« Avec les difficultés, il y a une tendance à la hausse. On était à moins de 2 % (de personnes vivant avec le VIH/Sida), mais là, ça commence à remonter. Ce n’est pas alarmant. L’alerte est là même si ce n’est pas encore le grand danger », a fait savoir docteure Mireille Peck qui travaille aux Centres du Groupement haïtien d’Étude du Syndrome de Kaposi et des Infections opportunistes (Gheskio) engagés depuis les années 80 dans la lutte contre la maladie en Haïti. 

Entre autres facteurs qui ont contribué à cette situation, la pénurie récurrente de carburant qui empêche les patients.es de se rendre dans les rendez-vous. L’insécurité grandissante, pour sa part, se charge de bloquer ceux qui vivent dans les ‘’zones rouges’’. « Lorsque le pays est fermé, même si c’est près, on ne peut pas se rendre dans les centres. (…) On remarque une remontée de la prévalence », regrette Mme Peck, spécialisée en santé communautaire. 

Des chiffres qui parlent ! 

Environ 145 mille adultes et 5 mille 700 enfants vivent avec le VIH/Sida en Haïti, selon les données récentes du ministère de la Santé publique et de la population (MSPP). Pas moins de 85 % connaissent leur statut sérologique et plus de 90 % d’entre eux font le traitement. Les femmes, représentant 59 % des infectés, sont les plus affectées par la maladie en raison notamment de leur vulnérabilité et le manque d’autonomie économique et financière dans un pays où elles sont majoritaires. 

En 2021, 4 mille 300 personnes sont devenues nouvellement infectées par la maladie alors qu’on a recensé 1 500 morts portant à 217 mille le nombre de décès depuis le début de l'épidémie dans le pays il y a au moins trois décennies. Quelque 133 mille personnes ont accès activement à la thérapie antirétrovirale, à en croire les autorités sanitaires qui rappellent que d’ici 2030, elles doivent éliminer la maladie dans le pays. 

« Nous sommes en route pour atteindre cet objectif parce que beaucoup de progrès ont été faits », assure Dr Kesner François, responsable au niveau du Programme national de lutte contre le VIH/Sida, une direction au sein du ministère de la Santé publique.

Des succès, mais aussi des défis 

« Haïti est classée ‘’success story’’ dans la lutte contre le VIH/Sida », rappelle la docteure Mireille Peck. Le pays est passé de 17 % à 2 % de personnes vivant avec la maladie en deux décennies grâce à une campagne intense contre la maladie supportée par des partenaires internationaux. Depuis près de 10 ans, la prévalence liée au VIH Sida s’est stabilisée. Les chiffres des autorités sanitaires sont époustouflants. 

En décembre 2021, 127 mille 400 personnes avaient accès au traitement antirétroviral, soit une augmentation de près de 100 mille par rapport à 2010. Pas moins de 85 % des personnes, de 15 ans et plus, vivant avec le VIH, ont eu accès au traitement tout comme 63 % de ceux âgés entre 0-14 ans. 90 % des femmes et adolescentes âgées de 15 ans et plus ont eu accès au traitement contre 79 % d’hommes. 

Frais de transport, traitement gratuit, assistance alimentaire, prises en charge des enfants des personnes malades, activités génératrices de revenus, appuis psychologiques – seraient-ce que bénéficient les personnes vivant avec la maladie. Cependant, maintenir les patients sous traitement est le plus grand des défis auxquels font face les autorités dans le cadre de la lutte contre le VIH/Sida en plus de l’insécurité et les crises à répétition. 

« Il y a tellement de facteurs qui font que les patients ne continuent pas le traitement », laisse croire le Dr Kesner François. La situation reste encore préoccupante quand on sait que le pays comporte 50 % des 330 mille personnes vivant avec le Sida dans la Caraïbe. Comme autres défis, il y a les problèmes économiques des patients, l’insécurité alimentaire, la discrimination et stigmatisation des malades, la migration interne et externe. « Si on n’arrive pas à les maintenir sous traitement, cela risque de compromettre la réussite du programme », prévient le médecin. 

Les crises mettent en périls les avancées 

« Ces périodes ne facilitent pas une bonne prise en charge des malades. Encore moins le programme de lutte contre la maladie », souligne le Dr Kesner François. Il admet que cela a beaucoup affecté les initiatives de lutte. « Ça a réduit un tout petit peu sur la performance du programme », se plaint-il. 

La diminution des accès aux traitements, le blocage des rues qui empêchent aux PVVIH (Personnes vivant avec le VIH) de trouver les médicaments, les zones rouges, la diminution des capacités de déplacements, les difficultés de déplacements des personnels de santé, entre autres situations auxquelles le pays fait face durant ces périodes. « C’est en fait la réalité durant cette période de crise que nous venons de traverser. C’était véritablement difficile », souligne le responsable au niveau du Programme national de lutte contre le Sida. 

Les soucis existentiels, la non-prise des médicaments, les examens de suivi non réalisés, la pénurie de nourriture et de carburant sont autant de défis auxquels font face les personnes vivant avec le VIH Sida durant la crise. « Les périodes de crise ne facilitent ni la communication ni la diffusion de messages de prévention. Tout cela n’est pas en faveur du programme. Ce qui peut causer une augmentation du nombre de cas », poursuit le docteur François. 

À l’occasion du 1er décembre, journée mondiale de lutte contre le Syndrome d’immunodéficience acquise (SIDA), l’Organisation des Nations Unies (ONU) en Haïti a appelé les haïtien.es à s’attaquer davantage aux inégalités persistantes qui continuent de freiner les progrès vers la fin de la pandémie. « Les inégalités, qui perpétuent la pandémie de Sida, ne sont pas inévitables. Nous pouvons les aborder. En réalité, la fin du Sida ne peut être atteinte que si nous nous attaquons aux injustices sociales et économiques », a fait savoir la Suédoise Ulrika Richardson, coordonnatrice résidente et humanitaire des Nations Unies.