Le hic, c’est que dans un centre hospitalier privé, une personne en a besoin au moins 31 mille 200 dollars américains, soit 3 millions 120 mille gourdes. Ainsi, en raison de nombreuses conditions socio-économiques qui ne sont pas réunies, l’annonce du diagnostic d’insuffisance rénale en phase terminale est une condamnation à mort. Cependant, face à l’appauvrissement certain des familles, pour de nombreux ménages, la mort est « un gain ». 


Reportage 


Sur une cour en mauvais état, Joseph* essaie de ne pas faire tomber son grand-père de son fauteuil roulant. Éviter les trous jonchant le chemin menant au centre de dialyse de l’Hôpital Universitaire d’État d’Haïti (HUEH), communément appelé l’Hôpital Général, n’est pas chose facile en cette matinée pour le jeune homme. La tâche, finalement accomplie, lui a coûté quelques gouttes de sueur. Joseph permet à son grand-père de rejoindre les deux autres patients en attente de leurs séances de dialyse. 

Encore trois heures avant que les quatre malades branchés aux quatre machines fonctionnelles leur cèdent la place. Le temps s’annonce long dans le plus grand centre hospitalier du pays, au cœur de Port-au-Prince. Le seul espace accessible pour les personnes de petites bourses. 

Judith**, la trentaine, a dû quitter la ville des Gonaïves, nord de la capitale, pour accompagner sa mère dialysée depuis trois ans à l’HUEH. « Au début, c’était ma petite sœur qui se chargeait de l’amener à ses séances, mais j’ai dû prendre le relais abandonnant ainsi ma vie d’avant depuis deux ans », raconte-t-elle. 

Dépenser moins, l'objectif de son sacrifice. Au centre de dialyse de l’Hôpital Général, la séance est à 2 mille gourdes. Un prix très inférieur à celui des centres privés. Judith en a fait l’expérience. « J’ai essayé un centre privé pendant un mois. Je n’ai pas pu tenir vu le coût exorbitant du service. Je suis revenu ici », raconte la gonaïvienne arguant que la dialyse marche de pair avec des dépenses excessives même à l’HUEH. 

« J’ai rendez-vous avec ma mère tous les lundis et jeudis. Je dois lui payer des examens chaque jeudi tout en lui procurant des médicaments extrêmement chers. Il est exigible de lui faire un bilan rénal chaque mois à 15 mille gourdes (150 dollars) », expose celle qui débourse environ 50 mille gourdes (500 dollars) tous les mois dans le cadre du traitement de sa mère. Sur une année, cela lui fait 6 mille dollars. 

Le service de dialyse de l’Hueh fonctionne au rabais 

Le docteur Audie Métayer est l’un des rares spécialistes de dialyse en Haïti. Il a fondé avec des collègues médecins le centre de dialyse de l’Hôpital Universitaire d’État d’Haïti (HUEH) en 1996. Le néphrologue, principal responsable du centre, est conscient de la réalité socio-économique des familles des malades. 

« En Haïti, un bon travail peut offrir un salaire de 10, 15 ou 20 mille gourdes. Les 20 mille de salaires ne sauraient être suffisants pour prendre soin de sa famille et aussi de la maladie de sa mère ou de son père », lance le médecin. Quoiqu’élevé pour les familles, le docteur Métayer admet que les dépenses effectuées dans le processus de dialyse au sein de l’HUEH ne répondent pas à ses exigences. 

« En tenant compte de l’argent qu’il faut pour payer le médecin, les infirmières… cela devrait coûter dans les 200 à 300 dollars », avance le néphrologue. Selon lui, le coût de la séance est à 400 ou 500 dollars dans certains pays fabriquant leurs propres appareils. L’État fait de son mieux pour permettre au centre de subsister. 

« Haïti achète l’appareil, les intrants, le rein artificiel, les gants, et ce en dollars américains. 2 000 gourdes par séance ne sont pas suffisantes. Donc, l’État subventionne ce service qui coûte cher à l’HUEH », confie le docteur Métayer. Mais à l’hôpital public de Port-au-Prince, le problème d’eau, d’électricité, de matériels, de grève, de médecins est régulier. Ce qui a un impact considérable sur le service de dialyse. 

Les personnes vulnérables en souffrent et patientent quand elles arrivent à survivre. Les plus aisées, quant à elles, s’offrent le privé où les prix varient entre 100 et 300 dollars la séance sans compter les consultations et autres dépenses liées au service. 

Tout ceci, en Haïti, un pays en proie à une crise sociopolitique et économique aiguë depuis au moins 35 ans. Le taux de pauvreté est de 60 % en 2020, selon les prévisions de la Banque Mondiale. 

L’insuffisance rénale : corollaire de la dialyse 

Les reins sont chargés de débarrasser le sang des déchets, de régulariser certaines substances comme l’eau, le sodium… Lorsque les deux petits organes, situés de part et d’autre de la colonne vertébrale, n’arrivent pas à remplir ses fonctions, la personne fait face à de l’insuffisance rénale. Elle est anémiée. Elle vomit à répétition parce que les déchets se trouvant dans son sang ne sont pas évacués. 

Dans ce cas, la dialyse devient la seule option, de l’avis du médecin Audie Métayer. « Elle devient une nécessité lorsque l’insuffisance rénale est au stade terminal succédant aux stades de début et modéré. On considère que la personne est au stade terminal lorsqu’un marqueur du nom de créatinine, se trouvant dans le sang, dépasse le niveau 9. À ce stade, le médecin décide de dialyser la personne qui se trouve dans un état critique », explique le spécialiste en dialyse. 

Pour essayer de compenser le rôle des reins, les médecins en service de dialyse font usage d’une machine ayant un rein artificiel. Ce qui permet aux malades de survivre.« On relie ce rein, à l’aide de tube, au sang du malade. La machine possède une pompe qui permet le passage du sang de la personne au rein artificiel afin de le nettoyer », relate le docteur Métayer tout en précisant que la machine n’accomplit pas le travail de manière optimale. 

Toutefois, elle permet aux personnes faisant face à l’insuffisance rénale de vivre beaucoup plus longtemps avec la maladie. Les malades sont dialysés durant 4 heures par jour et 3 jours par semaine. Un processus qui devra durer toute la vie à moins que le malade reçoive un nouveau rein. 

Des chiffres qui font peur en Haïti 

6 à 7 nouveaux cas sont admis au centre par mois, selon une étude récente menée au centre de dialyse de l’Hôpital Universitaire d’État d’Haïti (HUEH). Les femmes sont les plus concernées puisqu’elles se rendent à l’hôpital beaucoup plus souvent que les hommes. 

D’un autre côté, les statistiques dont disposent les responsables du centre montrent que les personnes se trouvant entre 35 et 55 ans sont les plus concernées au problème d’insuffisance rénale. Les personnes hypertendues et diabétiques, susceptibles d’avoir des problèmes de reins, ne sont pas en manque en Haïti. 

Une étude de la Fondation haïtienne de diabète et des maladies cardio-vasculaires (Fhadimac) a révélé que le diabète et l'hypertension artérielle représentent deux maladies chroniques devenues fréquentes en Haïti. L'hypertension, pour sa part, est la première cause de mortalité chez les adultes, selon le ministère de la Santé. 

Le service de dialyse du plus grand centre hospitalier du pays ne dispose que de 10 machines dont 4 ou 5 sont en fonction. Le centre n’a aucun technicien sur place pouvant réparer celles qui sont en panne. 

7 ou 8 infirmières spécialisées sont de service à tour de rôle, rendant impossible le fonctionnement du centre au-delà de 4hpm, en samedi, en dimanche et en soirée. Le pays comporte moins de 10 néphrologues pour une population d’environ 11 millions d'habitants.es. 

En Haïti, il existe moins de 10 centres de dialyses dont la majorité se trouve dans la région métropolitaine de Port-au-Prince ne permettant pas ainsi aux personnes dans les zones reculées d’en bénéficier de leur service. 

Pourtant, une semaine sans dialyse pour une personne atteinte d’insuffisance rénale est synonyme de mort certaine dans un pays où la greffe de rein n’existe pas encore. 

Le peu de places disponibles au seul centre accessible aux personnes vulnérables, celui de l’HUEH, exige quand même d’énormes sacrifices pour le peu d’élus. Beaucoup d’appelés, peu d’élus.  


** Joseph et Judith sont des noms d’emprunt. 


Jeff Mackenley GARCON