On évoque souvent les problèmes d’Haïti. On utilise le mot crise pour éviter le terme plus juste d’effondrement. On met en avant l’insécurité pour ne pas prononcer le terrible concept de conflit. Puisque les mots sont édulcorés, la démocratie est devenue un zombi sans dent, cerner le mal s’avère épineux. À savoir comment le système chen manje chen se reproduit et surtout s’accroche quand on essaie de le chavirer.

Le pays est installé sur plusieurs bombes géologiques, en plein dans la trajectoire de phénomènes météorologiques de plus en plus violents et dans un monde où le climat décidera de la survie de populations entières.

Mais le système s’arrange pour le faire oublier. Quelques mois seulement après le séisme du 14 août, on a oublié. On a oublié parce que la bête ivre de sang, qui déchiquette le corps des femmes et abrutit les hommes, se cramponne.

Il a un socle solide dans les médias. La radio et la télévision doivent vendre des produits importés. Les journalistes ont besoin de bruit et de fureur, de récits plutôt que d’analyses, de voix corrompues plutôt que justes. Internet recherche l’attention permanente. Les cris, et même parfois l’enregistrement du viol collectif d’une jeune femme de 21 ans, engrangent des clics à foison.

Le système s’appuie sur les éléments parmi les mieux formés. La fuite des cerveaux est une plaie. Mais ceux et celles qui dirigent sont parmi les plus diplômé.e.s. Elles et ils sont ministres, ambassadeurs, au parlement et- légalement ou non- à la Primature. Elles et ils ont des entreprises, contrôlent des ports, plus par nécessité de maintenir une dynastie que pour créer des emplois. Leurs tactiques moyenâgeuses ont transformé les jadis porteurs de glaive, en véritables rois fous.

Le système propose la fuite en faveur d’un retour de capitaux qui entretiendront le vide, l’attente, l’effort insensé. Ceux et celles qui partent, en avion ou à travers les jungles terrifiantes de l’Amérique du Sud, ont laissé des proches derrière. Ils et elles feront bientôt l’aller-retour entre un travail harassant et les maisons de transfert. Ils et elles seront débouté.e.s par les services d’immigration, mais repartiront. On a besoin d’eux, elles, pour que rien ne change.

Le système a le support d’Amis puissants à l’image des Etats-Unis. Un pays enfanté par un génocide et qui s’avère très schizophrène dès lors qu’il s’agit d’agir en fonction de valeurs humanistes. La sortie fracassante du représentant Daniel Foote disait davantage sur notre Tonton à la gâchette facile, que sur nous et nos spirales éphémères baptisées tèt ansanm.

Véritable caméléon, le système se camoufle en empruntant ses infrastructures à tout ce que le XXe siècle a enfanté de pire. La recette demeure inimitable. Une cuillère à soupe du Liberia des années 90, quelques gouttes de dictature mi-fantasque mi-sanguinaire, un nuage de néocolonialisme, une pincée des plus viles manœuvres des systèmes bancaires, un soupçon de la mafia internationale et toutes les saveurs des idéologies les plus crasses.

En 2018, un groupe de femmes et d’hommes ont tenté de proposer une nouvelle narration. Elles et ils voulaient hacker le système avec un script sur la corruption et le changement profond. Le système a buggé. Mais il a trouvé les ressources de se réinitialiser dans le sang et la braise. Depuis, il fait son nid dans un abîme écarlate et prospère bien au chaud.

Des scripts, il y en a d’autres. Il y en tellement. Le système les génère en guise de fièvre fantôme. Il les crée à loisir pour mal masquer ses reboots. Comme élections, candidat, développement, mouvement populaire, transition, accord, révolution, dechoukay. Tous ces mots que l’on s’échange pour ne rien dire. Pour attendre. Pour que rien ne change et que la bête continue de se nourrir dans les ruines de ce qui fut.


Francesca Théosmy