Des élections se tiendront dans moins de 90 jours, soit en septembre. Les Etats-Unis, notre oncle aux pieds d’acier, l'ont annoncé tout de suite après l’assassinat de Jovenel Moïse. Ce discours, aux accents de prospectus pour une beach partydistribué à un enterrement, est presqu’aussi choquant que le massacre du président de facto. Président qu’ils ont soutenu jusqu’à l’épilogue sanglant du 7 juillet.

À l’heure où l’on s’emmêle les pinceaux sur les réseaux sociaux, à essayer d’identifier les « bons » des « mauvais » mercenaires, dans le scénario de Pèlerin. À l’heure où l’on profite d’un match de football pour publier les photos horribles du cadavre de Jovenel Moïse. À l’heure où l’on essaie de trier les vrais/faux premiers ministres des présidents par intérim. On oublie le long terme. Notre merveilleuse île, couvée par des géants tentaculaires à la bienveillance très relative, n'a pas fini d'en baver.

Pourtant, il y en a eu pour accuser l’Occident de faire peu de cas d’Haïti, de l’avoir abandonné. Ces larmoiements, servis par une lecture aberrante de l’histoire, vide la souffrance haïtienne de toute mémoire, et a de quoi faire bondir. Si Haïti était soudainement oubliée, Dieu sait si elle ne s’en porterait pas mieux.

Mais ce n’est pas le cas et c’est bien là le problème.

À peine indépendante, la jeune nation a eu les puissances de l’Ouest aux basques. Campagne de dénigrement, et même déni de l’héroïsme des combattant.e.s de Vertières. Pour comprendre cet acharnement hallucinant, il suffit de lire les réponses délicieuses de Jean Louis de Vastey, le secrétaire d’Henri Christophe, à la France. Puis arrivèrent une dette colossale, un harcèlement culturel et idéologique par le biais du Vatican. Aujourd’hui, on nous envoie des missions protestantes, en veux-tu en voilà, pour jeter de l’huile sur les braises méprisables de notre Bon Dieu bon.

Le XXe siècle verra s’affirmer de façon radicale, cette attention. Occupation américaine, coups d’Etat, interventions militaires de maintien du statu quo et autres joyeusetés économiques. Depuis François Duvalier, qui a su tirer son épingle de la guerre froide à son propre profit, ceux qui restent le plus longtemps au pouvoir, sont ceux qui ont su ménager la bête et la laisser les chevaucher dans tous les sens.

En 2010, tous les peuples ont eu un geste, une pensée, une prière pour nous, éprouvé.e.s par un séisme. Les Etats eux, ou du moins leurs structures, ont tout de suite utilisé l’aide façon boomerang. Pouf ! Envolés, les millions, et notre penchant pour la corruption n’y était pour rien. C’est aussi l’année où se mettra en place le régime actuel, au terme d’un processus électoral tout à fait cocasse. Jovenel Moïse, comme Michel Martelly avant lui, a joui de la bénédiction des Etats-Unis, lors même qu’il multipliait les stratagèmes illégaux pour se maintenir au pouvoir.

L’histoire haïtienne, c’est aussi celle d’un pays soumis au panoptique de ses puissants « amis ». Des câbles diplomatiques obtenus par Wikileaks et plus récemment des e-mails de Hillary Clinton ayant fuité, l’ont démontré. Peur d’un « peuple peu civilisé » qui risquerait de déstabiliser la région ou besoin d’outil de pression sur d’autres nations sud-américaines… il apparaît que la géopolitique n’explique pas totalement l’obsession que nous suscitons chez des pays embourbés jusqu’à la moelle dans des délires pigmentaires.

Enfermé.e.s dans la prison de préjugés et d’intérêts qui ne sont pas les leurs, il n’est donc pas étonnant que nombre d’Haïtien.ne.s rêvent de partir. Qu’une rumeur suscite un branle-bas et des queues devant les ambassades, comme on l’a vu durant cette terrible semaine, n’a rien de risible, ni de surprenant.

Par ailleurs, il serait bon de comprendre ce qui motive le discours d’appel à l’aide infantilisant de nos élites. La plupart de ceux et celles qui ont une voix, peuvent se faire entendre, sortent des énormités qui interrogent.

On aimerait bien un Premier ministre, auto proclamé ou non, qui demande plutôt qu’une intervention militaire, la fin de la destruction de la production de riz local. On aimerait bien un.e intellectuel.le qui demande des scientifiques pour qu’on apprenne à bâtir la navette vers l’avenir que nous voudrons, coder le programme de notre liberté avec les zéros et les uns qu’aurait choisi Boisrond Tonnerre.

Si elles ne le font pas, c’est peut-être parce que nos élites ont toujours eu besoin de la communauté internationale en guise de tampon face à la masse. Quand les hauts murs ne suffisent pas, il suffit d’appeler le colosse, l’oncle aux pieds d’acier. Et c’est bien là le problème.


Francesca Theosmy