Par Jean Robert Bazile


Enquet’Action (EA) : Par rapport à l’épineuse situation des étudiants.es qui se réfugient dans les facultés, le Rectorat avait annoncé, en mars 2022, un train de mesures en vue de voler à leur secours. Jusqu’à présent, les étudiants.es concernés.es disent qu’ils.elles n’ont aucune nouvelle et qu’ils/elles attendent encore […], avez-vous une réaction à cela ? 

Wilson Dorlus (WD) : Depuis quelque temps, il y a l’intensification d’un phénomène ou des etudiants.es dorment dans les facultés. Je dis « intensification » parce que le phénomène n’est pas nouveau. Les étudiants disent que c’est parce qu’il y a des tensions dans leur zone de résidence, la situation est difficile au regard de l’insécurité. Certains disent qu’ils sont de Carrefour, d’autres de la Croix des bouquets. Ils ne peuvent pas se déplacer. Certains disent qu’ils sont même en déplacement. À cause de cela, on est dans une situation difficile qui s’amplifie. Et il y a eu un rebondissement de la situation au niveau des médias, le conseil de l’Université s’est rapidement réuni sur la question et le conseil exécutif a publié une note y relative. 

Dans la note, on était clair. On est conscient d’une situation qui se développe en rapport avec l’insécurité, et sous cette base on va prendre des décisions susceptibles de résoudre le problème. Mais il était clairement dit qu’on allait contacter les autorités. Ce que nous avons fait. On a contacté beaucoup de monde autour de la question. Ce sont des démarches qu’on avait à faire parce qu’on n’a pas les moyens pour ça. D’ailleurs, l’université n’a même pas un budget lui permettant d’adresser ses problèmes récurrents : problèmes académiques, recherches, problèmes administratifs liés à la gouvernance de l’université comme telle, voire en trouver pour venir en solution à une situation plus compliquée. L’on n’a même pas une rubrique du budget pour pouvoir adresser les questions sociales. Parce que justement, l’État ne donne pas d’argent. On a multiplié les contacts, mais jusqu’à présent l’on n’a pas de réponses concluantes. 

EA : C’est-à-dire jusqu’à présent vous ne savez pas ce qui peut advenir ? Il n’y a aucune possibilité d’intervenir ? 

WD : Non. La seule chose qui sort de ces démarches, c’est l’accord de partenariat avec le Fonds National de l’Éducation (FNE). Mais cet accord a pris l’allure d’un accord-cadre qui permet d’adresser des questions beaucoup plus larges. Sur cette base, il y a des décisions qui ont été prises, les doyens sont au courant. On va utiliser ces accompagnements pour voir comment répondre à l’article deux (2) de l’accord, exigeant des décisions en faveur des etudiants.es en difficulté de nature à ce qu’ils.elles ne décrochent pas. 

Il n’y a pas longtemps que le FNE nous a envoyé un chèque. Et nous l’avons écrit pour demander des précisions là-dessus. Ces dispositions sont de nature à renforcer les possibilités de suivre des cours. Notamment, suivre des cours à distance. Elles sont aussi destinées à renforcer les structures académiques et créer des facilités ayant rapport à un non-décrochage comme prévu dans l’article deux de l’accord. 

EA : Aujourd’hui, la vie estudiantine à Port-au-Prince se heurte à un problème de logement. C’est un peu général dans le pays. Mais, vous ne pensez pas que cela est dû au fait que l’université n’a pas de campus ? Le projet qui devait démarrer après le séisme de 2010 n’a pas fait long feu, on constate que chaque entité cherche à aménager leur espace respectif, isolément. Quelle est votre réaction sur cette question ? 

WD : Le projet de campus a existé bien avant 12 janvier 2010. Mais après le séisme, le besoin était beaucoup plus pressant. Il y a eu plusieurs réunions autour de la question et aussi des prises de décisions. Le conseil a choisi de loger le campus à Damien. Il y avait des efforts qui ont été faits en ce sens qu’on a commencé à isoler l’espace. Il y avait aussi des efforts pour réaliser des études sur le terrain. La Faculté des Sciences était très impliquée à travers son unité de recherche avec accréditation internationale. Nous avons même établi un plan. Mais il fallait qu’on trouve de l’argent. On a contacté tous les gouvernements, l’on n’a pas trouvé de moyens. Donc, le projet se heurte à un problème de fonds. 

L’autre aspect qui concerne les autres facultés aménageant chacune leur espace respectif, pour moi ce n’est pas un problème. Même s’il y a un campus, il peut y avoir des locaux qui ont d’autres utilités comme un centre de recherche, des services sociaux, etc. Il n’y a pas de contradictions au fait qu’une entité cherche à améliorer ses conditions de travail en attendant la construction du campus. 

EA : Est-ce que l’université a des données sur le nombre d’étudiants.es qui dorment dans les facultés ? 

WD : En réalité, avant même qu’on ait effectué les démarches, nous avons fait un petit sondage avec les décanats et les services de sécurité qui permet de comprendre la situation des étudiants dans les facultés. Nous avons trouvé un chiffre d’environ 300. Mais la tendance semble aller à la hausse pour l’instant. 

EA : Mais votre sondage a été réalisé en mars 2022. Après, ont éclaté environ quatre guerres : la plaine du cul-de-sac, Cité Soleil, Bel-Air, Torcel. Ce qui veut dire que les données ont complètement changé. Sur le terrain, l’on a vu que la Faculté de Droit et des Sciences économiques (FDSE) se plient sous le poids du nombre. À la Faculté des Sciences humaines (FASCH), il n’y a pas d’électricité et la Faculté de Médecine n’offre pas de libre accès aux étudiants en difficulté. 

WD : C’est encore la question du décrochage. Il faut dire qu’on a pris des mesures pour atténuer la situation. Mais en ce moment, on est en période d’examen, il faut attendre un peu en octobre-novembre pour voir l’impact de ces décisions. 

EA : Est-ce que l’université n’est pas intéressée à savoir s’il y a des étudiants.es tués.es dans les massacres des gangs et bien évidemment ceux et celles qui sont forcés.es d’abandonner leurs études à cause de la situation ? 

WD : Sur la question de l’insécurité en général, tous les secteurs de la société sont touchés. Au niveau de l’université, l’on connaît des cas où des étudiants, des professeurs et même les petits personnels victimes. Cela veut dire qu’il y a un chiffre. À chaque fois que se présentent ces cas, nous les connaissons et les structures des universités prennent toujours des positions. Je doute fort qu’il y ait des cas où des étudiant.es sont tués.es dans la guerre des gangs sans qu’on le sache. L’information remonterait vers nous depuis le décanat des facultés. En plus, l’autre aspect qu’il faut considérer, c’est qu’il y a des gens qui se font passer pour des étudiants de l’université alors que ce n’est pas vrai. J’en connais des cas. 

EA : L’autre aspect, vous avez dit que votre démarche vise à renforcer, chez les étudiants, les possibilités de suivre des cours sans abandonner. Ce qui sous-entend que vous ne comptez pas aborder la situation des étudiants qui se réfugient dans les facultés et qui ne peuvent ni manger ni dormir sainement. Alors que l’université se prépare à recevoir une nouvelle cohorte, ne pensez-vous pas que ça va envenimer la situation ? Et comment allez-vous y répondre ? 

WD : Vous avez dit que notre décision ne vise pas l’amélioration des conditions de vie des étudiants en termes de nourritures et de logements, moi, je pense que quand on est dirigeants, la première chose à faire c’est d’établir des priorités en fonction des moyens et aussi en fonction du moment. Dans ce cas précis, notre priorité est d’empêcher le décrochage des étudiants. La question du logement des étudiants n’est pas nouvelle. Elle s’est seulement aggravée. Maintenant, comment pourrai-je résoudre le problème du logement des étudiants si je n’ai pas de l’argent pour le faire ? Il est clair que c’est l’État qui doit donner cet argent. Même avec les fonds du FNE, l’on a voulu investir dans le projet du campus, mais cela n’allait pas permettre de résoudre réellement le problème. On pourrait préparer un espace avec internet pour accueillir environ 100 étudiants, mais là, il y aura un problème d’impact. Et l’autre solution serait de mettre les étudiants dans des maisons, mais ce n’est pas pour moi une solution structurelle. Quand le loyer arrive à terme, qu’est-ce qu’on va faire ? Donner de l’argent aux étudiants ? Et après qu’est-ce qu’on va faire lorsqu’il ne reste plus d’argent ? Dans ce cas on peut créer des situations qu’on n’arrivera pas à gérer. Il faut envisager une solution structurelle. 

EA : Qu’en –t-il du budget de l’UEH ? 

WD : Généralement, lorsqu’on a un budget, c’est divisé en trois. Ils vous donnent un tiers 1/3 de ce que vous avez demandé. On peut regarder ensemble les dix derniers budgets de l’UEH pour voir l’écart entre ce que demande l’UEH et ce que donnent le gouvernement et le parlement. 

EA : Sur la question du budget de l’université. Il a été dit que le Premier ministre Ariel Henry a décidé de retirer une forte somme sur le compte de l’université pour non-utilisation de cet argent. Des étudiants.es critiquent le rectorat d’avoir laissé une partie de son budget sans l’utiliser alors que l’université connaît tous les problèmes du monde. Que pouvez-vous répondre sur ce point ? 

WD : Un budget est un fond fictif. Lorsqu’on fait le budget, l’argent n’est pas automatiquement disponible. Il y a une partie appelée “budget de fonctionnement” et un autre “budget d’investissement”. Généralement, en Haïti, la partie à laquelle les institutions ont accès à 90 % du budget est le budget de fonctionnement. L’autre partie appelée budget d’investissement qui est surtout liée, dans le cas haïtien, avec des financements de la communauté internationale. Certaines fois, c’est le gouvernement qui décide quelle partie (institution) qui peut investir et à quel niveau. Je suis en mesure de vous dire que notre budget de fonctionnement, pendant les quatre dernières années, a été toujours dépensé jusqu’au dernier centime et on a des preuves pour ça. En ce qui concerne notre budget d’investissement, si le ministère des Finances ne verse pas de l’argent, l’on ne peut rien faire. C’est la situation de tout le pays. L’on est toujours sur le fonctionnement. L’on avait par exemple un projet d’archives pour l’université, il a été toujours reconduit, mais l’État dit toujours qu’il n’y a pas d’argent. Si l’État ne donne pas d’argent, ce n’est pas nous le responsable. 

EA : Enfin, sur la situation des etudiants.es, quelle garantie ? Quelle réponse ? Aucun espoir ? 

WD : Non… J’ai tout dit. J’ai expliqué exactement ce qu’est la situation. Et à partir de quel moment on pourra voir l’impact des décisions. Je ne suis pas là pour donner de garantie. 

EA : Mais sortir de l’époque de votre sondage, passant à la publication de la note et jusqu’à cette minute, les étudiants.es attendent que quelque chose de concret soit fait ? 

WD : Je ne sais pas ce qu’ils/elles attendent. Je sais seulement qu’il y a un problème qui se pose. Le Rectorat est prêt à le résoudre moyennant qu’il y ait des moyens mis à sa disposition. L’UEH n’est pas l’État.