Les États-Unis se sont accaparés de l’île de la Navase qui, historiquement, géographiquement et légalement, a appartenu ou appartient à Haïti. Des personnalités haïtiennes se sont exprimées ou ont pris des initiatives concernant l’île au cours des ans. Pour mémoire, le média d’information et d’investigation haïtienne, Enquet’Action, juge nécessaire de vous présenter une liste non exhaustive de ces braves citoyens. 


Reportage 


1- Sudre Dartiguenave 

Député, puis sénateur de la République, il a été propulsé président d’Haïti du 12 août 1915 au 15 mai 1922. Il fut le premier chef d’État sous la 1re occupation américaine d’Haïti. 

Hormis les revendications de rétrocession de la Navase adressées en 1918 par le gouvernement de Dartiguenave aux États-Unis, la question de la Navase sera reléguée soit dans l’oubli soit au dernier plan dans l’agenda politique des gouvernements haïtiens pendant plus de 70 ans », a expliqué James Boyard, professeur de droit international et de Sciences politiques à l’Université d’État d’Haïti (UEH). L’intérêt des Haïtiens pour la Navase devait resurgir en 1998, grâce aux échos des publications dans le Journal Le Nouvelliste de certains intellectuels haïtiens, dont les Professeurs Lesly François Manigat et James Boyard. 

Du coup jaillit une incohérence. La Navase est consacrée territoire d’Haïti dans toutes les Constitutions jusqu’à celle de 1987, sauf dans la loi mère du 12 juin 1918 adoptée par le gouvernement de Dartiguenave sous la pression de l’occupant, les États-Unis. Ce fait insolite a été observé lors de l’investigation menée par Enquet’Action. Ainsi, sur les 27 Constitutions haïtiennes répertoriées, une seule n’inclut pas la Navase dans le groupe de nos îles, constitué, entre autres, par l’Île-à-Vache, l’île de la Gonâve, l’île de la Tortue et les Cayimites.  

Il est évident qu’une Constitution forgée et imposée par les occupants de l’heure ne saurait reconnaître La Navase comme propriété d’Haïti par le fait que nous leur livrons une guerre, tout au moins diplomatique, depuis des années. Qui pis est, le choix du président dépend même de l’adoption de cette Constitution. Et les États-Unis en sont assurés en exerçant une pression extrême sur nos acteurs politiques. Ces Yankees ont poussé leur audace jusqu’à retirer de notre loi mère les balises qui constituaient, dans le passé, des obstacles majeurs, comme l’interdiction faite aux étrangers d’être propriétaires de terres en Haïti. 

De l’avis de l’analyste politique Auguste D’Meza, cette présence quasi permanente dans les lois mères est d’une extrême importance. « La première chose à considérer, ce sont les constitutions haïtiennes. (…) À mon avis, cela revêt d’une importance capitale pour parler de l’appartenance de ce territoire », assure-t-il. 

Le territoire de la République d’Haïti comprend : a. La partie occidentale de l’île d’Haïti ainsi que les îles adjacentes : La Gonâve, la Tortue, l’Île-à-Vache, les Cayemites, la Navase, la Grande Caye et les autres îles de la mer territoriale, soutient l’article 8 de la Constitution de 1987. Le territoire de la République est inviolable et ne peut être aliéné ni en tout ni en partie par aucun traité ou convention, ajoute l’article 8.1. 

2- Faustin Soulouque 

Ex-militaire, il a participé à la guerre de l’Indépendance. Il fut empereur d’Haïti sous le nom de Faustin 1er en 1849. À la mort de Riché en 1847, il est élu président d’Haïti. 

« Si depuis 1858, les États-Unis exercent un contrôle effectif sur l’Île, le gouvernement haïtien n’a jamais cessé de revendiquer sa souveraineté sur la Navase, au point que l’occupation de l’Île par les citoyens américains avait porté le président Soulouque à dépêcher en (mars) 1858 deux navires de guerre pour expulser ces derniers, avant que cette même expédition n’échoue à cause du départ précipité de Soulouque du pouvoir », a fait savoir James Boyard, spécialiste en Relations internationales. 

Dès lors, Cooper se tourna immédiatement vers son gouvernement et les USA avertirent l’empereur d’Haïti de leur volonté de défendre leurs ressortissants et ordonnèrent à l’équipage de la frégate «Saratoga » de se diriger vers l’île. Des pourparlers débutent donc entre les deux gouvernements. Le gouvernement haïtien, par l’intermédiaire de son agent commercial aux États-Unis, Clark de Boston, défend son droit de propriété sur l’île en arguant qu’elle appartenait à l’Espagne qui l’avait cédé à la suite du traité de Ryswick à la France. Les territoires cédés à la suite de ce traité deviennent libres sous le nom d’Haïti. 

La réponse formelle des USA émanant de John Appleton, assistant-secrétaire au Département d’État le 17 novembre 1858 était claire et précise. Elle établissait que l’île n’avait jamais été colonisée par les Espagnols et les Français ni habitée plus tard par les Haïtiens. Elle était totalement libre. 

Malheureusement, l’empereur n’a pas eu le temps matériel pour soutenir sa thèse et pour défendre le dossier parce qu’il fut renversé par Geffrard », Islam Louis Etienne, mai 2015 in Le Nouvelliste. 



3- Patrice Dumont 

Sénateur de l’Ouest, enseignant et journaliste.

Quelques années plus tard / tôt, soit en 2016, le candidat au Sénat pour le département de l’Ouest, Patrice Dumont devait promettre dans une vidéo publiée sur Facebook qu’une fois élu, il allait se battre pour la rétrocession de la Navase. Depuis lors, aucun autre dirigeant haïtien ne s’est exprimé ou n’a pris d’autres initiatives concernant l’Ile de la Navase. 

« Mais les revendications de la République [d’Haïti] concernant cette île n’ont pas cessé, puisque l’article 8-a de la Constitution continue de reconnaître ce territoire comme partie intégrante du territoire national », a rappelé James Boyard, auteur de plusieurs ouvrages sur la situation du pays. 

Pour en savoir plus autour de l’implication véritable de l’ex-parlementaire, nous l’avions contacté pour nous enquérir de l’état d’avancement de ce dossier. Il nous a répondu en ces termes : 

« Ma démarche est arrivée au niveau du parlement. J’ai voulu faire une résolution, mais elle n’a pas eu de suivi. J’ai parlé à l’exécutif pour qu’il puisse assumer ses responsabilités dans le dossier, mais sans résultats. Les gens qui en font partie ont peur de ce genre de dossier. Ils attendent que les Américains leur aident à accéder à la présidence ou qu’ils les débarrassent d’un président. Récemment, les autorités américaines ont remis aux autorités haïtiennes certaines œuvres d’art que des ressortissants américains ont dérobées en Haïti. On s’attend à ce qu’ils fassent de même dans le cas de La Navase au-delà des contentieux datant de 1915 (ils sont venus sur le territoire sans invitation », a-t-il dit à Enquet’Action.

« La Navase est haïtienne depuis Toussaint Louverture. […] Peu importe ce que les Américains projettent de faire avec l’Île, nous avons le droit de défendre notre propriété. Il y a une doctrine qui existe en Italie. C’est l’irrédentisme. Elle sous-entend que l’Italie n’est pas à vendre. Nous autres Haïtiens n’avons jamais accepté de louer ou de vendre. […] On peut reprocher aux gouvernements haïtiens de ne jamais défendre ce qui est à Haïti. La Navase est à Haïti », avance M. Dumont qui dit être fortement intéressé à la question. 

« Je ne minimise pas Haïti. C’est un État dont la naissance nous propulse vers la grandeur. Dommage, par méconnaissance et une absence de compréhension de notre histoire, bon nombre d’entre nous pensent que nous sommes livrés à nous-mêmes. C’est ce que le grand-père de Lesly François Manigat appelait : des Haïtiens dégénérés qui sont spectateurs de notre descente aux enfers. Lorsqu’un pays comme le nôtre n’a que pour arme son âme, son esprit ou encore son histoire, il est impossible qu’il disparaisse. Nous nous relèverons à coup sûr ». 

4- Fritz Longchamp 

Ancien ministre des Affaires étrangères de l’administration Alexis/Préval, Fritz Longchamp fut l’un des derniers membres de haut niveau d’un gouvernement à en faire mention en 1998. 

« Les États-Unis n’ont aucune revendication valable sur l’île de la Navase. Pour ce qui concerne le gouvernement, la Navase fait partie du territoire national », a déclaré Fritz Longchamp, ministre des Affaires étrangères d’Haïti de l’époque. Tout ce qu’ils ont, a souligné M. Longchamp au sujet du gouvernement des États-Unis, qui revendique l’île de corail rocheux depuis 1857 et qui y a établi un refuge faunique en 1999, est une loi du Congrès, appelée Guano Act, qui n’a compétence que sur les États-Unis ; personne d’autre. 

Ce, répondant à l’ambassadeur américain Timothy Carney qui avait déclaré que l’île est sous la souveraineté américaine en dépit du fait qu’Haïti la réclamait, rappelle Islam Louis Etienne, dans son texte publié en mai 2015 chez Le Nouvelliste

Peu après [la mission du député Samuel Madistin], le gouvernement de René Préval devait profiter de ce regain d’intérêt de l’opinion publique nationale pour la Navase pour revendiquer officiellement l’Île. Mais, à l’époque, l’arrogant ambassadeur américain Timothy Camey laissa rapidement entendre en substance que « le gouvernement haïtien avec tous les problèmes que connaît le pays doit se donner d’autres priorités et d’ailleurs une loi de 1987 faisait de la Navase un territoire sous la souveraineté des États-Unis, a déclaré James Boyard, professeur des universités. 

Le Guano Islands Act de 1856 permettait aux Américains en quête d’aventure de revendiquer toute île abandonnée ou non avec du guano — le compost très précieux du XIXe siècle qui provient des excréments des oiseaux de mer et des chauves-souris — en leur nom et au nom des États-Unis. 

Premier exemple de l’expansion américaine à l’étranger, la loi a été adoptée par le Congrès pour briser la mainmise internationale du Pérou sur le guano et donner aux agriculteurs américains l’accès aux fientes d’oiseaux. 

- Samuel Madistin 

Ex-député à la 45e législature, avocat, ex-candidat à la présidence et l’un des responsables de la Fondation Je Klere [FJKL] - organisme de promotion et de défense des droits humains -.

« Cette affaire qu’une partie de notre territoire soit sous le contrôle d’un autre État sous prétexte que ce dernier a décidé de s’emparer de toute île ayant la présence de Guano, on ne l’entendait pas d’une bonne oreille. […] Les États-Unis, à un moment, ont restitué les îles à Guano qu’ils ont pris. À l’époque de ces restitutions, le gouvernement haïtien n’était pas assez vigilant pour la récupération de la Navase », a-t-il dit à Enquet’Action.

Alors qu’il était député au début de l’année 1990, Samuel Madistin a été l’un des initiateurs d’un voyage inédit sur La Navase. À la tête d’une délégation comprenant environ une dizaine de personnes dont le sénateur du sud de l’époque Gélerme Laguerre, des représentants de la société civile et une journaliste, l’idée pour Me Madistin était de hisser un drapeau d’Haïti sur le sol de la Navase. Ce qui n’a pas eu lieu. 

« Plus d’un ignorait l’importance de la Navase ou encore l’existence de ce conflit. Notre voyage allait lancer les débats. Une grande première en Haïti. L’international a eu connaissance de cette souveraineté qu’Haïti revendique autour de la Navase. Une île que les Américains se sont emparés de manière arbitraire. J’ai eu l’opportunité de défendre la cause à l’étranger. Nous avons voulu poser un acte de souveraineté pour montrer à l’État et au gouvernement haïtien la voie à suivre », a-t-il déclaré à Enquet’Action. 

6- Prosper Avril 

Homme politique, militaire, ancien président de la République entre 1988 et 1990 à la suite d’un coup d’État, le général Henri Namphy. Actuellement, il est écrivain. 

« Il y a eu une autre initiative sous la présidence de Prosper Avril. Des spécialistes de radioamateurs ont voulu se rendre sur l’île », a rappelé Patrice Dumont, sénateur de l’Ouest et professeur. 

« Il a donc fallu attendre l’accession au pouvoir du Général Prosper Avril pour que cette question refasse surface. Ainsi, en 1989, le gouvernement d’Avril envoie sur l’Île une équipe de radioamateurs pour planter le drapeau haïtien dans le sol de la Navase avec l’inscription mentionnant la souveraineté haïtienne. Pendant plusieurs heures, ils émettent des messages radio depuis "Radio NavaseLibre", malheureusement le coup d’État de 1990 devait mettre un terme à cette aventure nationaliste », a conclu James Boyard.


Jeff Mackenley GARCON et Milo MILFORT