Toute société est régie par un ensemble de codes, de schèmes et de valeurs qui forment les us et les habitus propres à cette communauté. Les habitus sont, d’après le sociologue français Pierre Bourdieu, la manière d’être, l’ensemble des habitudes ou des comportements acquis par un individu, un groupe d’individus ou un groupe social. Il correspond au fait de se socialiser au sein d’un peuple traditionnel formant ainsi ‘’un système de dispositions réglées’’ acquises par ajustement spontané entre les contraintes imposées à l’individu, ses espérances et aspirations propres. En un mot, les habitus sont des constructions sociales reflétant les perceptions et les conceptions de la société.

Cette passerelle entre habitus et domination masculine nous conduit vers la genèse de la société patriarcale, modèle de société axé sur la domination de l’homme sur la femme, incarnation du mâle supérieur dominant. En effet, l’œuvre de Pierre Bourdieu sur la domination masculine repose sur les rapports sociaux de sexe, de la division du travail entre les sexes donnant forme à la violence symbolique, une violence voilée qu’il qualifie de douce violence, qui n’est pas perçue en tant que telle parce qu’elle n’est rien d’autre que l’application d’un ordre social, d’une vision du monde enracinée dans l’habitus de la dominée et du dominant.

A cet effet, Bourdieu considère la domination masculine comme une structure, une activité quotidienne: une vision du monde sexuée s’inscrivant dans nos habitus. L’habitus est donc à la fois sexué et sexuant. Il retrace cette dichotomie découlant de l’ordre social fondé sur la division des objets et des activités selon l’opposition entre féminin/masculin, faible/fort, etc.

Ainsi, la domination masculine est le réceptacle des stéréotypes, des discours et conditionnement du caractère sexiste de la société envers la femme.

La femme, dans l’imaginaire collectif, est représentée par le sexe faible, fragile, vulnérable, incapable de se défendre, de se protéger et de faire des choix. Alors que, généralement, l’homme est représenté comme être fort, viril, courageux, guerrier, etc. C’est ainsi qu’on entendra ces fameux discours de différenciation et d’opposition entre homme/femme, fille/garçon tels les femmes doivent être de bonnes cuisinières, obéissantes et bien rangées et les hommes doivent exercer leur rôle de mâle et de figure d’autorité, soit le croisement du maître et de son esclave, celui du chef et de sa soumise.

En Haïti, les discours symbolisant la domination masculine et normalisés par la société sont multiples. Et personne ne serait étonné d’entendre quelqu’un prononcer ces ineptiques phrases telles: Plas fanm se nan kay li ye pou li okipe timoun yo, gason pa konn gen pitit se fanm ki gen pitit, fanm pa bezwen konn li, ni al travay depi l gen dis dwèt li, l’ap jwenn yon vye nèg leve l atè a kanmenm, etc.

Ces discours castrateurs sont présents tant dans nos chansons et nos contes traditionnels que consciemment et inconsciemment. Ils ont pour but de dévaloriser la femme, de mettre en doute ses compétences en dehors de celles qui lui sont assignées par la société.

Par ailleurs, cette domination est le résultat de notre conditionnement, de notre façon de percevoir la femme, de la réduire à une partie de son corps. De la définir comme femme-objet et non comme une personne humaine capable de vivre sa vie comme elle le souhaite. La vie de la femme est faite d’injonctions, la société lui a enlevé sa liberté de choisir, de décider par elle-même et de tracer sa route car, quoi qu’elle fasse, il y aura toujours une personne pour lui rappeler qu’elle est une femme. Et, comme l’a écrit Raphaël Liogier, « Tant que le regard des hommes sur le corps des femmes n’aura pas changé au point de reconnaître que les femmes peuvent agir avec leur corps de façon libre et qu’elles peuvent avoir une liberté sexuelle qui se traduit par une réciprocité entre hommes et femmes, les autres égalités, économiques et en droit, resteront fragiles. Car, ce qui a justifié l’inégalité économique et en droit c’était le rapport au corps (…) »

Notre rapport malsain avec la sexualité serait la cause principale de la domination masculine et par ricochet des inégalités entre hommes et femmes mais aussi des déviances sexuelles telles les agressions: le viol et le harcèlement de rue dont les femmes sont victimes tous les jours. La sexualité a toujours été un moyen de contrôle et de pression qui serve à renforcer l’estime et la domination de l’homme sur la femme, tout en créant le mythe de la virilité reposant sur la supériorité et le stoïcisme de l’homme.

Ainsi, le rapport sexuel, pour un homme, est avant tout un rapport de force, une sorte de challenge et de compétition où monsieur doit tout donner sur le ring s’il veut que son statut de mâle soit respecté.

Donc, des phrases telles "Je lui ai baisé proprement" / ‘’ Mwen fè bagay ak manzè’’ et rarement "Elle et moi avons fait l’amour"; ou encore, ‘’Gason pa ka fè bèk atè’’, pour dire que c’est impossible que l’homme ait une panne de moteur pendant l’acte sexuel, aident à asseoir ce rapport de force.

D’ailleurs, si on veut saper l’ego d’un homme, il suffit juste de lui dire qu’il est nul au lit. Mais aussi il y a ce rapport possessif et parfois abusif dans les relations hommes-femmes découlant des injonctions faites par la société. Par exemple, un homme peut avoir autant de femmes qu’il veut car, pour lui, la femme est un trophée de chasse: plus on en a, mieux c’est. Alors que la femme doit savoir fermer ses cuisses et taire ses pulsions, si elle ne veut pas être taxée de prostituée, de pute et j’en passe... Donc, pour le patriarcat, la liberté sexuelle de la femme est une tare, parce qu’une femme qui s’approprie son corps, qui décide de ne pas s’enfermer dans le carcan de la société et des stéréotypes est une déviante, une opposante au machisme; alors qu'en réalité c'est une femme qui vit pleinement sa liberté d’être.

La domination masculine est néfaste pour les acquis de liberté et d’égalité des femmes. Car, le "non" d’une femme est vu comme un affront par les hommes qui ne comprennent ni ne respectent le droit qu'a la femme de disposer librement de son corps. C’est ainsi que les agressions et les violences sexuelles, les actes répréhensibles ne sont pas que des infractions, ce sont des actes qui visent à toucher les femmes dans leur féminité, parce que les hommes veulent rappeler aux femmes qu’elles sont des femmes, ils veulent marcher sur leur dignité, détruire leur estime. Au fait, c’est une affaire de pouvoir et d’autorité.

Il est un fait incontestable que la sexualité est un illustre moyen pour asseoir la domination des hommes sur les femmes. Et, c’est l’une des raisons pour lesquelles on a toujours empêché aux femmes de vivre pleinement leur sexualité. Cette forme de domination permet aux hommes d’avoir le contrôle sur le corps et la pensée de la femme. La sexualité n’est pas seulement une simple partie de jambes en l’air, quand on a envie de rabaisser une femme ou de remettre en question ses compétences on fait toujours allusion à sa vie sexuelle, on les appelle les mal baisées ou les frigides parce qu’on dirait qu’une femme qui s’implique dans la vie publique et politique de son pays est forcément une folle aigrie qui veut nuire aux hommes et troubler la paix publique. C’est également un moyen détourné afin de contraindre les femmes à ne pas s’intéresser à l’égalité professionnelle ni lutter pour la parité politique encore moins se battre contre les propos et actions discriminatoires parce que la sphère de l’intime est le lieu de la résistance patriarcale pour garder son emprise et ses avantages sur les femmes. Le fameux "reste à ta place et tais-toi".

Il est plus qu’urgent de repenser notre manière d’aborder la sexualité tant chez l’homme que chez la femme. Cela doit se faire sur la base de la réciprocité et non de la domination. Ce n’est pas un combat de boxe, c’est un échange de plaisir qui en aucun cas ne devrait servir à jauger ni à déterminer la capacité de l’un comme de l’autre sexe. Car, pour sortir du cercle de la domination masculine et des stéréotypes, il faut penser les échanges sexuels sur une base d’égalité, il faut primer le consentement et déconstruire ce mythe de la virilité qui veut que les hommes soient tout le temps en compétition avec les femmes. Et, enfin, il est temps pour nous de dire que la femme n’est pas qu'une partie de son corps, son vagin ne détermine pas ses valeurs personnelles. Donc, messieurs, arrêtez d’envisager le sexe comme un rapport de force et de réduire la femme à ce petit organe !


Kerlande Fleurio

Juriste- Féministe