudra être en mesure de les embaucher. On ne peut former des gens sans leur donner un espace de travail. Nous formons à la demande. Nous n’avons pas d’assez d’infirmières. 7 ou 8 offrent leur service au centre de dialyse. Pour dialyser les personnes le matin et après-midi, il faudra 2 infirmières pour 3 à 4 malades. On a 10 machines dans le centre. Ils ne sont pas tous fonctionnels (4 ou 5 le sont) faute de techniciens dans le centre capable de les dépanner en Haïti. Il faudra faire appel à un technicien de la République dominicaine. Il y a un technicien formé aux États-Unis qui a son propre centre de dialyse. C’est lui qui nous aide de temps à autre. On ne le paie pas toujours. Autant de faiblesses. Les infirmières de l’HUEH ne font qu’aider. On ne peut même pas offrir un service de nuit puisque le peu d’argent qu’on donne aux infirmières ne correspond à ses exigences. Lorsqu’il y a des troubles sociopolitiques, il n’y a aucune possibilité de mettre une ambulance à leur service. Parfois, elles font le trajet à moto exposée au danger. Des problèmes généraux qui impactent sur le service de dialyse. Le service nécessite le double du nombre d’infirmières disponibles, au moins 3 techniciens que l’on pourra rouler pour permettre au service d’être fonctionnel, matin, après-midi, soir, samedi, dimanche et en urgence. 

EA : Quelles alternatives pour les personnes vulnérables si l’on considère les problèmes auxquels font face l’HUEH, le seul centre qu’elles peuvent fréquenter ? 

AM : La première chose sera de parler des problèmes de l’HUEH à travers la presse afin que les décideurs prennent acte. Afin qu'ils décident de mettre des centres dans les zones reculées et aussi d'octroyer des bourses à des jeunes médecins et infirmières. En 1999, j'ai obtenu des bourses pour nos infirmières et techniciens. À présent, la situation est beaucoup plus difficile à cause du coronavirus. Les pays ne peuvent plus recevoir de boursiers. Tous les pays connaissent des moments difficiles. C'est à nous de nous prendre en charge. Je ne suis qu’un simple médecin qui collabore avec d’autres collègues et résidents. Nous sommes environ 6 néphrologues à travers le pays. Nous essayons de préparer certains de nos internistes à la néphrologie, bien qu’ils ne soient pas des spécialistes. Histoire d'aider à la prévention! 

EA: Quelque chose à ajouter, docteur? 

AM: Il faudra se demander pourquoi n'est-il pas possible de greffer un rein en Haïti. Le dossier a un côté légal qui nécessite l'intervention d'avocats et parlementaires pour qu'il y ait des lois sur la transplantation et don d'organes. Je pense que les instances concernées doivent aider à la formation de techniciens, de chirurgiens vasculaires tout en leur fournissant le matériel de travail qui pourra desservir les hôpitaux, particulièrement les hôpitaux publics. S'il y a un problème de personnel, offrez aux jeunes médecins et infirmières des formations. Certains disent pourquoi aborder la question de dialyse alors qu'il y a un problème de soins primaires, de vaccination. Il préconise la résolution du problème de vaccination. Disons que tous les gens sont vaccinés contre la coqueluche et la tuberculose pour leur permettre de vivre plus longtemps. Mais arrivés à un moment, ils feront face à l'insuffisance rénale. Ce qui nécessite une double intervention. Je ne voudrais pas qu'on excuse l'État haïtien bien qu'il lui reste beaucoup à faire. Après que moi et des collègues avons mis sur pied le centre de dialyse et remis à l'État, il l'a subventionné puisque les 2 mille gourdes par personne ne sont pas suffisantes. Le centre fonctionne malgré les problèmes à répétition. Nous sollicitons davantage de soutien. Les problèmes liés aux reins sont sérieux. À partir de 30 ans, certaines cellules des reins disparaissent. Il se peut qu'à 70 ou 75 ans, sans précédent médical, on perde l'usage des reins à cause de la mort de certaines cellules des reins.


Jeff Mackenley GARCON