Reportage 


« Si je ne suis pas encore folle, c’est Dieu qui me garde. Les pressions familiales, le manque d’encadrement… J’ai beaucoup de projets. Malheureusement, je ne peux les concrétiser », lamente Marie Jeanne (nom d’emprunt), jeune décoratrice évènementielle et réceptionniste qui habite à Carrefour à l’entrée sud de Port-au-Prince. Dans la voix de la jeune femme, la tristesse se lit. Au cours de l’entretien, elle ne pouvait retenir ses larmes. Pour elle, la vie n’a plus de sens. « Parfois, je me demande pourquoi je suis toujours en vie. Au cours du mois de décembre dernier, j’ai plusieurs amies infirmières à qui j’ai demandé de m’indiquer quelle pilule du suicide prendre pour pouvoir quitter ce monde. Elles refusaient de me le dire. J’endure trop de problèmes tant sur le plan familial, que social », se plaint la fille dont la mère est décédée et le père n’encadre pas. « Ma vie est vraiment compliquée ! ». 

Marie Jeanne se sent humiliée parce qu’on a refusé de l’employer dans un hôtel de Pétion-ville parce qu’elle habite dans la commune de Carrefour. « Le patron m’a dit : Je n’emploie pas les habitants.es de Carrefour par peur de les entendre victimes de kidnapping ou de toute autre action des bandits à Martissant », rapporte-t-elle. 

Marie Jeanne n’est pourtant pas la seule. Des personnes souffrantes, on n’en manque pas ces temps-ci en Haïti. Enquet’Action en a rencontré beaucoup et Jean Jacques (nom d’emprunt) en fait partie. « L’envie de me suicider hante parfois mes pensées. Une fois, j’étais tellement dominé, j’avais bu un ‘’officer’s choice’’ avec trois comprimés. C’était comme une drogue. Mes camarades ne me reconnaissent pas ce jour-là », déclare Jean Jacques. Parfois, il se sent dans un autre monde. « Certaines fois, je veux m’éloigner de tout le monde. Je ne puis même expliquer à un bon ami ce qui me traverse. Je me demande comment il va me percevoir en lui expliquant mes tracas. Je ris toujours, mais au fond c’est le contraire ». 

Abandonner face à la peur ?

Enquet’Action a aussi rencontré la journaliste Lovely Stanley Numa, présidente, fondatrice du média en ligne, Impulse Web Media (IWM) et ancienne journaliste de la radio vision 2000. « Avec cette question d’insécurité et le kidnapping, je suis plus que traumatisée », lance-t-elle. L’assassinat de son ancien collaborateur, Diego Charles et son amie Antoinette Duclair (Netty) laissent des cicatrices chez la PDG de média en ligne. « Quand une chose pareille arrive, je me suis dit que je peux être à leur place parce que j’étais déjà une cible », affirme-t-elle. Moins d’une semaine après l’assassinat de ses collègues, la situation s’est détériorée avec l’assassinat du président Moise et ensuite le séisme du 14 août, les cas de kidnapping se sont multipliés. Pour la journaliste, c’est comme un couteau qu’on entre dans une plaie pour la perforer.

Lovely Stanley Numa vit une vie traumatisante depuis juin 2019, à la suite de l’assassinat de son confrère Rospide Pétion. Elle était l’une des organisatrices d’une marche tenue pour exiger justice. « Depuis le jour où je sortais dans la marche, je commence à recevoir des menaces. Peut-être, j’avais commis une erreur que je ne savais pas ». Pour se protéger, elle raconte qu’elle reste quasi cloitrée chez elle pendant environ un an. Si elle veut sortir, elle demande à un ami de l’accompagner. « Je vis toujours avec les séquelles. Je vis avec la peur. En un mot, cette situation me plonge dans un trauma permanent », se plaint-elle. 

Jean (nom d’emprunt) habite à Port-au-Prince. Il est étudiant en quatrième année de Génie civil à l’université Ruben Leconte. Jean est parmi ceux.celles que la situation sécuritaire affecte sévèrement. « Quand je suis dans les rues, j’ai toujours peur. Surtout, lorsque je sors de l’école tard, si une voiture passe devant moi, je suis complètement dérangé », martèle-t-il, affichant un visage empli de désespoir et d’émotion. Le jeune étudiant qui était très brillant à l’école ne peut plus se concentrer sur ces études à présent. Il fait des efforts pour ne pas décevoir ses parents qui consentent des sacrifices importants pour payer la scolarité. Il est admis en quatrième année avec beaucoup d’efforts. 

« Comme j’ai un parent qui me paie l’université, je ne peux pas abandonner. Sinon je le ferais », dit-il. Le massacre dans la nuit du 29 au 30 juin 2021, dont Diego Charles et Antoinette Duclair étaient parmi les victimes, avait pas mal d’effets sur lui. Au moins 10 personnes ont été tuées. Dès lors, il était en 3e année, mais également en route pour se rendre à la faculté. « Quand je commençais à pleurer, je ne savais pas ce qui s’est passé. Arrivé à l’école, je transpirais. J’étais complètement dérangé, ce jour-là », raconte-t-il l’histoire comme si les cicatrices hantent encore son esprit. C’était pour la première fois de sa vie qu’il avait vu plusieurs personnes assassinées s’étaler sur la chaussée. 

Un climat sociopolitique dépressif 

Toutes les conditions sont réunies en Haïti pour que ses habitants.es soient dépressifs. Depuis 2018, les troubles socio-politiques ne cessent d’amplifier dans le pays. Le climat sécuritaire se dégrade au jour le jour. Pays lock, kidnappings, massacres, assassinats, vols, viols, tremblements de terre, guerres entre gangs, les autorités concernées sont impuissantes face à ces troubles. 

Depuis le 1er juin 2021, le grand sud du pays est bloqué à cause des confrontations entre des bandes armées qui se disputent des territoires. Une guerre éclate entre les chefs de gangs de la troisième circonscription de Port-au-Prince rendant la route de Martissant impraticable. Les habitants.es de l’entrée du sud de la capitale sont obligés.es d’abandonner leurs maisons pour aller se réfugier dans d’autres endroits dans des conditions inhumaines. Le hic, c’est l’assassinat du président Jovenel Moïse dans la nuit du 6 au 7 juillet 2021 en son domicile, malgré qu’il soit l’homme le plus sécurisé du pays. 

En 2022, la situation d’insécurité arrive à son paroxysme. Les enlèvements se sont multipliés après une année de 2021, terminant avec plus d’un millier d’enlèvements. Les cas d’assassinat et de viols augmentent de manière exponentielle. La population est appauvrie. Des centaines de milliers de jeunes professionnels.elles laissent le pays en quête d’une meilleure vie ailleurs. La peur totale envahit tous les cœurs, car personne n’est épargné par ce fléau qui touche tous les secteurs du pays. À cela s’ajoute la pandémie Covid-19, mais également le séisme du 14 août 2021 qui a durement éprouvé le sud d’Haïti faisant au moins 2 200 morts. 

« La situation pénible qu’on vit au quotidien c’est comme un récipient qui absorbe, arrivé à un moment donné, il va déverser », a expliqué Ronald Forestal, psychologue et président de la Fondation haïtienne de Psychologie (FONHASIPSY). Quand on vit une calamiteuse situation qui dure trop, elle va vous dépasser à un moment, indique-t-il. « Ce climat non sécuritaire qui traverse le pays peut causer des fuites de cerveau. La finalité de la dépression, c’est le suicide », souligne-t-il, craignant le pire dans les jours à venir si le climat ne change pas. Il plaide pour la promotion de la santé mentale en Haïti. « Il n’y a pas de santé sans la santé mentale », rappelle-t-il. 

Des conséquences désastreuses… 

Hypersomniaque, des maux de tête à répétition, le mal de vivre et une perte d’appétit… sont quelques-uns des symptômes que présentent majoritairement les gens souffrant de dépression. Et Jean Jacques n’est pas exempté. « Souventes fois, je me dis pourquoi aller à l’école, car la situation du pays n’est pas propice. Je peux être victime à n’importe quel moment. Parfois, j’ai envie de tout abandonner. Heureusement, j’ai des parents qui font beaucoup d’efforts pour moi. Ils m’aident à avancer et moi j’ai un objectif. Ce sont ceux qui me poussent à faire des efforts », déclare-t-il. 

De son côté, Lovely Stanley Numa a un mémoire déréglé depuis bien des temps. « Parfois, on m’envoie un texte pour correction, je l’oublie. Je peux m’en rappeler quelques heures plus tard. Si j’ai une chose à faire, je dois le mettre sur papier au même moment, sinon je l’oublierai », raconte-t-elle. La concentration n’est pas au rendez-vous pour la présidente de Impulse Web Media (IWM). Mais également, une augmentation de poids, l’insomnie, ce qui la rendait souvent agressive envers son entourage. 

De son côté, Marie a une perte d’intérêt pour les loisirs. Elle a peur de sortir, connaît des troubles du sommeil, ce qui occasionne une perte de poids chez elle. À vingt-cinq ans seulement, elle est déjà hypertendue. « C’est la situation du pays qui me rend hypertendue ». La première fois qu’elle savait qu’elle le savait, c’était pendant qu’elle était à l’hôpital GHESKIO. Il y avait de fortes détonations à proximité du centre hospitalier ce jour-là et elle avait des malaises. À noter que cet hôpital se trouve au boulevard Harry Truman (Bicentenaire) non loin de village de Dieu où opère le puissant groupe armé appelé Baz 5 Segond (Base 5 secondes en français), dirigé par le chef de gang connu sous le nom de « Izo ». 

Les médecins de la jeune décoratrice la conseillent de prendre beaucoup de précautions et de ne pas rester seule, car elle peut développer une crise cardiaque à n’importe quel moment. Elle se souvient du 4 mars 2022, le jour où les hommes armés de Martissant ont envahi Mariani, rentrée sud de Port-au-Prince. « J’étais vraiment paniquée. Ma tension artérielle était montée jusqu’à 17 par 20 », explique-t-elle. 

Quid de la dépression à Haïti 

Les symptômes et les causes de la dépression sont multiples, informent les psychologues Ronald Forestal, président de la fondation haïtienne de psychologie (FONHAPSY) et Pascal Nery Jean-Charles, président de l’association haïtienne de psychologie (AHPSY). Il y a plusieurs facteurs à prendre en considération, d’abord il y a des causes génétiques et ensuite des causes sociales. Des situations qu’on vit par exemple. La situation de trouble, de tensions, de stress, etc., explique Ronald Forestal. Ces situations peuvent causer un état de souffrance chez l’être humain, et peuvent provoquer des abattements, des abattements émotionnels et cognitifs. 

On parle des aspects biologiques qui sont génétiques et de l’aspect social, mais il y a aussi l’aspect mental qui réfère à ce qu’on pense, ceux qui vous affectent et peuvent vous faire sombrer en dépression, estime-t-il. Une personne dépressive peut avoir des troubles du sommeil, une perte de concentration, une perte d’intérêt pour des activités, pour des loisirs, informent les psychologues. L’autre facteur consiste en une agitation, un ralentissement, une diminution psychomotrice et une déduction sur le plan physique. La personne peut être distraite et lancer des propos négatifs. 

« Quand une personne ne peut pas dormir, cela peut occasionner beaucoup de problèmes ; par exemple si elle passe quatre jours sans dormir, elle va commencer à développer des conséquences cognitives, c’est-à-dire même si c’est un professionnel très compétent, on va remarquer qu’il ne peut plus produire ». Le psychologue Pascal Nery Jean-Charles rappelle que la dépression est une maladie mentale. « On ne peut pas regarder une personne pour dire qu’elle est dépressive. On peut parler de la dépression quand une personne présente au moins cinq symptômes pendant une période. Le président de l’association haïtienne indique qu’il y a d’autres troubles psychologiques qui ont des symptômes semblables à la dépression, par exemple le stress, l’anxiété, la crise d’angoisse et le trouble bipolaire. 

Au cours de ce travail, les psychologues interviewés ont listé quelques types de dépression : la dépression sévère, la dépression aiguë, la dépression chronique et la dépression modérée. Selon le psychologue Ronald Forestal, la dépression est chronique lorsque la personne présente des symptômes dépressifs pendant plusieurs années. « Dans ce cas-là, on peut même donner l’impression que ça fait partie de sa vie. Ce n’est pas vrai, à force qu’elle reste dans la dépression pendant très longtemps, on croit que c’est son état normal », explique-t-il. Dans les catégories de dépression, il y a un niveau sévère. À ce moment-là, ce sont des personnes qui nécessitent des médications. Il y en a qui ont des idées suicidaires ou la personne peut faire violence sur elle-même, étale Pascal Nery Jean-Charles. « La dépression peut varier en intensité ». 

Les appels à l’aide fortement en hausse ! 

La cellule d’intervention psychothérapeutique d’urgence d’Haïti (CIPUH) a été créée le 13 avril 2020 par l’association haïtienne de la psychologie, en pleine période de la covid-19. Cette initiative a été mise sur pied dans le but de fournir à la population haïtienne les soins psychothérapeutiques. Depuis sa création à nos jours, CIPUH a déjà reçu beaucoup d’appels venant des personnes qui présentent des symptômes liés surtout à l’anxiété et la dépression, a en croire le président de l’association haïtienne de la psychologie, Pascal Nery Jean-Charles. D'avril 2020 à avril 2022, la Cipuh a recu pas moins de 6 421 appels.

M. Jean-Charles estime que les appels augmentent par rapport à la crise que traverse le pays. Après le séisme du 14 août 2021 qui a frappé le grand sud, il y avait une pause dans les appels. Le climat sécuritaire du pays en est la cause de cet accroissement. Nous avons une hausse d’appels par rapport à des événements qui se passent à Martissant et d’autres zones dites de non-droit. Nous recevons plus d’appels que l’année dernière, explique-t-il. Les appels viennent beaucoup plus des femmes que des hommes et leurs motifs sont variés. « Il y a des personnes qui appellent dans le cadre de violence sur femmes. Il y en a ceux qui appellent pour la dépression. Il y a des parents qui appellent pour leurs enfants, du fait qu’ils présentent des comportements drôles affectant leurs rendements à l’école, etc. « . 

Le but des appels reçus par les spécialistes en santé mentale de la CIPUH est alarmant. « À travers les appels que nous recevons, les personnes sont découragées par la vie. Elles ne savent quoi faire avec la situation du pays. Il y en a ceux qui ont l’idée suicidaire. Nous remarquons que beaucoup de personnes ont l’idée de suicide ces derniers temps. Beaucoup de jeunes sont désespérés. Il y a beaucoup de personnes qui sont désespérées. Elles perdent leurs motivations parce qu’elles peuvent tout perdre à n’importe quel moment », martèle-t-il. 

Selon un rapport de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) en mars 2022, le nombre de personnes atteintes de la dépression et de l’anxiété à travers le monde est en hausse, soit un pourcentage de 25 %. À travers ce rapport, l’OMS tire la sonnette d’alarme sur la nécessité pour tous les pays d’accorder plus d’attention à la santé mentale. Les jeunes et les femmes sont les plus touchés par les troubles mentaux, d’après ce rapport. L’organisation sanitaire de santé mondiale rapporte que de nombreuses personnes ont cherché un soutien en ligne. Ce qui montre qu’il est urgent de mettre à la disposition des gens vulnérables des outils numériques fiables, efficaces et facilement accessibles. 

Haïti dispose seulement de deux centres psychiatriques pour desservir tout le territoire national. Ainsi est-il impérieux de faire un véritable plaidoyer pour une politique publique en santé mentale dans ce pays. 


Fabiola FANFAN