Enquête 


Il est 11 heures. À Delmas, la circulation est intense. D’un côté, les tap-tap et voitures privées s’entremêlent le long d’un embouteillage sur l’autoroute. Et de l’autre, les piéton.nes essayent de se frayer un passage entre les taxis motos et les étals qui occupent anarchiquement les trottoirs. Ce tableau n’est pas différent des autres jours, a fait savoir un jeune homme d’un teint noir foncé, les vêtements sales et déchirés. 

Muni d’un morceau de tissu noir et d’une bouteille d’eau jaunâtre, il vient tout juste d’essuyer le pare-brise d’une voiture. « Patron, donnez-moi la possibilité de me mettre quelque chose sous la dent », lâche Loubens Nicolas*, ce jeune homme qui réside depuis dix ans dans les rues. Âgé de 20 ans aujourd’hui, son quotidien se résume à mendier et à nettoyer les pare-brises des voitures en échange de quelques pièces de monnaie. Cet orphelin de père n’a eu d’autre choix que de se réfugier dans les rues pour se donner une chance de survivre. 

« J’ai investi les rues en raison du fait que ma mère n’a pas les moyens de prendre soin de moi. Elle a beaucoup d’enfants. J’ai dû me débrouiller tout seul pour pouvoir survivre », raconte-t-il, gêné, mais résigné. 

La violence, leur pain quotidien… 

À Delmas comme dans d’autres zones de la région métropolitaine, il existe, comme Loubens, d’autres jeunes et enfants de rues. Ils viennent pour la plupart des quartiers défavorisés. C’est le cas de Yohann, un adolescent de 16 ans, qui a quitté la maison familiale à Cité Soleil, l’un des plus grands bidonvilles de Port-au-Prince, pour errer dans les rues en 2019. Mais d’autres y sont pour échapper aux violences au sein même de leur famille, comme Flick qui a dû abandonner sa maison en 2013. 

« Patron, j’ai 7 années dans les rues », se souvient-il, en dénonçant les parents qui recourent généralement aux fouets et à la maltraitance pour corriger leurs enfants. « Mes parents me frappaient tous les jours. Un jour, je suis sorti de l’école, j’ai enlevé mon uniforme et j’ai abandonné la maison afin d’échapper aux sévices infligés par mon père », a-t-il expliqué. 

Vivre dans les rues n’est guère une partie de plaisir pour les enfants. Leur quotidien est émaillé de violence, d’abus, de vol, d’alcool et de drogue. La loi du plus fort domine. Les plus âgés dépouillent les plus petits, les violentent, etc. Est-ce pourquoi ils s’organisent pour affronter ensemble leur nouvelle existence. 

Parmi eux, on retrouve des fillettes, des garçonnets et des adultes ayant grandi dans les rues. Si pour certains, la rue est un habitat, pour d’autres, elle constitue un espace de gagne-pain. Ils y quémandent, aident les restauratrices.eurs informel.le.s, et transportent des déchets ménagers. Ils sont généralement identifiés comme des « Kokorat » et « Grapyay ». Des appellations pour le moins péjoratives et discriminantes. 

Ils sont vulnérables, ne vont pas à l’école et sont, de fait, marginalisés. Certains y sont nés, d’autres la rejoignent. Des enfants de rues sont victimes de réseaux d’exploitation qui récupèrent leurs maigres pécules à la fin de la journée. Livrés à eux-mêmes, sans assistance d’aucune sorte, en Haïti, les enfants de rues subissent discriminations et humiliations. 

Des enfants des rues enrôlés de force dans les gangs 

Les enfants diminuent lentement et surement dans les rues autant que sur les grandes avenues dont Carrefour de l’Aéroport, l’autoroute de Delmas, la grand-rue de Port-au-Prince, le champ de mars et au Portail de Léogane, constate Enquet’Action. Raison qui nous a poussés à mener une investigation pour connaître leur destination. 

Loubens*, un enfant de rues révèle que des bandits enlèvent des enfants dans des voitures, au milieu de la nuit, pour les emmener dans les ghettos. Des propos confirmés par de nombreux enfants questionnés dans le cadre de cette enquête. Les petites victimes sont contraintes de rejoindre des gangs armés basés notamment à Croix des bouquets (entrée nord de Port-au-Prince) et à Port-au-Prince. 

Une situation qui a attiré l’attention notamment de l’Organisation des Citoyens pour une nouvelle Haïti (OCNH) et le Centre d’Animation paysanne et d’Action communautaire (CAPAC) qui se sont fendus d’un communiqué conjoint dans lequel ils se disent particulièrement préoccupés par le nombre important d’enfants qui sont utilisés comme combattants, porteurs, espions (antennes dans des cas de kidnapping) au sein des gangs armés. 

« Le gang armé du village de Dieu enlève des enfants de rues au Champ de Mars dans des Autobus et les contraint à combattre les gangs rivaux, en violation de l’interdiction internationale de l’utilisation d’enfants soldats. Ce groupe armé, connu sous le nom de 5 secondes, a enlevé des dizaines de garçons, dont certains n’avaient que 12 ans, au centre-ville de Port-au-Prince. Après un entraînement au village de Dieu, ces garçons ont été forcés à se battre aux côtés des adultes contre les gangs rivaux », lit-on dans le document. 

Des propos qui sont confirmés par Rosy Auguste Ducena, responsable de programme au sein du Réseau national de défense des droits humains (RNDDH), une ONG qui fait la promotion et la défense des droits humains en Haïti. Le RNDDH a étudié ce phénomène dans le cadre d’un documentaire réalisé du côté du Champ de Mars, précise-t-elle. « À un certain moment de la nuit, il y a des hommes dans leurs véhicules qui venaient chercher des mineurs dormant dans les rues, contre la promesse d’un toit pour une nuit », rapporte-t-elle, se référant aux révélations parues dans le documentaire. 

« Ici, ils se sentent protégés et utiles. Ils vont même jusqu’à considérer le chef de la bande comme un père pour qui ils sont prêts à tout faire », raconte la défenseure des droits humains. 

Un phénomène qui n’est pas nouveau en Haïti, comme l’atteste Djems Olivier, docteur en Sociologie. Il précise que l’enrôlement des enfants de rues dans des groupes armés a commencé à partir des années 2000 en Haïti avec l’opération baptisée «opération Bagdad», après l’exil forcé du président Jean Bertrand Aristide. 

« Ils sont utilisés par les gangs soit comme boucliers humains pour empêcher la réplique des policiers lors des échanges de tirs, soit comme des éclaireurs pour les alerter de la présence des policiers ou d’une cible visée préalablement pour pouvoir passer à l’action », a-t-il souligné. Certes, en 2010, les Nations Unies ont révélé que les enfants ne sont plus recrutés pour être des soldats, mais sont utilisés par des éléments armés dans la ville de Port-au-Prince et dans les alentours pour faire passer de la drogue, transporter des armes et intervenir lors d’affrontements armés, selon ce que rapporte RFI.

Les gangs et le phénomène d’enfants soldats 

Pas moins de 150 groupes armés contrôlent le territoire haïtien, selon un décompte fait par la Fondation Je Klere (FJKL) en 2021. De jour en jour, la gangsterisation du pays s’accroît sous les yeux impuissants des autorités de l’État. Ce qui sous-tend que la quantité tend à augmenter, mais également que de nouveaux territoires sont conquis par ces malfrats. 

Pas moins de trois départements géographiques du pays sont coupés avec la capitale depuis juin 2021 en raison de violents affrontements qui opposent des bandes armées qui se disputent des territoires. Sur le tronçon de route de Martissant à l’entrée sud de la capitale, des riverains confient voir d’innombrables enfants de rues parmi les hommes armés. Des personnes enlevées entre 2019 et 2022 affirment en avoir vu également. Lourdement armés, ces enfants assurent la fonction de vigiles des lieux de séquestration, le kidnapping étant devenu l’une des principales activités criminelles de ces belligérants urbains. 

Selon des chiffres évoqués par des institutions internationales, plus de 250 mille enfants se battent sur un champ de bataille dans le monde. En Haïti, la majorité de ces enfants rejoignent les groupes armés de force. Champ-de-Mars, la Grand-rue de Port-au-Prince et Carrefour de l’aéroport, notamment, constituent des espaces où l’on trouve le plus des enfants de rues. Ces espaces représentent les lieux de prédilection des gangs pour recruter des enfants. 

« Si vous vous rendez au Champ-de-Mars, vous n’allez plus rencontrer les enfants, mais des adultes (ayant grandi dans les rues), la plupart d’entre eux sont des bandits », dévoile Loubens, parlant des enfants qui sont recrutés de force, la nuit par des hommes armés. 

Enrôlement ou la mort ?

Les enfants en situation de rues qui refusent de suivre les groupes armés sont souvent martyrisés, voire tués, étranglés et jetés dans les égouts. Certains enfants constatés dans les rues au Champ de mars – la principale place publique de Port-au-Prince - portent des cicatrices de violences subies des mains de puissants gangs pour leur refus de les rejoindre. Comme Loubens qui a survécu à trois projectiles qu’il a déjà reçus au bras, paralysé depuis, il porte désormais dans sa chair son refus d’intégrer une bande armée. 

En effet, les enfants soldats sont parmi les plus cruels dans les groupes armés, révèlent nos constats. Ils sont toujours au premier rang - et sont les premiers à agir. En Haïti, on les appelle « Ti chen cho ». À chaque enveniment de la crise sécuritaire, la quantité d’enfants soldats augmente. Certains font le va-et-vient entre les rues et les groupes armés. D’autres y restent et grandissent au sein de ces groupes terroristes qui sèment le deuil dans les familles haïtiennes. 

Les gangs kidnappent, volent, violent et tuent. Ils rendent le pays invivable, poussant des centaines d’Haïtiens à abandonner le pays. Ils se battent entre eux, mais surtout avec la police. Ils sont puissants et seraient de connivence avec des autorités au niveau de l’État qui les alimentent en armes, argent et munitions selon des révélations faites par des organismes de défense et de promotion des droits humains. Mais qu’est-ce qui nous a amenés jusque-là ?Qu’en est-il du système de protection ? 

Défaillance du système de protection 

En général un enfant est vu comme un petit être, sensible, vulnérable qui a besoin de protection et de l’assistance d’une personne majeure. Le 20 novembre 1998, plusieurs États du monde se sont engagés à travers une convention, à reconnaître et à garantir à tout enfant un ensemble de droits. Parmi lesquels le droit à la vie, à la santé, à l’éducation, à l’assistance et à la protection. 

En outre, plusieurs dizaines de pays ont paraphé les Principes de Paris de 2007 ; lesquels tendent à lutter contre le recrutement illicite d’enfants par les forces armées ou les groupes armés. 

« Un enfant associé à une force armée ou à un groupe armé est toute personne âgée de moins de 18 ans qui est ou a été recrutée ou employée par une force ou un groupe armé, quelle que soit la fonction qu’elle exerce. Il peut s’agir, notamment, mais pas exclusivement, d’enfants, filles ou garçons, utilisés comme combattants, cuisiniers, porteurs, messagers, espions ou à des fins sexuelles ». Telle est la définition attribuée à la notion d’enfant soldat. 

Le terme ne désigne pas seulement un enfant qui participe ou a participé directement à des hostilités, lit-on au premier principe. Partie de ces conventions, Haïti s’est doté d’un système de protection de l’enfance, constitué d’un corpus juridique qui comprend à la fois un ensemble de normes et conventions internationales (la Convention des Nations-Unies relative aux droits de l’enfant de 1988, le Pacte international relatif aux droits civils et politiques de 1966, etc.) et nationales (la constitution du 29 mars 1987), visant à garantir le développement et l’épanouissement des enfants.

En appui à ce corpus juridique, plusieurs institutions ont été créées, telles que la Brigade de la protection des mineurs (BPM), l’Office de protection du citoyen (OPC), l’Institut du bien-être social et de recherche (IBESR), etc. 

L’objectif de ce système selon Marie Rosy Auguste Ducena du RNDDH, c’est d’empêcher que les mineurs tombent dans la délinquance. « L’idée ou encore l’esprit même du système c’est de faire en sorte qu’elles.ils soient [les enfants NDLR] de bon.ne.s citoyen.ne.s, de telle sorte que le schéma de la vie du mineur est tracé par l’État lui-même », argue-t-elle. « C’est un système qui devrait pouvoir fonctionner », estime-t-elle, en tenant compte des dispositions juridiques et institutionnelles qui englobent à la fois la protection des enfants et l’accompagnement de leurs parents à travers des programmes d’assistance familiale. 

« Mais malheureusement quand nous avons un système de protection générale qui ne fonctionne pas lui-même, cela rend les mineurs vulnérables et par conséquent ils tombent facilement dans la délinquance », a-t-elle déploré. Rappelant que cette dernière est une infraction prévue et punie par la loi, la défenseuse des droits humains en conclut à la défaillance du système qui expose ces enfants à toutes sortes d’exactions. 

En dépit de leur situation misérable, et des humiliations, Flick, Yohann et Loubens préfèrent mourir dans la dignité, munis de leur morceau de tissu que d’intégrer une bande armée. Banditisme, enfants soldats, faiblesse de l’État, pauvreté riment ensemble. La situation qui les crée est loin de disparaître.


Jeff ORESNA