Reportage 


Franchissant une barrière entre-ouverte de couleur marron, nous découvrons la grande cour du Collège Mixte Lamartinière servant de nouveau site de programmation aux activités de l’organisation Baskètbòl pou Ankadre Lajenès (BAL) à la 3e Avenue du Travail, au cœur de la capitale haïtienne. De magnifiques fresques murales nous dévoilent déjà le logo de cette dernière ainsi que la discipline sportive qu’elle supporte. Nous cheminons le long d’une allée conduisant à un petit escalier dont les marches peuvent être traversées d’une seule enjambée pour rejoindre une foule en liesse dépeignant un tableau de jeunes partageant un rare moment de plaisir dans le difficile contexte socio sécuritaire actuel. 

« Depuis l’affrontement entre les bandes armées à Cité Soleil, je ne participe plus aux activités de BAL comme avant. Si je sors, c’est au risque de me faire agresser ou d’être victime de n’importe quel autre acte de violence, le pire est à imaginer », confie Célinedia, 15 ans, originaire de Cité Soleil, le plus grand des bidonvilles de la capitale. Elle porte un jeans noir et le t-shirt blanc confectionné à l’occasion de la célébration de l’anniversaire de l’organisation en juillet dernier. 

« Le basket, représente plus qu’un simple loisir pour moi, c’est mon refuge, car sur le terrain je m’éloigne de toutes les tribulations quotidiennes », dit-elle. Pour prendre part aux séries d’activités organisées à l’occasion de l’anniversaire de l’organisation, elle est accueillie chez une amie de sa mère habitant à proximité du site d'entraînement. Pour assister au tournoi, elle se met sur un mur servant de banc aux spectateurs profitant pour converser avec une de ses camarades. 

Le basket-ball pour fuir l’insécurité 

Dans une ambiance conviviale, nous admirons le terrain en béton tracé de façon standard, faisant saillie au-dessus du sol et dont la moitié du contour est garni d’un grillage métallique. Tout est pris au sérieux. Au milieu du terrain, des exercices physiques sont pratiqués avec rigueur comme pour concorder avec la rectitude des poteaux métalliques qui soutiennent les deux paniers opposés. 

Kiwens, fils unique, est étudiant en 2e année de Gestion des affaires à la faculté Craan d’Haïti grâce à une bourse d’études reçue de l’organisation. Il est bénéficiaire de BAL depuis 2018. Kiwens habite à Cité Soleil avec sa mère. Au début du mois de mai, en pleine salle de classe, il reçoit un appel d’un proche lui avertissant que sa mère a été victime d’une balle perdue au ventre. 

« À cause de ce malheureux incident, j’ai été contraint de fermer mon dossier d’études pour assister ma mère qui est livrée à elle-même, aussitôt qu’elle ira mieux je reprendrai les cours et les séances d'entraînement », rassure-t-il. 

Il est environ 13 heures, sous un soleil de plomb, pendant que d’autres auraient trouvé mieux de se reposer à l’ombre, vêtu d’un maillot blanc, d’une culotte grise et d’une paire de baskets usées, Ronaldo, le visage en sueur, mais empreint d’espoir, s’entraine à tirer des lancers francs sur le terrain du Collège Mixte Lamartinière avant le tournoi. Plus qu’une passion, Ronaldo raconte les nombreux avantages qu’il tire de ce sport, notamment des bourses d’études. 

« Cela a aidé mes parents avec les frais scolaires. Aujourd’hui encore, l’organisation continue de m’aider. Actuellement je bénéficie du programme de mentorat de BAL qui se charge de la totalité des frais d’un cours d’anglais que je suis à l’Institut Haïtiano-Américain », affirme-t-il. Ronaldo, comme beaucoup d’autres jeunes de Martissant, ont été forcés de quitter leur quartier en proie aux conflits armés qui y règnent depuis plus d’un an à l’entrée sud de la capitale. 

BAL a dû également abandonner son ancien site de programmation, le Collège Mixte Frère Roc. 

Offrir des perspectives aux jeunes désœuvrés… 

Lancée en juillet 2013 à Martissant, au sud de la capitale, Baskètbòl pou Ankadre Lajenès (BAL) est une association à but non lucratif qui utilise le basketball comme un outil pour éduquer et encadrer les jeunes démunis de la région de Port-au-Prince. 

« L’organisation dispose de deux sites de programmation et travaille principalement avec des jeunes issus de Martissant et de Cité Soleil, en leur offrant des programmes et des services durant toute l’année, notamment une session d’orientation professionnelle organisée chaque année permettant aux jeunes de mieux visualiser leur avenir et se fixer des objectifs sur ce qu’ils veulent entreprendre comme métier plus tard », à en croire Dave Fils-Aimé, directeur fondateur de l’organisation. 

Ces panels de discussions réunissent des personnalités influentes de la société haïtienne qui partagent leurs expériences et prodiguent aux jeunes des conseils sur leur avenir. Les diverses activités de l’organisation comportent deux composantes : le basketball et l’éducation. Des programmes sont conçus à l’intention des jeunes afin de leur fournir les outils nécessaires pour développer leurs talents en basketball et leurs capacités intellectuelles. 

En plus d’apprendre à jouer au basket, les jeunes ont accès à des livres dans le cadre de notre programme de lecture les aidant à développer leur culture générale. Le programme de tutorat pourvoit aux jeunes des professeurs disponibles les aidant avec les devoirs ou les matières avec lesquelles ils ont des difficultés à l’école, a fait savoir Dave Fils-Aimé. 

« Quant au programme de mentorat, ceux qui ont été excellents en salle de classe reçoivent une compensation financière au bénéfice des parents pour la prochaine année scolaire », a-t-il fait savoir. 

‘’Un esprit sain dans un corps sain’’ 

Le sport et l’éducation, deux alliés indissociables. « La pratique d’une discipline sportive pourrait aider à lutter contre l’angoisse, la dépression, des problèmes de santé mentale qui pourraient affecter les victimes de l’insécurité, particulièrement les jeunes », martèle Patrice Dumont, professeur et sénateur de la République énumérant les bienfaits de la pratique d’une discipline sportive dans ce contexte d’insécurité. 

« En outre, l’éducation sportive et l’éducation classique représentent un alliage parfait favorisant un esprit sain dans un corps sain, comme dit le vieil adage. Il faut donc l’activité sportive pour faciliter la bonne santé et ainsi développer les facultés cognitives », ajoute-t-il. 

BAL se veut une organisation qui encadre les jeunes des quartiers défavorisés d’Haïti. Cependant, les conflits armés empêchent le bon déroulement des activités de l’organisation, contrainte d’abandonner ses locaux à Martissant et à Cité Soleil. En dépit de ces difficultés, l’organisation n’entend pas lâcher prise. 

« À l’instar des autres sports collectifs, le basketball promeut la solidarité, la discipline et l’esprit d’équipe. Des qualités que l’on acquiert pour la vie », déclare pour sa part Henri Jean, président de la fédération haïtienne de Basketball. « En tant qu’Haïtiens, nous devons nous inspirer de ce sport, car nous ne formons qu’une seule équipe. Soit nous échouons, soit nous réussissons ensemble », termine-t-il. 

En plus d’offrir des alternatives aux jeunes face à cette situation d’insécurité, le basketball se veut un outil de paix qui réunit cinq joueurs comme les doigts d’une seule main autour d’un même objectif. Et, dans le contexte d’insécurité où se trouve le pays, ‘’Baskètbòl pou Ankadre Lajenès’’ donne le ton.

Crédit Photos: BAL