À quelques mètres du stade Sylvio Cator, en plein centre-ville de Port-au-Prince, piétons, motocyclistes et automobilistes sont pris dans un embouteillage monstre. 10 heures à peine, les activités du marché Salomon paralysent déjà la circulation. Les petits détaillants abordent les passants avec pour seul objectif: écouler leurs produits. Kétia, environ la quarantaine, fait partie du lot. Cette marchande de banane locale n’a encore rien vendu. Même si le sourire sur son visage voile cette déception. Elle a fait le choix de ne vendre que des produits locaux. «Depuis que je suis « madan sara », mes clients m’exigent de la banane locale. Je ne connais que ça. Même si la situation sécuritaire à Martissant rend la tâche difficile puisque c’est là que je dois passer pour me rendre à Marfrant (Localité de la Grande-Anse), l’endroit où je m’approvisionne», explique-t-elle.

Kétia étale ses lots de bananes juste devant son entrepos de 3 mètres carrée là où les régimes sont empilés. À côté, quelques ignames, patates, pommes de terre... Ce commerce est la principale source de revenu de l’originaire de la ville de Jérémie (Grande-Anse). «La vente de  banane c’est toute ma vie. Elle m’aide à subvenir au besoin de mes trois enfants y compris leur plein écolage», nous confie Kétia.

Les marchandes de banane abondent au Marché Salomon. Leur présentation varie. Il y en a pour tous les goûts. À quelques pas de Kétia, nous avons rencontré Judith. Elle offre à sa clientèle des bananes frites. Son choix: la production dominicaine. «Il est vrai que la banane dominicaine a un arrière-goût (gou tchaw), mais le choix est beaucoup plus économique. Sa dimension surpasse de loin celle produite en Haïti. En ce sens, je peux obtenir davantage de tranches. Ce qu’une banane locale ne m’offre pas comme possibilité», précise la jeune femme.

Un fait est certain: la concurrence est d’actualité entre la production locale et la production voisine. Au carrefour Hector, sur la Route de Frères à Pétion-Ville, les bananes dominicaines et haïtiennes se livrent un duel sans merci dans les entrepôts. La victoire revient souvent à la banane importée même quand elle est plus chère. Gina, commerçante expérimentée, parle de sa clientèle. «Mes clients sont pour la plupart des marchandes de fritures et des chef.es de restaurants. Ils /elles me demandent beaucoup plus de bananes dominicaines que celles d’ici malgré parfois leur prix exorbitant. Selon eux/elles, ce choix est plus avantageux », dit-elle. 

Le combat s’étend jusqu’à l’Arcahaie

À environ une heure de Port-au-Prince, sur la route nationale numéro un, se trouve la commune de l’Arcahaie. C’est la capitale de la production de la banane en Haïti. Là, les bananiers sont à perte de vue. Ils sont liés à la renommée de certaines familles dont celle de Lamarre. De génération en génération, les Lamarre sont connus pour leur attachement à la production de la banane. À leur disposition, plusieurs carreaux de terre pour la culture de cette denrée alimentaire. Durant leurs longues années d’expérience, leur pire ennemi demeure la banane importée.

Zéko, membre de la famille Lamarre, s’implique corps et âme dans la production de la banane locale. Ses difficultés sont nombreuses. «Dans le temps, les départements du sud et des Nippes venaient s’approvisionner ici. Ce qui n’est plus possible à cause de [la situation sécuritaire qui se dégrade à] Martissant. Donc, on est privé d’une bonne partie de notre clientèle. Ce qui nous oblige à baisser de 50% le prix de nos produits. Tandis que la production exige beaucoup plus d’argent qu’auparavant»,précise-t-il.

De plus, la famille Lamarre, tout comme les autres producteurs.rices de la zone, fait face à la Sigatoka noire. Bizarrement, cette maladie n’affecte que la banane locale. Ce qui la rend davantage vulnérablepar rapport à celle provenant de la Dominicanie. «Plus de 15 ans depuis que cette maladie ravage nos bananes. Elle affecte leur croissance. Parfois, c’est toute la production qu’elle détruit. On n’a d’autre alternative que la production de la banane dominicaine, appelée ici fia. Elle est comme immunisée», raconte Zéko, la vingtaine. 

Il est difficile de parler de banane sans que celle provenant de la Dominicanie ne s’invite dans la conversation. Les actions tout comme les chiffres parlent. De l’avis de l’agronome Thalot Bertrand, les dispositions prises de l’autre côté de la frontière favorisent la concurrence. La production de la banane est subventionnée en République dominicaine. En outre, elle est beaucoup plus structurée là-bas. La production est livrée non aux cultivateurs.rices, mais aux entrepreneurs.eures et producteurs.rices contrairement à Haïti. 

L’industrie de la banane est l’un des secteurs les plus porteurs de l’économie dominicaine et représente le deuxième secteur d’exportation et l’un des principaux fournisseurs d’emplois du pays, générant environ 30 mille emplois dans les zones de production. 8 millions 679 mille 825 tonnes métriques de bananes, soit un total de 699 millions de dollars, selon des chiffres du ministère de l’Agriculture dominicaine en 2016. Pas moins de 11 millions 730 mille 441 tonnes métriques de bananes ont été exportés à Haïti pour un total de 4.699 millions de dollars américains.

Dans un article publié en juillet 2020 sur le site de la Radio Vision 2000, l’économiste Etzer Emile estime que les stratégies dominicaines sont payantes. Les politiques budgétaires, commerciales et monétaires propulsent le cacao et la banane vers des marchés très rentables. Chaque année, des centaines de millions de dollar de devises entrent en terre voisine grâce à ces deux produits. 


Thara LAJOIE


Ce reportage a été produit dans le cadre d’une bourse financée par l’Association Haïtienne des Journalistes Economiques et de Développement Durable (AJHEDD).