Reportage


Il est 10h15. Une délégation de la direction départementale Sud du ministère de l'Agriculture arrive à Labrise, localité située à Camp-Perrin logé à 220 kilomètres de Port-au-Prince, la capitale. C'est Essio Charles, président de l'Association des Irrigants d'Avezac (AIDA), qui reçoit la délégation. Ce n'est pas la première visite de l'institution depuis le séisme du 14 août faisant plus de 2 200 morts et 12 mille 763 blessés dans la presqu’île Sud, selon les chiffres officiels. 

«Cette visite de l'équipe du ministère a pour but d'évaluer les dommages causés par le séisme afin de les réparer. Nous allons voir comment nous pouvons protéger la prise du canal Avezac qui facilite le passage de l'eau dans les autres canaux d'irrigation. C'est très important pour les planteurs», reconnait Essio Charles sous un soleil de plomb pendant qu'il guide la délégation sur le site.

La délégation est composée de quatre techniciens dont des ingénieurs et des agronomes. Ils nous autorisent à prendre que des photos lors de leur intervention. «On ne nous a pas autorisé à prendre la parole dans la presse», lance un d'entre eux. 

La prise a subi des dommages. Elle est obstruée de sables. L'eau qui s'y trouve est mauvais état. «Le barrage est endommagé. Les canaux sont fissurés. Il y a des écartements entre les murailles», détaille M. Charles qui s'implique corps et âme pour s'assurer que l'eau coule dans les canaux. Pourtant, il dit ne pas savoir quand les travaux du ministère vont démarrer ni combien de temps cela va durer. «On attend le résultat du ministère après l'évaluation de ces agents», déclare-t-il. 

Des plantations perdues …

Après le séisme, il y avait une rareté persistante d'eau à Camp-Perrin, commune située à 21 kilomètres de la ville des Cayes. Ce, du fait que le canal primaire était comblé de sables ainsi que de terres dans différents points à cause des glissements de terrain. «La situation était très critique. Il n'y avait pas d'eau dans les canaux pour arroser les jardins et alimenter les animaux. Même le système d'eau potable a été saboté», confie Marcelin Chery Georges, l'un des conseillers de l’Association des Irrigants d'Avezac (AIDA).

Renald Dodieu gère le système de distribution de la Direction Nationale d'Eau Potable (Dinepa) de la zone depuis plus de 17 ans. Muni de matériaux de plomberie, il venait de résoudre un problème dans l'un des réservoirs d'eau de la cité. «Le tremblement de terre a endommagé le système de distribution. Il y a plusieurs raccords qui ont été brisés. Quand on ouvre la vanne, l'eau n'allait pas directement dans les robinets », raconte le technicien qui se considère comme bénévole car il ne gagne que mille gourdes le mois comme salaire.

Yvrose Joseph est l'une des femmes évoluant dans le secteur agricole à Camp-Perrin. Elle habite à Levy, l'une des premières zones bénéficiaires des canaux d'irrigation. « À cause du canal qui a été obstrué, j'ai perdu presque toutes mes récoltes cette saison », se lamente celle qui pratique le plus la culture maraîchère. 

La récolte de pistaches d'Yvrose n'est pas satisfaisante. Elle n’a pas donné assez de rendement car son jardin a raté le dernier arrosage qui se fait à l'aide du système micro-irrigation. « J'ai failli perdre ma récolte de pistache. La plantation n'a pas reçu son dernier arrosage car l'eau était coupée dans les canaux depuis début août. Les dernières pluies n'ont pas été suffisantes », explique la cinquantenaire pendant qu'elle remplit un sac de pistache au milieu de son jardin.

Elinice Pierre est père de 8 enfants. Il a perdu son jardin de poireau. «J'ai dépensé près de 35 mille gourdes pour l'entretien de mon jardin, j'ai sauvé seulement 15 mille gourdes», se lamente Pierre. Selon lui, c'est le changement climatique qu'en est la principale cause. «Depuis avant le séisme il y avait des insectes qui mangeaient mes plantations», confie-t-il. 

Des riverains à la recherche de l'eau

«Après nos constats au sein de l'association dans un premier temps, on pensait qu'on devrait construire un autre canal. Puis, on a rencontré les usagers du canal. Après concertation, nous avons pris la décision de dégager le canal. Ainsi, pour mobiliser les riverains on a utilisé des mégaphones», raconte Marcelin Chery Georges, responsable de AIDA.

Les riverains ont créé une chaîne de solidarité pour nettoyer le canal qui a été construit en 1759. Ils ont commencé avec les moyens du bord. «Nous avons commencé volontairement. Nous n'avions pas les moyens nécessaires. Nous avons utilisé des pelles, des pioches et d'autres matériels manuels pour faire le travail», renchérit le conseiller de l'AIDA, association comptant plus d'une centaine de planteurs.

Vu la détermination des riverains, des institutions du secteur privé ont apporté leur soutien. « Nous avons trouvé l'assistance de certaines institutions privées. Elles nous ont supportés pendant une quinzaine de jours, confie-t-il. La FOKAL [Fondation Connaissance et Liberté] nous avait accompagnés aussi. Grâce à l'institution nous avons trouvé des matériels adéquats pour continuer le travail». Selon lui, le ministère a toujours été à leur côté malgré le manque de moyens.

Au fait, le déblayage a débuté fin août, selon Essio Charles qui dirige l'AIDA depuis cinq ans. Ils ont pris environ un mois pour nettoyer les canaux d'irrigation. Plusieurs équipes composées d’hommes ainsi que de femmes ont été à l'oeuvre pour faciliter la circulation de l'eau. Jonas Jean Louis est agriculteur. Il a passé quelques jours dans le déblayage du canal. «Tous nos espoirs étaient sur les jardins, le tremblement de terre a coupé l'eau puis on a tout perdu», se plaint celui dont le séisme a endommagé la maison.

L'eau est de retour dans les canaux

En effet, grâce aux diligences des riverains qui ont dégagé le canal principal, l'eau est revenue dans les canaux d'irrigation. La vie  repend à Camp-Perrin, l'une des zones les plus affectées par le séisme du 14 août. «Je suis content parce qu'on a réussi à faire couler de l'eau dans les canaux. On va pouvoir planter quelque chose. On a la garantie que le soleil ne va pas compromettre nos plantations», se réjouit Jean Louis.

Comme Jean Louis, Yvrose Joseph n'a pas caché sa satisfaction. «Je suis très contente que l'eau soit revenue. Sans l'eau dans les canaux d'irrigation, on ne peut rien faire ici. On a perdu nos jardins à cause du manque d'eau. Puisque l'eau est revenue, (…) On va planter des haricots ».

Selon elle, le tremblement de terre n'avait pas seulement coupé l'eau dans les canaux. Le séisme a fait augmenter le prix des intrants agricoles. «Il y a environ deux ans de cela un sac d'engrais coûtait 1 500 gourdes, maintenant il faut 3 mille 500 gourdes pour acheter un sac», regrette-t-elle. 

Les effets du changement climatique affectent le secteur agricole. «Aujourd’hui, on ne cultive plus du petit mil. Des fois, même les haricots, on ne peut pas les produire. Quand on les met en terre un mois après leurs feuilles sont devenues toutes jaunes. Tout ceci est la conséquence du changement climatique », ajoute celle qui a éduqué ses trois enfants grâce à l’agriculture. 

Mme Joseph se plaint de l’inaction de l'État face aux problèmes environnementaux auxquels fait face le pays. «On devrait avoir une intervention rapide de l'État mais il est incapable», déplore-t-elle.

« Je ne peux pas cultiver pour cette saison car je n'ai pas les moyens», se désole Elinice Pierre qui frise la soixantaine. La situation de Pierre n'est pas différente de celle de plusieurs agriculteurs.rices que nous avons rencontré.e.s à Camp-Perrin. La crise économique du pays met les planteurs à genoux. La majorité d'entre eux disent attendre que l'Etat leur vienne en aide pour pouvoir se relever.

 

Molière ADELY