Le 3 avril, des femmes ont gagné les rues de la capitale pour marquer une date incontournable dans la lutte féministe en Haïti. Mais alors que les marches se multiplient contre la dictature, la violence, pour la vie et la démocratie, l’identité de l’individu marcheur fait débat. 

Qui marche ? Avec qui ? Poser ces questions, c’est mettre le doigt sur un fait oublié, mais crucial. Il y en a qui marchent, d’autres qui embrassent la neutralité.

La posture neutre rebute autant qu’elle effraie. À l’heure où le régime de facto concocte une Constitution liberticide, se soulever paraît la chose la plus saine à faire. Rester neutre serait se montrer complice.

Un nouveau massacre a eu lieu, cette fois à Bel Air. Ne rien dire quand on découvre sur les réseaux sociaux le cadavre calciné d’un aveugle, brûlé vif dans sa demeure, dépasse le niveau de cynisme acceptable. Rester neutre face à l’horreur serait faire preuve d’une cruelle indifférence.

Le dernier enlèvement spectaculaire s’est déroulé en direct, au cours d’un service religieux. Quatre personnes ont été saisies comme du vulgaire bétail ; parmi elles, figure le pasteur. La messe du vendredi saint a été célébrée dans la cathédrale de Port-au-Prince, sous les tirs sporadiques. 

La stratégie des gangs dévoile un aspect terrible que l’on soupçonnait déjà. La liberté est un luxe, la vie, une plume posée sur une balance absurde. Rester neutre s’apparenterait beaucoup à de la stupidité.

Alors les marcheuses et les marcheurs s’en prennent aux immobiles, neutres, affairé.e.s dans leur coin. Les irréductibles planté.e.s dans leur méfiance accusent la marche de servir des intérêts particuliers déguisés en bonnes intentions. 

La marche produit l’énergie, le souffle de la lutte. La posture neutre a ses ressorts tactiques. Neutre ne signifie pas apolitique, au contraire. Cela, même si les plus neutres s’en défendent. Neutre, c’est une façon comme une autre de s’opposer, n’avoir de camp que le sien.

Pour beaucoup, la neutralité n’est pas un choix. L’isolation socio-économique produit l’exil de l’espace public, une invisibilité subie. Les élections truquées aussi et nous en avons connu quelques-unes. 

Par ailleurs, la neutralité sert à disqualifier bourreaux et victimes, car ils et elles ne font que répéter la même scène vue mille fois. Il y en a qui marchent et d’autres qui n’y croient plus. Marcher tout en l’ignorant, c’est se diriger droit dans un mur.


Francesca Théosmy