On continue de parler de problème, de banditisme, d’insécurité. On tourne autour d’une plaie béante pour ne pas voir la gangrène généralisée. Ce n’est pas un problème quand des bébés sont tués par balle. Ce n’est pas du banditisme quand les victimes sont livrées à l’appétit des porcs. Ce n’est pas de l’insécurité quand les enlèvements sont menés par des réseaux impliquant autant des petites frappes que des fonctionnaires. 

Hollywood a fait de la guerre un spectacle. Si bien que, parfois, on n’arrive pas à la voir alors qu’elle est là, sous nos yeux. Alors oubliez les drones, les avions de chasse, les jungles tropicales et les déserts ardents. Cela se passe à l’angle d’un corridor et d’une nationale, juste en face d'une banque de borletteet quelques commissariats. Les ressources des belligérants proviennent des trafics, pillages et kidnappings. La stratégie est de vaincre par la terreur toute velléité de croire en demain.

C’est une sale guerre parce que l’Etat s’est effondré au bout d’un processus pensé et exécuté méthodiquement. Peu à peu, les institutions ont été pulvérisées pour permettre à des groupes d’intérêts de naviguer dans des zones grises voire très sombres. La prédation a occulté toutes les valeurs. Le corps des femmes doit être annihilé, l’argent public dépensé suivant les besoins personnels. La légitimité populaire est dévoyée cent gourdes par tête au profit de la légitimité des armes.

Aujourd’hui, les bandes armées et leurs parrains des secteurs politiques et économiques représentent des Etats à part entière. Ils ne sont pas tant en guerre entre eux que contre les masses populaires. Ces dernières ne doivent absolument pas choisir leur destin. Les terrains du conflit s’avèrent presqu’exclusivement les quartiers populaires. De quoi mettre la puce à l’oreille de quelques sourd.e.s.

Dit comme ça, on pourrait vite employer des mots extrêmes. Quand dans un conflit, les seules victimes sont ceux et celles qui ne sont pas armé.e.s, l’idée d’un nettoyage paraît crédible. Elle est d’autant plus pertinente qu’historiquement, les élites du pays ont toujours vécu dans l’idée démente d’une Haïti où les masses populaires n’existeraient pas. Pendant longtemps, il a fallu qu’elles se battent ces masses pour le Créole, pour le vodou, pour la terre, pour leur âme et la vérité. Elles ont beaucoup perdu, mais rien cédé.

Depuis 1990, les pouvoirs politiques et économiques leur disent de choisir entre une démocratie en carton et leur vie. Entretemps, ils leur refusent le droit de se nourrir comme celui de circuler sans risque. Ils empoisonnent chacune de leurs conquêtes. Si bien qu’il ne reste plus rien qui soit épargné par le pourrissement. L’éducation, la justice, l’égalité… tout est miteux, asticoté. Les gens meurent,plus à cause des institutions en miette que sous les balles en Haïti. Tel est le visage de cette sale guerre, aussi complexe qu’immonde.

Dans ce contexte, il est difficile de savoir combien croient encore au choix démocratique ni quelle différence cela peut faire. On sait en revanche que c’est devenu chacun.epour soi. Ceux.celles qui meurent zafè ayo.


Francesca Theosmy