La prison n’existe pas en Haïti. Du moins pas celle où l’on incarcère les criminels. Certes, des lieux officiels possèdent ce statut. Des lieux dans lesquels on entre et sort comme dans un moulin. Il est difficile de compter sur une main le nombre d’évasions spectaculaires de détenus. Déjà en août 2014, trois-cents prisonniers du centre de la Croix-des-bouquets avaient pris le maquis. Le Canada, qui a financé la construction, s’était lavé les mains, pointant les autorités haïtiennes. En 2016, nouvelle évasion. En mars dernier, au moins 25 personnes ont péri quand quatre-cents prisonniers ont décidé de se faire la belle.

Ce n’est plus un événement. C'est un schéma. À force de se répéter, on finit presque par s’y habituer. En Haïti, seuls les prisonniers mâles s’évadent. Ce n’est pas une donnée, mais une sélection opérée politiquement et économiquement.

L’institution carcérale est devenue un mirage. Les cellules surpeuplées ne préoccupent personne. Certains de leurs occupants en revanche représentent des cavaliers dans un jeu d’échec à grande échelle. Les prisonniers ne s’évadent pas tous les jours, plutôt dans des contextes précis. 

Ils s’évadent dès que le pays bascule dans cet espace-temps conçu de toute pièce par l’International et ses ami.e.s de la communauté politicienne locale. Plus les élections approchent, plus les barreaux deviennent poreux. Ils ne planifient pas leur fuite en creusant un trou à l’aide d’une cuillère, derrière le poster d’une pin-up. Ils ne tatouent pas leurs corps de plans complexes. Ils sortent à grands renforts d’armes automatiques, avec des appuis officiels. Et puis c’est tout.

C’est tout parce que personne ne les recherche ensuite. La traque de prisonniers est devenue une fiction médiatique. On est loin des Andy Dufresne et des Michael Scofield. Pourtant à chaque évasion, une narration rocambolesque est servie depuis le sommet de l’Etat.

La prison n’existe pas mais la surveillance et la punition existent. Il suffit de se trouver du bon côté de la ligne morale, d’éviter les zigzags de conscience, pour y goûter. Ceux et celles qui se sont servi dans le Fonds Petrocaribe peuvent être tranquilles. Les mains ensanglantées, les responsables de massacres sont pendus à leurs portables. Ils sont en live sur les réseaux sociaux. Ils accomplissent leur routine mortifère, embrassent leurs proches puis vont se coucher. 

À l’inverse, l’individu lambda, qui cherche la vie au coin des rues occupées par les gangs, a beaucoup de souci à se faire. La peur au ventre, il sort. Le soir, il ne rentrera peut-être pas. Enlevé, torturé, violé. Angoissé.e, chacun, chacune attend son tour. La liberté est un sursis. L’espoir, du saut à l’élastique.


Francesca Theosmy

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