Reportage


Au centre de transit du circuit Bon-Repos- Cesselesse, situé à l’extrémité droite de la route nationale # 1, ci-devant le sous commissariat de Bon-Repos, il est 5 heures 30 minutes dans toutes les horloges. Le soleil se pointe lentement mais sûrement à l’horizon. Les automobilistes du transport public rejoignent progressivement l’espace qui leur sert de gare. Ils se mettent en rang pour démarrer leur journée de travail. Des chaînes d’immondices et des monticules de boue nauséabonde jonchent la chaussée, suite à l’intermittente pluie de la nuit d’hier. Les vrombissements des véhicules créent une cacophonie assourdissante. Lorsqu’on jette un coup d’oeil aux extrémités de cette place publique, peinte en vert et blanc, dénommée  « Grosse roche (Gwo woch – en créole) », on observe qu’un signal est donné aux chauffeurs de verser chacun 50 gourdes à des hommes armés qui contrôlent la zone. C’est ce que chaque chauffeur doit obligatoirement pour être autorisé à effectuer leur premier voyage.

Ici, des gangs armés font la loi et les abus ne manquent pas. Dès l'arrivée des automobilistes, ils doivent honorer leurs obligations envers les bandits pour pouvoir débloquer leur premier tour de circuit. Père de quatre enfants, natif de Bon-Repos, ce chauffeur conte ses calamités. « J'ai déjà donné 50 gourdes aux bandits dès mon arrivée ce matin pour mon premier voyage. Ce n'est pas de mon propre gré. C'est une obligation. Cette mesure concerne tous les conducteurs de ce circuit. Peu importe votre âge ou votre temps passé ici », lâche ce conducteur, inquiet pour la révélation de son identité.Enveloppé dans un nuage de chagrin, vêtu d’un pyjama noir, appuyé à l’arrière de sa camionnette, il vient de boucler son deuxième tour de circuit. Le gros lot de la rançon n’est pas encore rendu. Ce n’est que le début. «Quotidiennement, j’octroie 50 gourdes aux bandits, comme laissez-passer. Car, c’est eux qui donnent toujours le feu vert tous les matins. Parfois, j’oublie mon porte-monnaie, je suis obligé de retourner  le chercher chez moi ou d’emprunter de l’argent quelque part. Je suis fatigué avec ces genres de pratiques ».

Cet automobiliste confie qu’après avoir bouclé six voyages, il est contraint régulièrement de donner 250 gourdes (près de 2.5 dollars américains) au représentant du gang de la zone. Le fardeau de redevances informelles des automobilistes de ce circuit se révèle gigantesque. Pas moins de 250gourdes sont exigées par les chefs bandits contrôlant ce territoire. Apeurés et laissés pour compte, ces chauffeurs se résignent tous à faire profil bas. L'un des conducteurs victimes vient de terminer son circuit et est stationné sur le trottoir, non loin d’un vendeur de parfum. Il nous raconte sa situation pendant qu'il grappille quelques passagers. « Je suis nouveau dans ce circuit. On me contraint de donner 750gourdes quotidiennement. À raison de 250gourdes pour tous les six voyages bouclés. Alors, après 18 tours, quel que soit l’état de mes recettes, je dois leur donner 750gourdes », se plaint ce chauffeur.

À la mi-journée, cet automobiliste qui déguste une figue-banane a déjà atteint la barre des six tours. En dépit d’un grand ralentissement des activités, il donne la première tranche de 250 gourdes que réclament les bandits. « Je viens à peine de donner 250 gourdes aux bandits. Même si mes activités fonctionnent au ralenti, je suis obligé de les donner. Les passagers ont peur de sortir, à cause du climat d’insécurité. Cela ne joue pas en ma faveur », avance-t-il. Par ailleurs, toujours sur les commandes des gangs armés qui contrôlent la zone, le circuit de transport en commun Bon-Repos - Cesselesse est scindé en deux parties. L'une contenant les camionnettes négligées. Ces dernières doivent passer tout leur temps dans une ligne négligée parce qu’elles peinent à honorer leurs obligations. Et l'autre communément appelées (V.I.P) regroupant celles qui versent avec aisance les rançons. Ce sont ces chauffeurs V.I.P qui se voient accorder le privilège d’occuper des places se trouvant non loin du sous-commissariat de Bon-Repos.

À quand remonte alors cette situation de rançonnage? 

Cet automobiliste, vêtu d'une chemise noire, d'un pantalon bleu et portant de grosses chaussures badigeonnées de boue, travaille dans le circuit depuis au moins quatre ans. Il nous fait la genèse de la pratique du rançonnement qui y est instaurée. « Ça date déjà de quelques années. Ces pratiques ont commencé sous le règne d'un bandit dénommé Angelot. C’était lui qui donnait le ton dans la zone. Pendant cette période, nous leur avions donné 25 gourdes tous les matins. Mais, après la mort d'Angelot, la rançon matinale devient 50 gourdes puis 750 gourdes pour une journée », explique-t-il avec morosité. Plus loin, cette victime requérant comme toutes les autres, l'anonymat, affirme que les rançonneurs sont prêts à tout, en cas de rébellion de notre part. Les pneus de notre véhicule risquent d’être perforés en guise de représailles relatives à la violation de certains principes. Parfois, les bandits sont même enclins à agresser physiquement des chauffeurs et, qui pis est, leur proférer des menaces de mort.

Les abus représentent la toile de fond de ce circuit de transport en commun situé à une trentaine de kilomètres de Port-au-Prince sur le regard complice, du moins impuissant des agents de l’ordre cantonnés au sous-commissariat de Bon-Repos. Gagner le pain quotidien pour ces conducteurs revient à flirter constamment avec le diable qui semble détenir le droit de vie et de mort sur leur pauvre personne. Pourraient-ils oser se rebeller? Parviendraient-ils un jour à porter plainte ou tout au moins à dénoncer les rançonneurs? Une telle décision est loin d'être envisagée par les victimes quand on sait que cela risque de mettre en péril leur vie et leur bien. « Si l'un des bandits a un soupçon de dénonciation de notre part, notre vie et notre véhicule seront en jeu », conclut un conducteur, visiblement terrifié. 

Selon des organismes de promotion et de défense de droits humains entre 100 et 150 groupes armés contrôlent le territoire ces dernières années. Ils attaquent, terrorisent, tuent, volent, violent et séquestrent les gens. Ces individus agissent en toute impunité et les forces dites de l’ordre se révèlent totalement impuissantes face à leur force de frappe.