Le premier ministre de facto Ariel Henry a formé un nouveau gouvernement. Il a pioché ici et là et voilà que ça recommence. Voilà qu'élections et réforme de la Constitution deviennent l’horizon à atteindre. En attendant, il s’agit de contenter tout le monde, de donner des miettes et d’avancer à reculons. 

Ariel Henry n’inaugure rien. Il ne fait que progresser sur un chemin pavé de pratiques, d’illusions, de vent savamment dosé.

La dernière fois qu’un chef haïtien a fait preuve d’autant de culot, il était lui aussi médecin. Il avait instauré une dictature qui dura 29 ans. À sa mort, le sceptre était passé à son fils. Aujourd’hui, la loi héréditaire a cédé à celle du clan. Même si le transfert de pouvoir s’est opéré dans le sang et dans la mort.

Que le pays retombe en dictature, n’est pas dû au hasard, ni à ses errances. C’est un processus qui s’est lentement mis en place favorisé par un rêve inabouti et flou. La démocratie, on l’a voulue, mais on n’a jamais su ce qu’elle était. Et tant qu’on ne saura pas, tant qu’on ne comprendra pas le fonctionnement des structures démocratiques, on nous servira les mêmes, sur un plateau d’os brisés et de boyaux arrachés. Cela recommencera, vous verrez.

Jusqu’à présent, l’exercice démocratique se résume à voter. Le vote consiste à choisir un président. On le choisit pour sa voix douce et ses piques lancées avec hypocrisie contre la bourgeoise. On le choisit avec un coup dans le nez, roublard et m’en-fout-bien. On le choisit… dès lors qu’on nous laisse l’illusion du choix, irrévérencieux et chauve. On trouve qu’il nous ressemble parce qu’il a un air familier. On croit, à tort, que le pousser à la démission, revient à résoudre tous les problèmes.

Le régime proposé à travers la Constitution de 1987 se situe pourtant loin du présidentialisme. Mais cela, qui l’a expliqué, démontré ?  

À cause de cette ignorance, l’individu à écharpe, aussi ignorant que tout le monde, est celui qui permet de saisir les institutions apparemment hermétiques. Il n’y a pas de vie en dehors de la vie publique et il en est au centre, véritable optogramme du régime dictatorial. Toute manœuvre censée consiste donc à contourner l’incompréhensible pour se approcher de lui, de son cercle.

Ce sont les cercles qui font les ministères, pas les partis politiques, vieux haillons que l’on agite pour mendier. Les cercles défont les structures de l’appareil judiciaire, politisent le champ social délaissé. Société civile déceptive, parlement subordonné, forces vives débilitantes… Dans ce contexte, toute opposition est forcément ambiguë. Toute voix discordante exécute la même partition que l’ensemble. Mais rien n’empêche les différents cercles d’évoluer en concurrence.

C’est ainsi qu’un rêve flou a donné naissance à un système social de petites passes courtes. Si tout est verrouillé alors tant pis. On tissera notre toile pour se tailler une place. On trouvera quelqu’un qui connaît quelqu’un, et, sur une corde raide, on grimpera jusqu’au sommet, dans la lumière. À force de contourner les institutions, on finit par les rendre inexistantes. Seule compte la toile que l’on s’est tissé, rien n’importe hormis le clan auquel on appartient. 

C’est pourquoi le système social de petites passes courtes a accouché du jumeau sinistre du duvaliérisme.

Tant qu’on ne comprendra pas comment fonctionne cette machine démocratique que nous désirons, nous irons droit dans le mur. Nous voterons tôt ou tard pour installer un nouveau président. Mais au-delà de sa calvitie, son taux d’alcoolémie, sa douceur, ses traits familiers, il sera un mythe. L’incarnation de la somme de nos ignorances.

 

Francesca Théosmy