Toutes les sociétés dominantes le sont parce qu’elles ont passé leurs hiers à se projeter dans l’avenir de leur rêve. À l’heure où Haïti connaît l’une des pages les plus terribles de son histoire, il apparaît un vide pour penser le pays dans 10-20 ans. Penser le meilleur, mais aussi le pire, car contrairement à ce que l’on pourrait se figurer, la situation du pays ne stagne pas. Elle avance plutôt à vitesse grand v. Et même si on tendrait à croire que l’on a déjà touché le fond, il n’en est rien. Les gangs armés constituent ainsi par leur occupation prépondérante de la scène publique des éléments importants pour imaginer, espérer et conjurer. Sans boule de cristal plutôt avec ce que les scientifiques appellent une expérience de pensée et que les écrivains de science-fiction opèrent dans leurs récits.

Alors à quoi pourrait ressembler le pays durant les prochaines décennies ?

Scénario « unité nationale » :

2032-2042. Cela a été ardu et long, mais le pays est parvenu à se panser et une feuille de route politique a été trouvée. Cela signifie qu’il y a eu des élections crédibles. Une mouvance proche de la gauche menée par des jeunes militantes et militants a pris le pouvoir (Exécutif et parlement). L’agriculture a été relancée. En dépit de la famine mondiale causée par la guerre en Europe et des changements climatiques, Haïti ne connaît plus l’insécurité alimentaire. Comme ce fut le cas par le passé, elle tend la main à ses voisins.

Un tel scénario demanderait la spontanéité et la profondeur résolue du mouvement anti-corruption apparue en 2018 sans les égarements ayant suivi. La recette invoquerait la radicalité et la rupture soit une organisation qui s’écarte des forces qui se proclament vives tout en étant corrompues. Beaucoup trouvent leur compte dans la situation actuelle, d’autres consentent par leur immobilisme craintif. Elle exigerait donc un socle idéologique clair et l’appui sur des relais solides (médias, réseaux sociaux).

Scénario « boucle temporelle » :

Dans dix à vingt ans, le pays est occupé militairement par la République Dominicaine et d’autres pays du continent sous couvert de l’OEA. Le blanc en a marre de l’incompétence de l’équipe Phtkiste. Misant à nouveau sur une mission dite de la paix, il bricole une structure illégale comme il en a le secret pour installer un président par les urnes. Ce président serait lui aussi Phtkiste, le blanc n’ayant jamais caché son affection pour cette mouvance politique.

Ce scénario de film d’horreur parait de plus en plus probable. Les élections sont sans cesse présentées comme la priorité alors que le pays fait face à un effondrement. La démarche s’apparente à repeindre une façade qui n’est plus qu’un tas de gravats. Le ripolinage électoral à trois sous est précisément ce qui a conduit à la situation actuelle. Ce n'est pourtant pas ce qui arrêterait une bonne partie des acteurs de la scène publique.

Scénario « suppuration » :

Dans dix-vingt ans, les gangs s’imposent sur le territoire. Ils sont installés dans tous les départements jusque dans les sections communales. Empruntant leur organisation aux sociétés secrètes comme les champwèl, ils ont détruit complètement la classe intermédiaire. Tous ceux qui refusent le banditisme et rêvent d’une Haïti différente sont soit tués soit en exil, tel que cela est déjà en train de se dérouler. Deux classes aux antipodes l’une de l’autre demeurent : les exploités et les exploitants. Cela implique que le pays a fait un bond de 200 ans en arrière pour retrouver la configuration coloniale où les corps sont exploités au service du capital. La spéculation sur les corps existe et les personnes kidnappées sont échangées sur les marchés au grand jour ; les annonces sont passées via Tik Tok ou WhatsApp. Les gangs décident aussi de la nomination des autorités qui ne sont plus élues lors d’élections.

Un tel scénario se profile déjà et pourrait mettre le pays dans une situation semblable à celle de certains pays de l’Amérique latine tout en étant inédite.

Scénario « Yakuza » :

Dans une à deux décennies, les gangs ont amassé tant de pouvoir et de richesses qu’ils assurent le redressement du pays. Ils investissent dans les secteurs vitaux de la société au point où les anciens mawozo et autres criminels sanguinaires se retrouvent grands hommes d’affaires à la tête de société de chemin de fer et propriétaires de clubs de football à l’étranger. Dans ce scénario complètement fou, les organisations criminelles versées dans le kidnapping ont remplacé la bourgeoisie importatrice. Plus tournés vers le développement local, ils assurent la prospérité du pays.

C’est ce qui est arrivé dans des pays comme la Corée ou le Japon. Après la guerre, des bandits organisés et particulièrement violents se sont érigés en maîtres du destin de leur pays en ruine, assurant son redressement social et économique. Ils ont pavé le chemin vers les géants capitalistes que nous connaissons aujourd’hui en Asie. Dans le cas d’Haïti cela demanderait que les gangs ne soient pas de simples outils aux mains de personnalités plus puissantes dont beaucoup sont déjà au sein même de l’Etat. Que les bandits donc possèderaient un sens du marché, l’opportunisme et le cynisme indissociables aux riches.

Scénario « Yémen » :

En 2032-2042, derrière chaque figure majeure de la vie politique, on retrouve un groupe armé et ces groupes s’affrontent, approchant inexorablement du siège du pouvoir afin de s’en emparer. Le président a donc décidé d’installer le centre administratif sur l’île de la Gonâve. Retranché, il est protégé par des militaires étrangers. Même s’il y a eu des élections, la guerre civile ravage le pays. Les importateurs d’armes et la République Dominicaine voisine jouent un rôle crucial dans le conflit qui s’envenime. Beaucoup ont dû quitter leur maison pour s’amasser à la frontière ou s’engagent dans des voyages périlleux en mer. Les villes de tentes s’étendent à perte de vue dans un contexte proche de l’après-séisme de 2010. On dénombre pas moins de 500 mille morts sans compter les viols qui représentent le double de ce chiffre. Dans certaines zones, les gens recourent au cannibalisme. Les enfants trop affaiblis par la famine finissent dans la casserole.

Ce scénario apocalyptique est loin d’être absurde. Les conflits armés existent déjà entre les gangs, les viols, le meurtre de civils et les déplacements de population aussi. De plus, l’on a vu avec l’Ukraine combien avec le coup de pouce géopolitique adéquat une guerre peut vite éclater et durer.

Ces scénarios ne représentent ni des prescriptions ni des prémonitions. Il y a quelques décennies, personne n’aurait imaginé que les faubourgs de Port-au-Prince deviendraient des bidonvilles et que ces bidonvilles serviraient de boites de pétri pour des politiciens véreux et des commerçants cyniques ivres d’argent et de pouvoir; leurs laboratoires de bons petits soldats fonctionnent désormais à plein régime. On aurait eu du mal à imaginer il y a vingt ans des viols de mineurs et des vieillards transformés en torches dans la plus grande banalité. Encore moins un président assassiné chez lui. Pourtant, il s’agit de notre réalité. Dans ce sens, c’est peut-être notre manque d’imagination qu’il faut pointer au rang des multiples ressorts de notre cauchemar éveillé.


Francesca THEOSMY