Enquête 


Il est midi. On est dans l'enceinte de la Faculté des Sciences Humaines (FASCH) à Port-au-Prince – une des 11 facultés de l’Université d’Etat d’Haïti (UEH). Un espace emblématique dans les luttes populaires en Haïti. Ici, toutes les activités : cours, débats, rencontres, séminaires, visites à la bibliothèque sont suspendues momentanément pour faire place au mouvement Bat Tenèb lancé contre l'insécurité par les étudiants.es de la dite Faculté et d’autres entités de l’UEH dont l’INAGHEI, l’IERAH/ISERSS et l’Ecole Normale Supérieure (ENS).

Biw... Biw... Pow... Pow… Tow... Tow… Sur la cour de la FASCH, étudiants.es, enseignants.es, personnels administratifs et visiteurs.ses se joignent à la chasse aux ténèbres contre la remontée spectaculaire de l'insécurité et la résurgence des cas de kidnapping qui prévalaient depuis plus de trois mois dans le pays. Une situation qui a appauvri plusieurs dizaines de familles et face à laquelle la police nationale d’Haïti s’est révélée totalement impuissante.

Dressés.es notamment en face du bâtiment en réparation (parce que durement éprouvé par le séisme de 2010) dont les tôles qui l’entourent leur servent de casseroles mais minant aussi des bancs, chaises, pylônes… des dizaines d’étudiants.es s'unissent en utilisant toutes sortes d'objets: pierres, métaux, chaises, bureaux, marmites, ustensiles usagés, morceaux de bois, bouts de fer et mêmes leurs mains… pour faire le plus de bruit possible. Un son pour le moins lugubre…

A quelques encablures de l'impasse Le Hasard qui loge la FASCH, plus précisément à l’avenue Christophe, l'ambiance est tout aussi pareille à IERAH/ ISERSS et à l'INAGHEI où des étudiants.es avec en leurs mains, des pierres, des métaux entre autres se tiennent sur les balcons afin de se joindre à la symbiose qu'exige le Bat Tenèb pour contraindre les autorités à réagir face à cette situation qui est rapidement devenue insupportable. Durant une trentaine de minutes toute l'avenue Christophe semble engloutie dans un chaos total. Piétons, vendeurs.euses, riverains, écoliers.ères, chauffeurs de taxis et de motocyclettes restent figés.es comme pour saluer l'ambiance en enclenchant un véritable concert de klaxon.

C’était le 12 février 2020. Mais ce n’est pas la dernière utilisation faite de cette pratique. Elle est devenue très fréquente, ces derniers temps dans le camp de l’opposition politique en particulier. Ce n’est pas un tumulte pour le simple plaisir de faire du vacarme ou du bruit assourdissant. A travers l’histoire haïtienne le Bat Tenèb charrie un message lourd de sens. Voilà pourquoi nous vous invitons à vous plonger dans ce voyage où nous mettons à nu cette pratique sociale afin de vous aider à mieux la comprendre et à bien saisir la trajectoire historique de la casserole comme outil politique.

Vers la quête des origines … Taper sur des poêles et des casseroles

Dans nos recherches, nous avons découvert que le Bat Tenèb se pratique au Moyen Age sous le nom de « Charivari », comme rituel d'humiliation pour accueillir « les mariages mal assortis » comme celui d’un vieux veuf épousant une jeunesse. Ce charivari stigmatisant a été fait à grands renforts de casseroles sous la fenêtre.

Charivari, s’apparente au concept « Rele Chalbare (Rele aba) » très utilisé dans les mouvements populaires de chez nous. Mais, au fil des années, il évolue et cette fois, il fait son apparition en Europe particulièrement en France à partir de juillet 1830 où les Républicains, farouches opposants au régime de Louis Philippe, s'adonnaient au concert de casseroles en vue de dénoncer les hommes politiques qui ont trahi les idéaux révolutionnaires au profit de la restauration et de la monarchie.

En 1982, il y a eu une vaste campagne nationale de charivaris – avec des séances qui durent plusieurs heures, se répétant certaines fois plusieurs jours consécutifs au cours de la tombée de la nuit. Selon ce que rapporte France Culture, « ce qui est vraiment frappant dans ces rituels, c’est qu’ils deviennent des instruments de justice populaire, d’expression d’une opinion par des gens qui n’ont pas voix au chapitre ».

En résumé, d’outil d’humiliation pour les mariages mal assortis, il est transformé en une manière pour le peuple de se donner à voir – voire se faire entendre dans l’espace public. Il a été utilisé dans tout l’occident – comprenant le Canada dans les années 1830-1840 pour accueillir les fonctionnaires ou autorités détestés.

Par ailleurs, une telle pratique a été aussi remarquée en Amérique Latine bien avant soit dans les années 1970, et s’est surtout popularisée vers les années 2000 – en particulier en Colombie, Bolivie, Uruguay, Mexique, Chili, Venezuela et Brésil où en mars 2020, les citoyens.nes ont organisé plusieurs concerts de casseroles (appelé panelaço) contre l'inaction du président Jair Bolsonaro face à la pandémie du Coronavirus qui depuis la fin de l’année dernière fait des milliers de morts à travers le monde.

D’ailleurs en espagnol, cette forme de protestation populaire consistant notamment à frapper de toutes ses forces sur des ustensiles dont des casseroles est appelée cacerolazo ou cacerolada. Au Canada, il s’est révélé aussi une pratique très utilisée. Ce qui montre que frapper sur les poêles et casseroles pour se faire entendre est une pratique mondiale.

Le concert de casseroles, Bat Tenèb pour nous autres en Haïti, a servi bon nombre de ces pays, un outil politique utilisé pour revendiquer, entre autres, de meilleures conditions de vie ou pour dénoncer la malversation dont fait preuve certains gouvernements.

De la religion à la politique …

Dans le cadre de cette enquête, nous avons joint plusieurs personnalités au téléphone, parmi eux des professeurs d'université, des anciens et présents activistes, des historiens et sociologues afin de savoir à quand remonte l'origine du Bat Tenèb en Haïti. La plupart de ces personnalités admettent que cette pratique existe depuis des lustres.

« Le Bat Tenèb est une pratique religieuse, selon l'Ati national (Pape du vodou), Carl Henry Desmornes. Elevé dans une famille chrétienne, il se rappelle « que les religieux avaient l'habitude de le pratiquer tous les vendredis saint ». Il n'est pas le seul à nous confirmer le caractère religieux de cette pratique. Ce rituel, disent-ils, se pratiquait entre le Vendredi Saint et le Dimanche de Pâques. Dans le passé, les marches de procession le Vendredi Saint circulait par exemple au Bel-Air, on savait entendre un son lugubre.

Pour Darly Renois, ancien étudiant de la FASCH ayant participé au mouvement GNB en 2004 qui a abouti au « départ » pour l’exil en Afrique de l’ex-président Jean Bertrand Aristide, le Bat Tenèb tire son origine dans la mort de Jésus-Christ. Ce pourquoi il était réalisé le troisième jour après sa mort. Ainsi, il représente une forme symbolique de la victoire de la vie sur la mort.

« Le Bat Tenèb est quelque chose qui vient de la période au cours de laquelle on a commencé à installer des pylônes électriques en acier. Dans les quartiers populaires, quand les gens sont mécontents et veulent faire passer leurs revendications, ils frappent des pierres sur les pylônes électriques. Des pylônes électriques, ils ont passé aux tôles et tout ce qui peut faire du bruit. C’est de là, qu’on l’a dénommé Bat Tenèb, confie l’historien Michel Soukar, précisant qu’il ne s’agit pas de pylônes en fer ni en bois. Les premiers pylônes électriques étaient en acier. Par la suite, les pylônes en bois et en ciment ont fait leur apparition ».

Un outil au service de la revendication populaire …

Ainsi, avec le temps, il a évolué pour devenir un outil politique, utilisé par le peuple au milieu du 20e siècle pour contester les gouvernements jugés incapables ou oppresseurs. Il le pratiquait pour faire entendre leur voix et par la même occasion dire qu'ils sont là.

Il aurait fait son apparition entre 1946 et 1957, avec les partisans et sympathisants du leader politique Daniel Fignolé qui fut accédé à la présidence le 25 mai 1957 à la suite d’une crise politique corsée après la chute de Paul Eugène Magloire en 1956. Le 14 juin 1957, le président Fignolé s’est vu obligé de prendre les chemins de l’exil vers les Etats-Unis.

L’anthropologue et professeur d’universités Jean Coulanges se souvient quand il était jeune, on le pratiquait à cette époque. Autant pour l’historien Michel Soukar qui a un passé militant dans les luttes populaires en Haïti. Par rapport à l’origine de l’expression, il affirme que certains pensent qu’il viendrait du fait que l’on faisait ça la nuit pour ne pas être remarqué ou appréhendé par la police.

« Son objectif politique vise à faire passer les revendications. Il n’existe pas de documents écrits sur le sujet – mais vous pouvez trouver des articles qui le relatent. C’est quelque chose que l’on fait avant les manifestations, quand on a besoin d’exprimer des mécontentements populaires. On frappe les tôles, les pylônes électriques qui peuvent faire du bruit. On frappe tout ce qui peut faire du bruit », dit-il.

Le Bat Tenèb s'est véritablement manifesté en Haïti à partir des années allant de 1980 à 1986 en vue de protester contre le régime féroce de Jean-Claude Duvalier, connu aussi sous le nom de Baby Doc. L’historien Michel Soukar savait donner des mots d’ordre de Bat Tenèb dans les années 86-87 pour protester contre le gouvernement des militaires. La pratique était reprise surtout dans les quartiers populaires comme Bel-Air et Morne à Tuff. Le Bat Tenèb précède les manifestations de rues.

Le Professeur, syndicaliste du mouvement enseignant et militant politique Josué Merilien, de son côté, dit s'adonner à cette pratique depuis plus de vingt ans après la chute du régime de Jean Claude Duvalier. « Le Bat Tenèb est une forme d'expression du mécontentement du peuple. C'est une forme de protestation populaire qui montre qu'il y a un problème qui mérite d'être résolu. Ainsi, il charrie deux objectifs: le premier, protester contre les gouvernements quand ça ne va pas et le second, réveiller la conscience du peuple ».

De la politique au mysticisme ?

Faire résonner les casseroles comme pratique politique utilisée par le peuple soit pour revendiquer quelque chose, soit pour faire passer une frustration se réalise à deux moments de la journée : soit à midi ou à minuit. Questionnées sur le choix du moment, la plupart des personnes interviewées au cours de cette enquête affirment qu’elles le font également dans le but de combattre des forces obscures.

Par ailleurs, certaines d'entre elles n'excluent pas la possibilité que le Bat Tenèb puisse avoir un lien avec le mystique.

A ce titre, le professeur Josué Mérilien soutient : « Dans notre tradition, il se fait entre midi et minuit. Certaines personnes peuvent lui attribuer une signification mystique, mais il a d'abord une signification politique. Puisque c'est un acte qui se pose, il peut être interprété de diverses manières selon les attentes des initiateurs. Cependant, sous un angle mystique, quand il est midi, cela signifie que la journée est inversée. On sort d’une moitié pour entrer dans une autre. Ainsi, il peut toujours avoir une portée mystique, mais on doit se tenir au fait qu'il est d'abord un acte symbolique ».

D'un autre côté, le sociologue Anthony Barbier pense que le choix de ces deux moments: midi/minuit, est dû au fait que la pratique, ayant pour but d'interpeler une force mystique supérieure, réussit bien mieux à ces moments quand on veut l'interpeler contre la personne ou le groupe en question.

« Mais pour faire tomber le régime de Duvalier, le Bat Tenèb se pratiquait et il n'était ni minuit ni midi. C'est ce qui montre la forme politique de ce dernier. Mais les gens l'ont recadré parce que la chute de Duvalier a eu lieu de façon inattendue. Certaines personnes ne l'ont apprise que le lendemain. Et pour célébrer cette victoire, la première chose à laquelle ils ont pensé c'était le Bat Tenèb », nuance de son côté Darly Renois.

Toutefois, selon les informations que nous avons recueillies, cette forme de protestation, de par les résultats qu'elle produit suivant l'attente de ses pratiquants, traine toujours dernière elle un évènement invisible si l'on se tient à la croyance des vieux.

Par ailleurs, selon M. Barbier ex-secrétaire général du Palais National, cette pratique n’a rien de diabolique. Sinon qu'un moyen utilisé par le peuple, la plupart du temps, pour faire entendre ses frustrations.

« Il n'est qu'un signe de détresse qui démontre la souffrance d'un groupe de personnes. Il est réalisé seulement pour repousser une personne. Mais les gens qui croient au mystique le considèrent comme un mauvais signe pour la personne contre qui la pratique. Car le plus souvent on bat les ténèbres contre les gens qu'on considère comme mauvais. Donc, on le bat afin d'interpeler les forces mystiques ».

Toutefois, si la croyance ou la foi ne conditionne pas l'obtention du résultat du Bat Tenèb, la volonté de voir chuter un gouvernement, d’exiler une personne, la cessation d'une injustice, demeure une/des condition.s sine qua non à sa réalisation.

Du mysticisme vers des risques potentiels ?

Contrairement aux autres formes de protestation comme le pillage, les manifestations de rue, la grève, le Bat Tenèb ne présenterait aucun risque. Car il n'est pas nécessaire de sortir de soi pour le faire. Ainsi, n'importe qui peut rester chez lui en se trouvant seulement de quoi faire du bruit pour qu’il réussisse. Donc, il n'y a aucun risque qu'on se fasse tabasser par des policiers ou militaires pro-gouvernementaux ou qu'on reçoive du gaz lacrymogène. C'est une pratique qui est dépourvue de toute violence.

Toutefois, certains de nos interviewés admettent que tous les risques que cette pratique pourrait entrainer sont encourus par les personnes, le gouvernement ou le groupe de personnes contre qui on le réalise. Il peut être victime. Pourquoi ? « Parce que le Bat Tenèb ne se fait jamais sans raison ou sans but. Et dans la majorité des cas. Il produit toujours des résultats », précise Darly Renois.

A titre d'exemple, le peuple a tambouriné sa colère et fait entendre sa voix menaçante contre le régime du dictateur Jean-Claude Duvalier, ce dernier a pris l'exil. Plusieurs épisodes de Bat Tenèb ont eu lieu contre le gouvernement de Jean Bertrand Aristide, il est victime de deux coups d'Etat.

Par ailleurs, on l'a utilisé contre plusieurs gouvernements provisoires, ils ont tous été déchus. Sans compter de nombreux chefs de gouvernement qui ont rendu leur tablier à la suite de mouvements de protestation – citons à titre d’exemple, Jean Henry Céant et Laurent Salvador Lamothe.

Taper sur des casseroles : Pratique en proie à la banalisation ?

Considéré par l'anthropologue Jean Coulanges comme faisant partie de la culture haïtienne, le Bat Tenèb (concert de casseroles en français) est une pratique qui, comme bien d'autres tel le carnaval par exemple, tend à perdre de plus en plus son essence. Longtemps pratiqué par les religieux comme signe de la victoire de Jésus-Christ sur la mort, il devient tout aussi insignifiant que les Fêtes de Pâques qui ne capteraient plus les religieux.ses haïtiens.nes. Ou du moins, ils n'y croient plus autant et les rituelles pascales se font de moins en moins remarquées dans le pays.

Quant à son aspect politique, le concert de casseroles ne rime plus avec l'adage qui dit que la politique est l'affaire de tous. Une pratique que la population a utilisée pour se faire entendre à des moments divers où l’espace public était contrôlée dans le pays. Les gens ne se donnent plus la peine de prendre part à sa concrétisation. « Bon, peut-être les gens ont trouvé d’autres moyens pour se faire entendre. Ils ont accès à la radio et la télévision. Mais, on continue à le faire. Mais pas aussi souvent », explique l’écrivain et analyste politique Michel Soukar.

« Le Bat Tenèb n'est plus ce qu'il a été autrefois. Avant, il y avait une symbiose quand on le pratiquait. Les gens étaient persuadés que s'ils le font, il produirait des résultats. Mais de nos jours, on le fait pour le simple plaisir de le faire. De plus, les gens blaguent en le faisant. C'est comme s’ils ne voient plus dans le Bat Tenèb une forme de revendication », critique pour sa part, Darly Renois, ancien étudiant à l’UEH.

Le déni du peuple face au Bat Tenèb, selon lui, est notamment dû à la méfiance qu'il affiche tant à l'endroit des autorités qu'à l'opposition au pouvoir en place. « Il commence à perdre [sa valeur d’antan]. La raison est simple : ceux qui sont censés être membres de l'opposition sont le plus souvent des bluffeurs. Alors que, conclut-il, le Bat Tenèb représente un signe de solidarité entre le peuple et l'opposition en vue de combattre un système jugé infect ».


Regardez la vidéo Ici :

Vidéo : 1er mai 2020, Champ de Mars/Port-au-Prince, Haïti. Bat Tènèb ou la cacerolada haïtienne tenue en clôture de la manifestation organisée le 1er mai 2020 à l'appel de l'UNNOH/ANIH pour marquer la commémoration de la journée Internationale des travailleurs/travailleuses. Crédit vidéo : Pierre Michel Jean/ K2D. Tag : #batteneb #mouvementpopulaire #Haiti #payslock #manifestation