Reportage

 

Très tôt, les portes d’un tiers des kiosques sont déjà ouvertes. L’entrée principale en fer de couleur bleu est accessible. Ayant laissé leurs maisons aux aurores pour éviter les embouteillages, quelques parents et élèves de l'école Regina Assumpta - située tout près du marché - attendent la rentrée des classes. Les policiers de la Politour font des va-et-vient dans la cour du marché. Mais il manque des habitué.es.

« Pas de touristes, les ventes sont au plus bas. Nous sommes très frappés par le coronavirus et totalement dépourvus. Nous sommes entre les mains de Dieu. Pour venir au marché parfois nous sommes obligés.es de marcher parce qu’on a pas les 25 gourdes pour payer le transport », explique Frantz Joseph, artiste peintre, commerçant au marché du tourisme du Cap-Haitien. 

L'ambiance est calme. Le marché du tourisme du Cap-Haïtien se trouve près du littoral. On y accède en voiture ou à pied. La zone renferme des lieux de loisirs emblématiques comme le Feu Vert night club de l'orchestre Septentrional, le plus ancien d'Haïti. Le local de la Police Touristique du détachement Nord se situe non loin. 

Le marché compte plus d'une cinquantaine de kiosques alignés sur le côté droit qui finissent leur course près de la mer, non loin du café du Port. À l'intérieur des kiosques, les tables, les étagères, des produits bien étalés, les uns plus étincelants que les autres. On y retrouve des tableaux, des vêtements traditionnels haïtiens, des objets en fer découpé, des nappes brodées, des pierres taillées en forme de cœur, des objets de poteries en terre cuite, des étendards bicolores, des poupées créoles en tissus, et des articles utilisés dans le secteur du vodou.

La fermeture de Labadie en raison de la Covid-19 a eu une grosse incidence sur le secteur touristique du département du Nord. À cela s’ajoutent les troubles politiques et la pandémie.

« Les artisans.es sont presque tous.tes au chômage, parce que Labadie a fermé ses portes aux touristes. Ceux.celles qui ne sont pas de la région du Nord, ont regagné leur maison. Ceux.celles qui ont des maigres moyens résistent, mais beaucoup d'entre nous ont déserté. Nous attendons la réouverture du site touristique de Labadie. Auparavant avec la présence des touristes, notre vie était meilleure. Malgré ça je continue à travailler », se plaint Bolivar Michel, artisan sculpteur.

La Covid-19 chasse les artisans…

Plusieurs artisans.es provenant de différents départements limitrophes travaillant au marché, soit pour le site deLabadie ou pour des particuliers sont obligés de plier bagages et rentrer chez eux à cause de la Covid-19.  

« Notre secteur est le plus touché. Personne ne pense à nous. Nos souffrances sont amères. C'est la misère. La poussière des containers envahit et détériore nos produits, confie Liliane Jean Jacques, membre du comité de l'Association du marché touristique du Cap-Haïtien (AMTC), nous décrivant la situation alarmante dans laquelle se trouvent les marchands.es. Les portes de beaucoup de shops sont fermées. Plusieurs marchands.es sont dans l’impossibilité d’écouler leurs produits».

« Le pays lock a enclenché la descente aux enfers du secteur touristique et la Covid-19 l'a achevé », renchérit Alex Cherenfant, président de l'association des jeunes visionnaires artisans du marché touristique du Cap-Haïtien (AJVIMTOC). En ce sens, précise-t-il: « Le secteur touristique commence à connaître des moments difficiles, dès les périodes de "pays lock" pour arriver à la Covid-19. Depuis lors, les activités fonctionnent au ralenti. Vous savez que ce secteur fonctionne avec la paix, la stabilité ici et ailleurs. L'instabilité politique et le coronavirus ont brisé le secteur touristique en Haïti. C'est un secteur vraiment sensible ».

Dans le marché, les marchands.es et les artisans.es y viennent comme d’habitude, pour rencontrer d’autres artisans, rigoler et dialoguer. « Depuis que la diaspora est en difficulté, la famille haïtienne l'est aussi, de même que pour le secteur touristique », constate Alex Cherenfant. 

Pour sa part, Frantz Joseph affirme que plusieurs artistes ont jeté leur pinceau. Lui, il n'aurait pas travaillé depuis l'apparition de la Covid-19 en Haïti. Beaucoup de ses confrères ne travaillent pas, sauf sur quelques commandes de la part de particuliers. Certains sont allés travailler dans la sécurité et d'autres dans le taxi moto. M. Joseph demande une intervention urgente pour ce secteur. Et M. Cherenfant abonde dans le même sens. « J'invite le gouvernement à dialoguer avec nous et à nous porter secours. Depuis deux ans, nous subissons douleur et tracas. Nous invitons les autorités locales et nationales à jeter un regard sur nous », dit-il.

Adolphe Esterve, un artisan, se sent obligé d’observer une pause. Il est chauffeur de taxi moto en attendant le retour des touristes à Labadie. 

L'Organisation mondiale du tourisme (OMT), dans un récent rapport publié sur le secteur touristique mondial, estime à 1.300 milliards de dollars, la somme perdue en 2020 en raison des restrictions de déplacements provoquées par la pandémie de Covid-19. 

 

Mackenz Dorvilus