Reportage 


Sous l’assaut des groupes armés occupant l’entrée sud de Port-au-Prince, on a foulé le macadam de Fontamara 27, l’un des quartiers réputés dangereux depuis quelque temps. Il est 8 heures et déjà un concert de détonations, de rafales d’armes automatiques agresse le tympan des riverains. 

Il est évident que ce climat de panique a de graves conséquences sur la santé des citoyens.nes de la zone. En dépit du danger réel régnant, on s’est rendu non loin de l’église Saint Michel Archange, une église paroissiale du quartier, en vue de rencontrer M. Dieusel, 75 ans, un résident très mal en point. Assis sous une tonnelle, visage ridé, ce septuagénaire présente déjà des complications au niveau du cœur. Ses problèmes se sont empirés avec la montée fulgurante du phénomène de l’insécurité. 

« Je ne me sens pas à l’aise. Depuis 2015, mon cœur ne fonctionne pas trop bien, selon le diagnostic de mon médecin », confia-t-il, tout en ajoutant que la prise des médicaments a tendance à atténuer ses fortes douleurs. Cependant, les fréquentes fusillades qui se produisent partout sont loin de contribuer à l’amélioration de sa santé. Ce vieillard dont sa fille tient le rôle de proche aidant souffre de douleurs au niveau de la poitrine et respire avec difficulté. En dépit de sa perte d’autonomie et de mobilité, il se montre accroché aux éditions de nouvelles radiophoniques. En réaction, son ange gardien envisage de le priver de radios dans l’optique de l’empêcher de s’intoxiquer d’informations nocives. 

« Mon père ne sait pas si les mauvaises nouvelles peuvent compliquer son insuffisance cardiaque. Quotidiennement, il écoute la radio. Je ne vois pas d’autres alternatives que de le priver de cet appareil », explique sa fille tout en faisant ressortir le fort degré d’impotence de Dieuseul. Celui-ci est uniquement en mesure de prendre ses remèdes. « Je ne peux rien faire. C’est ma fille qui s’occupe de tout. Parfois, j’ai le désir de réaliser des choses, malheureusement, ma condition physique n’est pas au rendez-vous », se lamente-t-il. 

À la tombée de la nuit, dans la plaine du Cul-de-sac, notamment à Bon-Repos, au nord de Port-au-Prince, on est au domicile d’une fillette de 15 ans. Cheveux tressés, cette mineure, vêtue d’une robe noire, craque sous la vague d’insécurité. Pour des raisons de confidentialité, l’adolescente a requis l’anonymat pour pouvoir nous parler de ses symptômes liés aux maladies cardiovasculaires. « Ces derniers mois, je ne me porte pas bien. Mon cœur bat vite et très fort. Je ressens des palpitations douloureuses », confie la fillette tout essoufflée, pour ensuite signaler ses problèmes d’adaptation et d’intégration scolaire. 

Quid des maladies cardio-vasculaires ? 

Docteure Nancy Charles Larco, directrice exécutive de la Fondation haïtienne de Diabète et de Maladies cardio-vasculaires (FHADIMAC), jouit d’une notoriété dans la sphère médicale et humanitaire pour son assistance aux personnes hypertendues et à celles développant des complications cardiaques. Pour elle, les maladies cardiovasculaires affectent le corps humain dans son entièreté. Élément vital du squelette humain, le cœur est formé d’un muscle et des vaisseaux. 

« Le terme cardio-vasculaire concerne tout le corps. D’abord, la cardio veut dire cœur. C’est un muscle. Ensuite vasculaire qui désigne l’ensemble des tuyaux permettant le va-et-vient du sang entre le cœur et le corps », explique-t-elle. Les maladies cardiovasculaires regroupent l’ensemble des anomalies pouvant impacter le bon fonctionnement du cœur. Elles sont nombreuses et peuvent se rencontrer à la croisée des chemins en cas d’imprudence. 

Énumérant quelques complications cardiaques, Dre Larco explique que l’hypertension artérielle s’est révélée comme la première des maladies cardiovasculaires. Elle attaque toutes les artères facilitant la circulation du sang pompé par le cœur. Alors, ce liquide, bloqué au passage, reste congestionné. Il y a aussi le diabète, l’obésité, etc. La responsable de la FHADIMAC a, par ailleurs, fait mention de la décompensation cardiaque qui vient grossir la liste de ces piteuses maladies. 

Dépendamment du type de maladie cardiovasculaire développé par l’individu, les symptômes ne sont pas les mêmes. « S’il s’agit d’une décompensation cardiaque, le cœur de l’individu est envahi par le liquide rouge. Alors, il développe des difficultés à évacuer le sang vers l’ensemble du corps. En outre, la personne affectée ne peut effectuer un long parcours. Il s’essouffle sans arrêt », explique-t-elle. 

« Ces catégories de personnes ne peuvent pas se coucher avec la tête basse. Parfois, elles peuvent évacuer même des crachats sanglants. Vu ces complications, la circulation du sang n’est pas chose facile. C’est pourquoi le corps du malade peut même enfler à cause de la non-coagulation du liquide rougeâtre», souligne Dre Larco. 

Le stress et l’insécurité tuent… 

Un vent de panique souffle continuellement sur Haïti. La paix d’esprit est loin d’être retrouvée quand on sait que la population se démène sous un choc permanent. Intervenant sur la question d’anxiété, la spécialiste en métabolisme, Mme Charles Larco, affirme que le stress est l’un des facteurs déterminants aux complications cardiaques. 

«Le stress est le plus grand facteur de risque des maladies cardiovasculaires. Il peut favoriser le déclenchement des complications au niveau du cœur, pour ceux.celles qui n’ont pas encore été affectés.es. Et d’aggraver le sort des patients.es déjà atteints.es de la maladie», lâche-t-elle. Pour les personnes hypertendues, le stress peut élever leurs tensions. Il en est de même pour les diabétiques. Leur taux de sucre peut éventuellement s’élever avec le stress.

«L’insécurité augmente de façon exponentielle et importante au même titre que les maladies cardiovasculaires», affirme le docteur Jean Pierre Brisma, spécialiste en cardiologie. Vu la situation du pays, le stress poursuit son petit bonhomme de chemin alors qu’il est déterminant dans les complications cardiovasculaires. «Le plus grand problème lié aux maladies cardiovasculaires, c’est que nous vivons en Haïti dans une situation d’insécurité totale. Ceci va déboucher sur un stress permanent. Le stress est l’un des imminents facteurs pouvant développer des maladies cardiaques et vasculaires », rappelle le cardiologue. 

Par ailleurs, il souligne que le stress peut provoquer des palpitations irrégulières au niveau du cœur et précisément des problèmes d’arythmie cardiaque. 

Maladies cardio-vasculaires très fréquentes en Haïti

Faute de données statistiques récentes, le cardiologue Jean Pierre Brisma se réfère à l’observation pour faire ses estimations sur les malades cardiaques. « Je ne peux pas donner de chiffres exacts sur les personnes malades. Mais, suivant les observations, notre estimation est représentative », précise-t-il. Dans tous les centres de santé, surtout dans les hôpitaux universitaires, tel l’Hôpital de l’université d’État d’Haïti (l’hôpital général), La Paix, l’Hôpital Universitaire de Mirebalais, les cas de morbidité sont très fréquents. 

Dans les services de médecine interne, la majorité des patients hospitalisés ont des troubles cardiovasculaires. Que ce soit un accident vasculaire cérébral, une insuffisance cardiaque ou une crise hypertensive, souligne-t-il. Se basant sur une série d’études, le cardiologue rapporte que plus de 35 % des personnes âgées de plus de 50 ans sont hypertendues, pour ensuite assimiler les complications cardiaques à la pandémie et à de sérieux problèmes de santé publique. 

Il constate que dans les cliniques privées, spécialement chez les internistes et les cardiologues, tous les gens qui y fréquentent ont des problèmes cardiovasculaires ». Beaucoup de jeunes et d’adultes se retrouvent à mobilité réduite à la suite d’un accident vasculaire cérébral. L’on comprend combien l’hypertension artérielle est responsable dans la majorité des cas des Accidents vasculaires cérébraux (AVC). 

Outre ses lourdes conséquences sur la vie des patients, les maladies cardiovasculaires représentent la première cause majeure de mortalité à travers le monde, affirme l’urgentiste Brisma. Ce qui sous-entend qu’elles n’ont pas été détrônées par le covid-19 ; cette pandémie infectieuse qui bouleverse la planète et tue beaucoup de gens. 

En Haïti, les maladies cardiovasculaires ne sont pas les priorités du ministère de la Santé publique et de la Population (MSPP), regrette, pour sa part, la directrice exécutive de la FHADIMAC, Dre Larco. Sinon, les patients devraient trouver des services, des médicaments et des tests avec facilité dans les hôpitaux. Car, à partir de 35 ans, la population devrait faire des tests de sucre, de tension et de cholestérol annuellement. Ce qui n’est pas le cas, précise-t-elle. 

Des recommandations pour vivre mieux ? 

Docteur Jean Pierre Brisma, détenteur d’un master en urgence médicale et enseignant à la Faculté de Médecine et de Pharmacie (FMP) recommandent la prise des mesures d’atténuation et de prévention relatives aux maladies cardiovasculaires. 

« Il faut que les personnes hypertendues et cardiaques prennent constamment leurs médicaments, puisque nous sommes dans une période d’insécurité constante. Le stress est très répandu. Alors, les patients doivent voir régulièrement leur médecin. Un régime alimentaire sain et une diminution du sel, du sucre feront l’affaire des malades. Le sport, comme la marche et la course, est également fondamental comme prévention, par le fait qu’il peut réduire l’impact du stress», suggère-t-il. 

Le sport permet de diminuer les risques d’AVC en brûlant les graisses et en combattant le stress, renchérit Dre Larco. « Nous vivons quotidiennement du stress, la détente nous servira beaucoup », prêche-t-elle. Les gens qui savent chanter chantent. Idem, les danseurs dansent. Ceux.celles sachant jouer de la musique peuvent le faire pour réduire le stress, encourage Dre Larco, rappelant que les gens vulnérables au niveau du cœur ne peuvent pas pratiquer tous les sports. 

Néanmoins, ils peuvent marcher. « 10 000 pas minimum en une journée est recommandé pour rester en bonne santé. Cela pourrait aider à baisser la tension pour les personnes hypertendues. La réduction du sel et du sucre dans notre chaîne d’alimentation constitue l’une des mesures efficaces pour combattre les maladies cardiovasculaires », poursuit-elle.

Il faut que le MSPP ait une stratégie nationale de prévention et de prise en charge des maladies cardiovasculaires, fait comprendre Dr Brisma, pour la réduction de ces maladies. À travers les départements, il faut qu’il y ait des campagnes de formation dans les hôpitaux. Il pense que la régulation du prix des médicaments sera aussi une bonne solution pour favoriser l’accessibilité des malades. 

Somme toute, ce détenteur d’une maîtrise en urgence médicale veut alerter les dirigeants du pays sur cette situation d’insécurité publique qui serait l'une des causes de la montée en flèche des cas de maladies cardio-vasculaires enregistrés, afin qu’ils puissent prendre des mesures d’urgence susceptibles d’abaisser la barre de l’insécurité et permettre aux citoyens.nes haïtiens.nes de vivre dans la paix.


Pierre Samuel Marcelin