Nous sommes Jovenel, tous et toutes de bons petits soldats. Nous n’avions rien, pieds nus, tout juste du pain et du café, fresco, pistaches et l’arc-en-ciel de nos rires. Nos parents, soyètde génération en génération, ont traqué la vie au coin des rues et des champs. D’abord l’école, ensuite si Dieu le veut, nous serons appelé.e.s à servir sous notre beau tricolore. Le bleu de la mer qui nous sépare de l’étranger, le rouge du sang mêlé à la sueur et le vert des dollars.

Nous sommes Jovenel et nous attendons d’être appelé.e.s.

A l’université nous lisons, nous débattons. Nous rêvons de briser le système. Nous le qualifions de chen manje chen, mais dans les livres un seul mot: totalitaire. Nous caillassons les véhicules des ONG, voyant en elles la mascarade qu’elles sont. Mais nous attendons d’êtres appelé.e.s, parce que le salaire qu’elles offrent ne se refuse pas.

Nous décrochons notre doctorat. Nous enseignons et écrivons des textes plus ou moins scientifiques sur Haïti et ses maux. Jamais en revanche sur son doigt d’honneur à la modernité et sa supercherie. Car nous attendons d’être appelé.e.s. Qui sait comme ambassadeur ou ministre ? N’importe quel poste fera l’affaire. Pourvu que le drapeau auquel nous serons dévoué.e.s soit aussi bleu que la mer, aussi rouge que le sang mêlé à la sueur, aussi vert que les dollars.

Nous militons, manifestons. Derrière nos micros dans les médias, nous risquons nos miches et dénonçons, au risque de perdre des plumes, pour ne laisser à nos enfants que de la paille. Pourtant, nous attendons d’être appelé.e.s. Appel de notre réseau et ses ramifications économiques, politiques, idéologiques. Nous accepterons de tout céder. Jusqu’à notre âme.

Dans les quartiers, nous nous organisons. En meute, nous déferlons, armes brandies. Les femmes ont notre préférence, les enfants, les aveugles et autres personnes déficientes n’auront pas notre pitié. Sinon avec quoi paierons-nous toutes les bricoles que nous voyons à la télévision ? Nous avons été appelé.e.s sous un ciel rougeoyant. Alors nous irons, sans repos, sans relâche.

Nous travaillons. Yeux fermés sur les travers du système, nous y plongeons jusqu’au cou. Nous avons enfin une propriété, des murs, un SUV très polluant. Nous attendons d’être appelé.e.s. A réécrire la Constitution, pourquoi pas ? Voire devenir président. Il suffira d’agiter devant nous un string rose et nous donner de grosses tapes dans le dos. Nous irons, le coeur joyeux et hauts les fronts.

Bien sûr, l’attente n’est jamais passive. C’est une ascension du chaos, crocs visibles et griffes raclant la terre. Au sommet, nous planterons notre drapeau. Il est bleu, rouge et vert. Il est sublime comme Capois la mort. Du moins, c’est l’illusion que nous avons.

Bien sûr, nous rêvons de briser cet engrenage maléfique. C’est ce que nous claironnerons, très fort. Problème: notre plan est foireux. Une fois dans le système, nous sommes devenu.e.s l’une de ses pièces; notre ascension nous a façonné.e.s pour ses rouages dentés. Nous ne changerons rien, à moins d’être kamikaze et de choisir d’y laisser notre peau. Mais cela, nous ne le ferons pas… de notre plein gré.

On se demande souvent en Haïti, pourquoi le pouvoir attire tant. Qu’est-ce qui motive les appelé.e.s à répondre ? Question surprenante dans une société gangrenée par l’autoritarisme, qui modèle de bons petits soldats à la pelle, avant de broyer le reste. 

Hannah Arendt avait un concept, quoique controversé, pour designer ce phénomène: la banalité du mal. Elle parlait non pas de nous mais de Adolf Eichmann, le criminel nazi considéré comme un responsable de premier plan de la Shoah. Un bon petit soldat. Il avait abandonné sa conscience et sa capacité de penser. Il ne croyait en rien, hormis sa réussite personnelle. Pour y parvenir, il était disposé à l’innommable.

Jovenel Moïse est mort. Des bons petits soldats se bousculaient déjà en masse. Entendez le bruit infernal de leurs bottes ! Ils arrivent ! Il faut dire qu’il ne reste plus rien à conquérir dans ce pays. Au milieu du chaos, il n’y a que les rêves insensés. Au moins là-haut, oui là-haut, il y a suffisamment de soleil pour les petites choses médiocres et obéissantes que nous sommes devenu.e.s en grandissant.

 

Francesca Theosmy