Reportage


Ce jeudi-là, le ciel est nuageux à Valère, petite localité de Torbeck, au sud d’Haïti. Dès 7h, des paysans défilent avec leurs produits divers : vivres alimentaires, fruits, haricots et noix de coco… À quelques encablures, les Madan Sara se rassemblent pour se procurer de produits à amener à Port-au-Prince. Un chapeau sur la tête, le visage rempli de sueur, Rosita* négocie le prix des bananes et des abricots tout en se plaignant.

« Nous avons besoin de sécurité pour pouvoir vaquer à nos activités. Cette vie chère nous tue. Nous allons à la banque pour faire des prêts pour nos achats, et voilà qu’on est bloqué à Martissant avec nos produits », déclare la quadragénaire sous un ton plein d’émotions et un visage empli de frustration. Comme d’autres madan Sara, Rosita* a déjà enregistré des pertes de produits qui sont avariés en raison de l’insécurité qui bat son plein à l’entrée sud de la capitale.

Des bruits, des rires, des disputes, le marché commence à se remplir. Plus d’une vingtaine de femmes s’activent. Elles mettent les produits achetés dans des sacs, les cousent, puis les transportent sur une bourrette pour les mettre au dehors du marché boueux. Et là, sous une pluie intermittente, Rosita attend, auprès des autres femmes. Des camions transportant d’autres Madan Sara provenant du Marché d’Arniquet doivent les récupérer pour l’aventure périlleuse vers Port-au-Prince.

Des marchands.es durement éprouvés.es

La détérioration du climat sécuritaire qui sévit à Port-au-Prince depuis 2018 affecte de plein fouet les marchés publics du département du Sud. Des commercants.es sont dans l’impossibilité d’aller acheter ou écouler leurs produits dans la capitale haïtienne. Le Marché Chantal, situé à 16 km de la ville des Cayes, est l’un de leurs lieux d’approvisionnement.

Odris Neptune est depuis une quinzaine d’années un fournisseur de bétails de plusieurs Madan Sara. Devant son comptoir, au milieu du bêlement des chèvres et des moutons et du beuglement des bœufs, il explique comment l’insécurité qui règne dans l’entrée sud du pays a de grandes conséquences sur sa clientèle. « Cette insécurité nous touche sévèrement. Quand ça s’échauffe à la capitale, le pays en souffre tout entier », martèle le Cayen, père de trois enfants.

Une fidèle cliente de M. Neptune a été victime à Martissant il y a un mois. Des bandits lourdement armés ont emporté tout le bétail qu’elle venait de lui acheter. « Elle avait 70 chèvres dans le camion », précise-t-il. Si Odris Neptune fait office de grossiste pour les Madan Sara en bétails, Marie Carline Charles l’est en produits agricoles.

L’originaire de Camp-Perrin pouvait compter sur ces combattantes pour tenir son commerce de maïs et de pistache, son unique source de revenus. Elle dit constater l’absence de plusieurs de ses valeureuses clientes. Un véritable embarras pour la croissance de son activité commerciale dont elle et sa famille dépendent grandement. Celle qui rend possible l’éducation de ses quatre enfants. Aujourd’hui, les choses ont changé.

« Je crains le pire pour les jours à venir si aucun changement n’est apporté », prévient la quinquagénaire.

Des conséquences sur l’économie

Dans l’économie haïtienne, le secteur informel domine selon les chiffres disponibles. Les Madan Sara y jouent un rôle fondamental. Ce sont elles qui facilitent la circulation des produits d’un espace à un autre jusqu’au consommateur final. Elles font bouger l’économie du pays. « L’insécurité est comme un choc qui frappe les Madan Sara en plein cœur », selon l’économiste Enomy Germain, soulignant que ces femmes sont généralement des cheffes de familles qui, pour la plupart, sont monoparentales.

Avec la montée de l’insécurité, l’économie du pays est au ralenti. Ce qui occasionne une croissance négative en produit intérieur brut au cours de ces trois dernières années avec -1,5 % en 2019, -3,3 % en 2020 et -1,8 % en 2021, selon des chiffres officiels. « L’insécurité est un vieux larron pour l’économie. Quand on ne peut pas sortir pour vaquer aux activités du quotidien, cela devient une menace pour l’économie », soutient M. Germain.

Selon lui, la plupart des Madan Sara consentent des prêts énormes dans le secteur informel. Ce qui fait d’elles des non-protégées dans l’économie du pays. Comme résultat beaucoup d’elles ont été contraintes d’abandonner. « Bon nombre des Madan Sara sont plongées dans la pauvreté [extrême] », souligne l’économiste. De 2021 à 2022, il y a plus de 100 mille Haïtiens tombés en insécurité alimentaire. Beaucoup d’entre eux sont des Madan Sara, a-t-il ajouté.

Dans un voyage pénible, entassées comme des sardines sur le haut d’un camion, au gré du soleil et du vent, ces femmes créent l’impossible pour aboutir à leur objectif. Si beaucoup d’entre les Madan Sara s’installent à Bizoton pour livrer leurs denrées à cause de la situation de Martissant, d’autres utilisent des alternatives pour arriver à la Croix-des-Bossales avec leurs marchandises.

Marie Ginette Fortuné, 47 ans, préfère laisser le camion avec les marchandises avant même d’arriver à Martissant. « Au niveau de Fontamara 43, je prends deux motos. Une pour moi, une autre pour les marchandises. Puis, direction St-Jude », a-t-elle expliqué. Elle aurait souhaité se lancer dans une autre activité, mais depuis sept ans celle-ci subvient au besoin de ses enfants qu’elle élève sans la présence d’un père.

St-Jude et Tara's deviennent des routes alternatives utilisées par les Madan Sara qui tentent de fuir la situation infernale régnant à l’entrée sud de Port-au-Prince. Comme beaucoup d’autres, Madan Sara, Berlande René pour sa part, se confie à un chauffeur qui transporte du sable. « Moi et d’autres Madan Sara, payons un camion qui passe par St-Jude », dit-elle.

Cette femme qui s’engage dans cette activité depuis 11 ans se retrouve dans l’obligation de maintenir le cap. Car, il constitue son unique recours pour prendre soin de ses six enfants. « Comme c’est à Port-au-Prince que je dois aller pour livrer ou acheter, je suis obligée de le faire. Mais ce n’est pas une chose facile. Port-au-Prince est mon compte d’épargne », confie-t-elle sous un ton empli de désolation.

La combattante a failli laisser sa peau à la Croix-des-Bossales un jour avant cet entretien en raison des affrontements entre les groupes armés se disputant des territoires à l’entrée nord de la capitale. « Nous n’étions pas rentrées ensemble, car nous étions toutes éparpillées en raison de fortes détonations à la Croix des bossales », conclut-elle.

Les Madan Sara interrogées témoignent que, parfois même à Fontamara, elles ne peuvent pas atteindre à cause des gangs qui s’affrontent. Pour se protéger, elles se réfugient dans la commune de Carrefour en attendant une accalmie.

RAMSA, une lueur d’espoir pour les Madan Sara ?  

Les problèmes auxquels font face les Madan Sara ne datent pas d’hier. Toutefois, il fallait attendre décembre 2019 avant qu’elles s’unissent pour créer le Rasanbleman Madan Sara yo (RAMSA). Cette structure se donne pour objectif la prise en charge de la cause des Madan Sara.

Selon Jocelyne Jean-Louis, la présidente de l’organisation, RAMSA, compte environ 48 mille membres sur tout le territoire national. Beaucoup d’entre elles ont déjà été victimes du climat d’insécurité, d’une manière ou d’une autre. S’ensuit toujours un accompagnement du Rasanbleman Madan Sara yo.

« Si elles sont victimes de viol, nous les amenons à voir un gynécologue, puis au Ministère à la condition féminine et aux droits de la femme, nous les permettons d’avoir une assistance sociale », souligne Mme Jean-Louis. RAMSA se donne aussi la mission d’aider les Madan Sara à obtenir des prêts auprès des microcrédits en attendant qu’elles aient leur propre coopérative. En ce sens, la structure a déjà organisé des formations dans les départements de l’Ouest et du Nord-est. Un ensemble d’initiatives qui vise à donner aux Madan Sara, un statut autre que les commerçantes les plus négligées et les plus exposées au danger alors que leurs activités commerciales représenteraient 65 % de l’économie du pays, selon des chiffres officiels.


Fabiola FANFAN