Reportage


À l’entrée de l’École Communale de Delmas 103, une odeur fétide vous accueille. Envahissante – mais aussi et surtout mêlée à l’atmosphère misérable qui domine l’espace contrastant avec la joie innocente des enfantsqui se régalent malgré tout. Mais cette joie est incapable dechanger quoi que ce soit aux regards tristesetdépourvus d’espoir des personnes âgées.  

Une chaleur étourdissante emplit la grande salle. Une petite lueur d’espoir luit sur le visage des occupants.es de l’espace dès qu’une nouvelle tête se présente à l’entrée. Dans la salle d’à côté, sur la main gauche, des morceaux de toiles gisent au sol, des bancs étalés les uns contre les autres, une dizaine d’enfants de moins de cinq ans à moitié nus pour la plupart,les autres portent un t-shirt comme seul habit. La frustration se lit sur leurvisage. «On parle de Covid-19 alors que nous,on dort comme des sardines. Ici, personne ne pense à nous. Ils nous laissent dans une situation difficile. Au lieu de nous amener vivre ici dans ces conditions inhumaines, ils auraient dû tous nous tuer», déclare Samuel Jean, un non-voyant. Ils sont au moins trois assis sur des récipients vides chantant leurs douleurs. 

Ils sont assis en petits groupesau milieu de la salle principale jouant de la flute et chantant àtue-tête. Les bruits aux alentours ne les dérangent pas. Ce sont des non-voyants. On ne peut pas ne pas les remarquer. Ils sont au milieu de la salle. «Je pensais que l’État était là pour aider les gens. Mais à présent, l’État me laisse dans une situation où je ne peux même pas manger. On vit très mal, poursuit Samuel Jean, tout éveillé et chef de l’orchestre improvisé. Il n’y a pas de sécurité et le rôle de l’État, c’est de me protéger. Pas seulement moi mais tous les handicapés.es. Mais aujourd’hui, on est abandonné comme des chiens errants. On n’a pas d’endroit où dormir». 

L’espace ne ressemble plus à une école. Les bancs servent à présent de lit ou de dressing ou sont étalés des vêtements de toutes sortes. Des enfants et aussi des femmes qui discutent entres elles en jetant des coups d’œil furtifs à l’entrée. 

Cet établissement scolaire comporte deux étages. Il est divisé en deux parties. Tout en bas,à l’entrée, il y a les manchots (des gens avec un bras), les non-voyants, les unijambistes (une seule jambe), les tétraplégiques (personnes paralysées des quatre membres), sans oublier les paraplégiques (une paralysie au niveau des membres inférieurs).

Pour accéder au deuxième étage, on doit passer par un couloir occupé par des gens à mobilité réduite qui fument des cigarettes ou qui font la lessive. Là,dès qu’on arrive aux escaliers qui mènent à la deuxième partie, on est accueillie par une odeur fétide. Il faut attendre quelques minutes avant qu’on vous ouvre la barrière pour avoir accès à l’espace réservé aux personnes malentendantes. La plupart d’entre elles portent des masques et sourient. À côté de la barrière, on remarque la présence de plusieurs sauts d’eau, une quarantaineenviron. Là, ils se montrent beaucoup plus organisés qu'à l’étage en dessous. Ils attendent l’arrivée du responsable avant de nous parler. Ils ne donnent pas accès aux photographes et ne nous laisse pas voir leurs couches. 

Au cours de notre visite,nous avons rencontré Michel Lesly, un jeune refugié dans la vingtaine qui vivait au Camp La Piste. N’ayant aucun handicap, il se propose comme guide et intermédiaire entre les visiteurs et les personnes en situation de handicap. Il nous met en contact avec Linda Nicolas, jeune femme malentendante d’environ une trentaine d’années. Pas de conjoint, elle vit avec ses deux enfants - une fille et un garçon quinous fait asseoir sur un sceau vide et nous fait signe d’attendre le responsable. 

Gétro Filibert, unijambiste et malentendant, est le responsable de la section consacrée aux personnes malentendantes. Il nous compte leursdéboiresdepuis leur arrivée dans ce centre de refuge. Au niveau assainissement c’est le comble. «Nous avons des problèmes d’eau. Parfois, il y en a et parfois pas du tout. Nous avons aussi des problèmes de toilettes. Elles sont en très mauvais état. Nous payons 25 gourdes pour nos besoins et nous allons jusqu’au cimetière de Pétion-Ville pour pouvoir nous soulager », gémit-il, demandant aux autorités de trouver une solution. Nous avons besoin d’endroit pour vivre, d’école pour apprendre et des métiers pour pouvoir assurer notre survie». Il était impossible de voir les toilettes, le chemin menant là-bas est jonché de boue et de vers de terre, une odeur fétide s'ydégage, les enfants jouaient à la marelle pour pouvoir se frayer un chemin jusqu’à cet endroit. 

La présence de plusieursorganisations nationales et internationalesest remarquée. Parmi elles, le Fonds d’Assistance Économique et Social (FAES), l’Organisation Internationale pour la Migration (OIM), le Fonds des Nations Unies pour l’Enfance (UNICEF) et le ministère de l’Intérieur. Une vielle dame sur une chaise roulante crie sa colère et sa rage en les apercevant. Ses propos sont bien dirigés vers leurs responsables présents. Sa voix contient une telle rage qu’onnepeuts’empêcher de la remarquer. «Ils ont brulé ma maison. Les agents del’UDMO me donnent parfois à boire et à manger - mais pourquoi ils m’ont fait ça? À présent,il me laisse dormir au milieu de tous ces gens. Le soir, je ne peux pas dormir. J’ai failli perdre mon enfant. Je veux savoir ce qu’ils veulent me dire parce que depuis que je suis là,personne ne me dit rien. Ils viennent par petitsgroupesparler à leurs proches et moi, il me laisse comme ça», se plaint-elle.

Quelques jours avant que les handicapés.es du Camp La Piste aient été délogéspar les gangs armés, les habitants de Martissant ont eux aussi été chassés de leur maison par les gangs occupant l’entrée sud de la capitale.


Thara Lajoie

NB : Ce reportage a été réalisé début juillet 2021. Il se peut qu’il y ait certaines améliorations au niveau des conditions de vie des déplacés.es en situation de handicap vivant dans ce camp.