Suite au lynchage abominable d’agents de la Police nationale d’Haïti à Village de Dieu, on a soudain identifié le mal des classes les plus pauvres. La rage. Pas la manifestation violente de la colère. Mais plutôt l’encéphalite virale qui met l’écume aux lèvres des malades et leur fait des yeux déments. Parce que c’est de cette rage-là qu’une bête est accusée avant d’être piquée.

Les jeunes victimes ont été au cœur de longues conversations. Leur dernier appel de détresse a été partagé en chaine. Des coupables de leur fin atroce ont été pointés du doigt. Les propos des chefs de gangs, froids, détachés, sans aucun remords ont été relayés. Très vite, une narration vieille et efficace, axée autour de la figure du chimè, s’est imposée. La population des quartiers populaires serait exclusivement constituée de criminel.le.s. Femmes, hommes, enfants auraient du sang sur les mains. Dans la foulée, le président dont le mandat est arrivé à terme a décrété l’Etat d’urgence. La narration s’est dotée d’un cadre illégal. Le scénario se profile horrifiant et terrible.

Nous sommes entrés avec 5 segonn et compagnie dans un repli connu du clair-obscur conçu par les pouvoirs politique et économique de ce pays. Les monstres visibles, façonnés par les discours et la prédation, ne sont pas les plus terribles. Nous le savons pourtant et depuis longtemps. Il ne suffit pas de lui couper la tête, l’hydre de la violence revient multitude. La raison se situe dans le système qui bétonne ses tentacules.

On a encore parlé des gangs comme d’une bande de sociopathes. Cette approche permet d’occulter leur statut de groupes politiques et économiques. On a souffert en écoutant une mère les supplier de lui rendre ne serait-ce qu’une miette de ses entrailles hachées. Cette souffrance nous a ôté la force d’interroger les rapports ordinaires des forces de police avec la population. Les deux se frôlent tous les jours et s’aiment très rarement.

A Village de Dieu, Delmas 2, Savien et Petite Rivière de l’Artibonite, des gens se battent au cœur d’une société en conflit. Leur stratégie consiste à prendre. Prendre la vie, les corps et les biens. San vire gad dèyè. Ce n’est pas de la rage. C’est du crawl. La nage libre pratiquée par ceux et celles qu’on ne veut pas sauver. Si René Préval les observe depuis la Guinée ancestrale, il doit estimer son credo bien assimilé.


Francesca Theosmy