Par Fabiola Fanfan

Reportage


À 21 ans, Johanne* est stagiaire dans un journal en ligne de la capitale. Contrariée par des pratiques non professionnelles de ses collaborateurs, elle se voit obligée d’abandonner l’expérience. Nous sommes en 2019. Attouchements, propositions indécentes, commentaires déplacés, elle subissait toutes les formes de harcèlements. Trois ans plus tard, le poids des avances et remarques désobligeantes de ses anciens collègues hante encore la jeune journaliste. «C’était une situation traumatisante. Tout au début, ils [les collègues] me faisaient des avances. Ensuite, ils insèrent, comme propositions, des rapports sexuels au fil des conversations», raconte Johanne en soulignant qu’elle désapprouve, à chaque occasion, les comportements sexistes de ses collègues. Mais, il n’en reste pas moins qu’ils persistent en essayant de la rabaisser, avoue-t-elle. « Malgré les refus catégoriques, ils insistaient tout en faisant recours à des commentaires dégradants ». 

Entourée de prédateurs sexuels, Johanne était malheureuse de voir à quel point ses rapports avec des collègues journalistes se brisent dans une convoitise dépassant toutes les limites des relations humaines et professionnelles. Dans ces circonstances, la capacité productive de la journaliste était affectée par les pressions d’un environnement qui refuse de voir ses capacités et ses objectifs à percer dans le métier. Elle était terrifiée. « Le plus terrible, c’est d’avoir été la seule femme de l’équipe. J’étais en constante situation d’insécurité. Si l’un des hommes voulait m’agresser physiquement, je savais que je ne pouvais pas compter sur les autres pour me défendre. Ils pouvaient s’unir pour me violer », se plaint-elle, expliquant que cette expérience troublante l’a poussée à prendre une pause sur ses activités en tant que journaliste.

D’un moment, d’une époque ou d’un média à un autre, ces pratiques entre journalistes ne cessent de se produire et se reproduire dans la presse haïtienne. Au moment de son stage dans une radio se situant dans la capitale, Anne-Marie** comptait sur un employé sénior pour faire sa première expérience professionnelle. Il était le seul pouvant intervenir en sa faveur auprès du directeur en tant que numéro 2 de la station. Il se montrait soucieux. « Il me suivait tout le temps pour vérifier si j’achetais quelque chose à manger. En remarquant que ce ne fut pas le cas, il m’offrait son argent. À chaque refus, il me disait que c’est à cause de ça que je suis aussi maigre », se souvient-elle.

Pourtant, à en croire la jeune femme, les gestes de son supérieur n’étaient pas tout à fait désintéressés. C’était apparemment des moyens pour parvenir à sa fin. La journaliste espérait avoir le statut d’employé. Un cadre de la station s’est vu comme un chevalier qui devait secourir une demoiselle en détresse. «Il m’a proposé de sortir avec lui pour voir s’il devait me donner le poste. Pour voir mon attitude», raconte celle qui a dû abandonner le projet d’intégrer cette station de radio où la règle d’or était de donner afin de recevoir. Un principe, semble-t-il, instauré contre les femmes désirant évoluer dans le journalisme.

Le corps d’abord et s’il y a lieu, la compétence ensuite…

Nouvelles ou expérimentées, les travailleuses de la presse sont souvent perçues comme des objets sexuels à en croire Sarah***. Cette trentenaire a connu l’assaut de ses collaborateurs et celui de son directeur. Les remarques sur son corps abondent. « On faisait souvent référence à des parties de mon corps. Je ne saurais rapporter les propos vu la vulgarité employée », confie-t-elle. Cette pratique qui gagne du terrain dans le pays est en train de se généraliser dans la presse. C’est du moins, l’avis de l’ancien patron de la Radiotélévision nationale d’Haïti (RTNH), Pradel Henriquez.

Selon lui, le harcèlement sexuel est présent partout dans la presse haïtienne. Il avoue avoir rencontré ce type de violence, qui est classé dans les violences basées sur le genre (VBG) au cours de ses expériences comme patron de médias qui étaient hautement consommés par la population haïtienne à cette époque. « La télévision est le milieu où il y a beaucoup plus de chantage à l’endroit des femmes », lâche-t-il sans langue de bois. M. Henriquez apprend de ses dix ans d’expérience comme directeur de la RTNH et de Télémax que la télévision est un paysage avéré de corruption et d’exploitation sexuelle. Selon lui, le département de la production remporte le prix. « La femme veut toujours paraitre belle à la télévision, avec la caméra, le maquillage. Voilà où commence le chantage », regrette Pradel Henriquez.

Par ailleurs, il reconnaît que dans les médias, les stagiaires sont beaucoup plus victimes de harcèlements. Chantages, fausses promesses, l’arsenal des agresseurs semble toujours répondre. « Le rêve de la stagiaire est de faire son stage et être embauchée après. Souvent les harceleurs font croire aux stagiaires qu’ils peuvent les embaucher », soutient-il. L’ancien directeur raconte que durant son passage à la RTNH, un directeur technique a exercé des pressions sur une stagiaire, la demandant de l’accompagner sur le terrain alors qu’il devait aller vérifier les antennes. Selon lui, c’était contraire aux règlements qu’une personne aille sur le terrain sans qu’elle ne fasse pas partie du staff technique de la télévision. Pourtant, ce directeur technique a menacé de mettre fin aux expériences de la stagiaire si elle n’accepte pas sa proposition.

En dépit de ces manquements, l’ancien ministre de la Communication souligne qu’il existe des lois sur la fonction publique qui protègent les employés.es contre ces formes de violences. Ce qui semble différent dans le secteur privé. Delà, il pense que le harcèlement sexuel et moral est beaucoup plus répandu dans les médias privés. Au cours de son parcours en tant que directeur de médias, il a dénombré plusieurs cas, que ce soit, au niveau de l’administration et de la production qui est plus marquante. 

Briser l’omerta ?

Les victimes de harcèlement n’en parlent (presque) pas. Si une personne dénonce un cas de violences basées sur le genre, elle le fait sous couvert d’anonymat. Ce silence peut être justifié par plusieurs raisons, à en croire la sociologue Kénise Phanord. « Tout d’abord, c’est parce qu’elles ne savent pas si c’est une violence. Et s’il y a des règlements qui condamnent le harcèlement sexuel », soutient-elle. En plus de la peur du licenciement et le vide juridique pesant lourd sur cette question en Haïti, la population reste parfois indifférente face aux actes de violences orchestrées sur certaines personnes qui essayent de dénoncer ces abus.

En revanche, les harceleurs poursuivent leurs entreprises sans aucun gène. C’est ainsi que Lovelie Stanley Numa a été doublement victime de ce phénomène en pleine progression dans la presse. La patronne d’Impulse Web Média a été mise à la porte pour avoir dénoncé ses bourreaux. « Après mon témoignage, on m’a convoqué en réunion. On m’a blâmé. Quelques mois plus tard, les responsables ont trouvé un prétexte pour mettre plusieurs journalistes en disponibilité », témoigne-t-elle, soulignant que les autres collègues ont repris le travail alors que personne ne l’a appelée.

Les victimes de harcèlement ne parlent (presque) pas. Ou le font sous couvert d’anonymat. Lovelie Stanley Numa y voit une explication logique. « Beaucoup de consœurs victimes gardent le silence à cause de la petitesse du marché de l’emploi dans le pays », soutient celle qui a refusé de se taire. Du même souffle, Anne-Marie, une victime de cette violence basée sur le genre, justifie le silence de certaines victimes en dépit de leur refus de coopérer avec leurs agresseurs. « La victime n’a aucune garantie que justice lui sera faite. Pourquoi me présenter comme victime lorsque je sais que je vais être ridiculisée ?», questionne-t-elle.

La sociologue et militante féministe, Kénise Phanord, dit avoir connaissance de ces cas où la victime se fait ridiculiser par la population qui pourrait la soutenir en dénonçant les abus. Elle explique que la comédienne Gaëlle Bien-Aimé a dénoncé un harcèlement qu’elle subissait et personne n’aurait réagi sur son cas. Son harceleur continue à évoluer dans le milieu comme si de rien n’était, regrette la militante féministe, pensant que l’identité du bourreau est à prendre en considération. Elle déplore aussi le fait que la société à l’habitude de culpabiliser souvent les victimes qui ne restent pas dans leurs mutismes. Du coup, les agresseurs en profitent pour consolider leur empire.

En 2014, sept employées de la Radiotélévision nationale d’Haïti (RTNH) ont dans une lettre, dénoncé ouvertement des actes de harcèlement à répétition subis de la part du directeur de la RTNH de l’époque. Dans cette lettre ouverte adressée aux ministres à la Condition féminine et aux droits des femmes et de la Culture de l’époque, elles ont fait état d’un ensemble d’actes répétés de harcèlement sexuel et moral, d’abus de pouvoir et de révocation arbitraire de la part de cet ancien directeur de RTNH. Quelques jours après la publication de cette lettre, quatre de ces employées ont été démises de leur fonction pour diffamation, insubordination et atteinte grave à l’image à l’image de la RTNH.  

Cette même année, une enquête menée par la fondation internationale des femmes dans les médias – International Women‘s media Foundation (IWMF) sur la montée de ce phénomène dans les médias, a révélé que sur 977 femmes journalistes interrogées, plus que la moitié ont été victimes de harcèlement. Et selon cette étude, Haïti a été classé 47e sur 180 pays où cette violence basée sur le genre est très présente dans les médias. 

Des impacts psychologiques non mesurables

Pour le Psychologue Jean Pétuel Desrosiers, le harcèlement peut plonger une personne dans un traumatisme permanent surtout, si elle doit faire face très souvent au harceleur. Cela peut provoquer une peur chez la personne à chaque fois qu’elle s’apprête à fréquenter l’espace. « Une personne exposée à des gestes déplaisants peut produire des réflexions néfastes. Quand toutes ces images défilent dans son esprit, elle peut causer des impacts psychologiques négatifs », explique le psychologue. Cette situation affectant la santé mentale de la victime doit être prise en charge selon lui. Du moins, la personne doit trouver quelqu’un pour se confier, une personne pouvant l’aider à gérer ce traumatisme.

« Parfois j’ai été obligée de laisser le lieu de travail avant d’avoir terminé parce que la peur m’avait envahie », relate Johanne, anxieuse. Selon la victime, le fait que ses bourreaux occupaient toujours l’espace du travail lui causait une peur constante. C’est là que son espace de travail devient nocif. Johanne ignorait tous les impacts que le harcèlement peut avoir sur son mental, jusqu’à ce qu’elle arrive à perdre toute sa motivation pour le travail et se sentir dans l’obligation de tout laisser tomber.

Le stress peut occasionner un trouble de sommeil, la dépression […], le psychologue énumère les effets pervers de la violence basée sur le genre sur les victimes. « Les supérieurs hiérarchiques lancent très souvent des propos offensifs pour rabaisser la victime », reconnaît Jean Pétuel Desrosiers. Selon lui, ces agissements ont pour effet de provoquer une faible estime de soi chez la victime elle-même. Ce qui ne va pas sans amortir sa capacité de production. À bien comprendre le psychologue, une personne, s’appuyant sur tous les efforts, sur toutes les étapes qu’elle a franchies dans sa vie pour atteindre son objectif, s’effondre dans la plus profonde déchéance lorsqu’elle se voit infligés ces traitements, surtout quand elle ne peut pas rebondir. 

Une femme qui subit des harcèlements à répétition peut développer une androphobie selon le spécialiste. « Elle pourrait développer une haine pour les hommes », prévient-il, soulignant que ceci peut la transformer complètement. En ce sens, il pense qu’une lutte contre le harcèlement est très importante dans la société haïtienne. Le psychologue conseille de ne pas culpabiliser les victimes, mais de leur apporter de préférence des supports moraux dépendamment des symptômes qu’elles présentent et aussi les aider à cultiver leur estime de soi.

Selon un rapport publié par Reporters sans Frontières (RSF) en mars 2021, la plupart des femmes journalistes interrogées au cours d’une enquête menée dans 112 pays ont témoigné que le harcèlement sexuel est le plus gros problème auquel elles sont confrontées dans leurs pays d’origine. 85 % des femmes journalistes ont déclaré que le harcèlement était courant et 30 % ont déclaré que cela conduisait souvent à une agression sexuelle. Près de 80 % des interviewées ont déclaré être stressées à la suite de harcèlement, 65 % souffrent d’anxiété et 36 % de dépression. 50 % perdent leur estime de soi, 49 % ont peur pour leur vie, 54 % ont peur de perdre leur travail, 37 % baissent en motivation, 21 % démissionnent et ne souhaitent pas renouveler leur contrat et 13 % sont licenciées.

En Haïti, la situation n’est pas trop différente. Pas moins de 8 % des femmes des secteurs de l’administration publique et ONG sont victimes de harcèlement sexuel et moral directement de la part de leurs patrons, de leurs directeurs, de leurs collègues de sexe masculin, révèle une enquête publiée en 2015 par le Réseau national des Droits Humains (RNDDH) et Solidarite Fanm Ayisyen (SOFA). Plus de 37 % des femmes témoignées au cours de cette enquête déclarent avoir eu recours à des tentatives de suicide et à la consommation de somnifère pour faire face aux insultes, aux humiliations, à la peur, aux souffrances de toutes sortes que leur impose le régime du harcèlement au sein de leur travail.

En attendant une loi…

Pas avant le nouveau Code pénal haïtien, qui aurait dû entrer en vigueur le 24 juin 2022, aucun texte de loi ne condamnait formellement le harcèlement sexuel. En raison des positions de plusieurs regroupements, une pétition a été signée pour dire non à ce nouveau code pénal, qui, selon eux, n’est pas en accord avec les valeurs morales et culturelles du peuple haïtien. Ces segments juridiques définissent et punissent les actes repérés comme étant des harcèlements.

L’article 307 définit le harcèlement comme, « le fait d’imposer à une personne, de façon répétée, des propos ou comportements à connotation sexuelle qui portent atteinte à sa dignité en raison de leur caractère dégradant ou humiliant ou créent à son encontre une situation intimidante, hostile ou offensante ». Il est passible d’un emprisonnement de six mois à un an et d’une amende de 10 à 25 000 gourdes ou l’une de ces peines. De son côté, l’article 308 met l’accent sur le fait qu’une personne abusant de l’autorité que lui confèrent ses fonctions, de harceler autrui en donnant des ordres, proférant des menaces, imposant des contraintes ou exerçant des pressions graves dans le but d’obtenir des faveurs de nature sexuelle est passible d’un emprisonnement de six mois à un an et d’une amende de 15 à 20 000 gourdes ou l’une de ces peines. En ce qui a trait au harcèlement moral, l’article 312 poursuit : Le fait de harceler autrui par des agissements répétés ayant pour objet ou pour effet une dégradation des conditions de travail susceptible de porter à ses droits et sa dignité, d’altérer sa santé physique ou mentale ou de compromettre son avenir professionnel, est passible d’un emprisonnement de six mois à un an et d’une amende de 10 à 20 000 gourdes.  

Selon Tania Jean Pierre, directrice des affaires juridiques du ministère à la Condition féminine et aux droits des femmes, plusieurs mécanismes devraient être mis en place quand le nouveau Code pénal sera entré en vigueur afin de faire respecter la loi sur le harcèlement. Elle souligne que la presse à sa part de responsabilité, de sensibiliser les victimes pour qu’elles puissent dénoncer cet acte. « On peut utiliser plusieurs moyens pour sensibiliser les femmes sur le harcèlement et tous les impacts qu’elles peuvent avoir sur la santé mentale et physique d’une personne », avance-t-elle.

La directrice des affaires juridiques du MCFDF, reconnaît que c’est un manque d’éducation, qui a causé le silence des victimes de harcèlement et aussi la peur de représailles. Toutefois, elle plaide pour l’entrée en vigueur du nouveau Code pénal, afin de faire appliquer les lois sur les violences basées sur le genre que ce soit le harcèlement, l’agression sexuelle entre autres en dépit de ses inquiétudes vis-à-vis de la défaillance du système judiciaire haïtien.

En Haïti, le Code pénal en vigueur a été promulgué depuis 1835. Cent quatre-vingt-sept ans après, il reste intact avec tous ses vides alors que la société et les phénomènes sociaux évoluent en permanence. Personne ne sait jusqu’à quand pourra-t-on parler d’une loi sur le harcèlement en Haïti. Mais, en attendant, les femmes journalistes interviewées pensent qu’il est important que toutes les victimes dénoncent les actes de harcèlements quand elles sont victimes et ne pas se laisser intimider par leur bourreau. 

Dans le monde, la presse est perçue comme une institution de socialisation. De là, elle fait la promotion et la défense d’un ensemble de valeurs acceptées par la société en sensibilisant sur les pratiques réprouvées par les sociétés démocratiques. Du coup, les notions de droits humains et de dignité humaine deviennent des parties intégrantes de la responsabilité sociale des médias. En participant à des actes qui portent atteinte aux droits et à la dignité des femmes, les journalistes remettent en question la profession et tout le secteur alors qu’ils sont condamnés à dénoncer tout ce qui touche aux normes sociales.