« L’idée selon laquelle les féministes détestent la famille est une conception qui peut être mise en parallèle avec l’idée selon laquelle les féministes détestent les hommes », a affirmé la directrice de publication du carnet féministe « Alaso, à l’assaut en français », Fania Noël. Parce que, selon l’afro féministe, dans un système patriarcal, les critiques du patriarcat et comment il se matérialise dans la vie de tous les jours, notamment à travers la violence, l’exploitation et le terrorisme, sont transformés en "vous détestez les hommes". C’est-à-dire les personnes qui sont à l’origine de la violence patriarcale même si le patriarcat et le sexisme n’ont pas de genre. 

Fania Noël souligne l’importance pour les féministes noires de concevoir cette question de la famille en pensant à la question de la race, du genre, et du capitalisme. Dans sa courte vidéo apparue dans l’émission de lancement du troisième numéro du carnet féministe, la militante avance que cette idée selon laquelle les féministes détestent la famille vient du fait que les féministes et les féministes noires, dans ce cadre-ci, ont développé un corpus idéologique, théorique pour penser, décortiquer comment la famille est basée sur l’exploitation et l’extraction de la force du travail des femmes. 

« En effet, les féministes ne peuvent que détester ce que la famille représente actuellement dans sa vision mainstream, dans sa vision la plus partagée et tout le sexisme dans cette définition de la famille », soutient l’afro féminisme Fania Noël. Et c’est pour cela que, d'après l’essayiste, les féministes noires proposent de réinventer, reformuler, recréer, rebâtir la famille qui ne soit pas centrée autour du mariage et du couple. Mais une qui soit vue comme une institution communautaire ne se basant pas sur l’exploitation et le travail des mêmes et la non-responsabilité des autres. 

Mme Noël plaide pour une famille haïtienne, notamment, qui se repose sur la justice, l’amour, le partage du bien-être et des ressources et aussi à ce que chaque individu puisse se développer sainement dans une société. 

L’œuvre dans les détails 

Le carnet Alaso “Fanmi, famille en français” de l’organisation féministe revendicatrice Negès Mawon est composé de 10 textes, chacun traitant un aspect de la famille. 

Dans son texte intitulé « Ce que la prison leur a injustement pris », la journaliste Péguy Flore C. Pierre observe la destruction de la vie familiale de trois femmes qui ont été victimes de détention préventive prolongée. L’auteure en profite pour mettre le doigt sur la situation des femmes, une fois libérées de prison. Les liens peuvent être très difficiles à renouer, dans certains cas et impossibles lorsque des proches décèdent. Dans d’autres cas, certaines femmes ressortent avec un traumatisme et ne veulent plus fonder une famille. 

Femmes haïtiennes ‘’Poto Mitan’’ ? Non Merci, tel est le titre du texte de l’architecte Anne-Doris Lapommeray qui met en lumière l’expression créole “Poto Mitan, pilier en français”, souvent utilisée pour désigner la femme au sein d’une famille/foyer. « L’interminable liste d’exigences que la société haïtienne fait aux femmes pour leur accorder ce titre de Poto Mitan n’est pas sans danger », a fait remarquer l’auteure. Pour Ann-Doris Lapommeray, le Poto Mitan impute aux femmes un rôle de soldats, de robots, de combattantes de la vie à qui on retire toute liberté d’expression. À qui l’on impose aussi d’étouffer leur vécu. 

Pour sa part, l’activiste féministe Sharma Aurélien aborde la situation des femmes haïtiennes dans les familles monoparentales en présentant un sombre tableau. Selon elle, ces familles-là constituent un fait social très répandu en Haïti et seraient renforcées en quelque sorte par le séisme dévastateur du 12 janvier 2010. La féministe Sharma Aurélien analyse cette réalité par rapport à l’irresponsabilité des pères biologiques. 

La plume de la professeure d’histoire et de géographie en France, Jessica Lundi-Léandre, est également à découvrir dans le 3e numéro du carnet féministe Alaso à travers son texte « S’enraciner », co-écrit avec Sergina Trenti. L’œuvre met l’accent sur la nécessité de se détacher de la filiation et du « schéma normé » de la famille. « La mise en application d’une sororité noire et d’une adelphité queer noire tant rêvée adolescente est un terreau fertile pour me distancier du schéma familial de base qui découle de mes frustrations et des normes mis en avant depuis ma tendre enfance par la société », explique Mme Lundi-Léandre qui a été adoptée par une famille monoparentale blanche. 

Même si Sergina Trenti a été élevée par une mère et un père, cela n’empêche qu’elle soit submergée par la même préoccupation que sa collaboratrice Jessica Lundi-Léandre. « J’ai bénéficié de cet idéal. Et pourtant, la construction d’une famille au côté d’un homme, j’ai l’impression d’en connaître la notice depuis que je sais lire et écrire. Je connais aussi les risques potentiels et les maux auxquels s’attendre. Je ne sais pas comment faire famille avec une femme - ou quelqu’un qui n’est pas un homme cis - ni à quoi cela ressemblerait de vieillir ensemble. Je ne connais que très peu les options existantes pour devenir parent noir et queer », souligne-t-elle. 

À travers ‘’L’enfance-prétexte dans la littérature haïtienne’’, la professeure de littérature française et caribéenne, Darline Alexis, analyse les romans haïtiens et la présence des enfants dans ces romans. D’après elle, on trouve un élément constant dans le texte. « C’est rare de trouver, dans les romans du début du XXe siècle jusqu’à ceux qui sont récents à quelques exceptions, des enfants qui ne sont pas des prétextes pour aborder d’autres problèmes. Et le fait qu’on a cette constance, je la rattache à la mission, qu’initialement nous avons donné dès le départ à la littérature qui est d’éduquer, de corriger nos défauts, dénoncer nos écarts », a fait remarquer Mme Alexis. 

Se fiant à son travail dans la littérature haïtienne, elle pense que le plus souvent, les enfants sont des prétextes pour dénoncer les injustices et inégalités sociales, les violences faites à l’égard des enfants en particulier sur les filles. Mais en même temps ce sont des personnages "enfants" qui nous permettent de voir l’évolution des débats au sein de la société. « J’adore voir ce passage de Zoune à Sentaniz et atterrir à Ti Salo (Le petit Salo), parue dans le recueil Madan Marye de Paulette Poujol Oriol. Nous constatons une évolution parce que jusque-là, Sentaniz était une fille, mais maintenant un garçon se trouve dans la peau de ce personnage. Les mêmes sévices sexuels que subissent les filles, les garçons n’en sont pas épargnés », précise-t-elle. 

Contribution effective …

Pour ce troisième numéro, l’Organisation féministe NÈGÈS MAWON a effectué un appel à contribution via les réseaux sociaux. Deux autrices ont été sélectionnées suite à l’annonce : Dorvensca Machla Isaac et Stéphanie François. 

À travers le texte « Machine à broyer », la première fait ressortir une pensée qui va à l’encontre de celle de fonder une famille. « C’est moi qui dois comprendre que mon corps n’a pas assez de place pour quelqu’un d’autre. Que je ne peux pas porter quelqu’un, car je ne sais pas me porter moi-même », écrit-elle arguant que la maternité est un choix et non un devoir. 

De son côté, Stéphanie François a soumis "Degoute". « À partir des échanges que j’ai eus avec des familles, particulièrement des femmes et filles, et à partir de mes observations, j’ai pu comprendre que dans les familles les comportements varient par rapport à l’intimité des filles au sein de ces dernières », avance-t-elle. Dans une courte vidéo diffusée dans l’émission susmentionnée (quelle émission ?), la comédienne a fait savoir que dans plusieurs familles, les femmes soumettent les filles à une inspection méticuleuse de leurs culottes, une fois portées. 

Pour ces femmes, les pertes vaginales sont un signe d’exploits sexuels. « Donc, DEGOUTE est mon témoignage personnel par rapport à ce que j’ai vécu et ce que j’ai vu dans mon entourage provenant des discussions sur les pertes vaginales », souligne-t-elle. L’œuvre de la comédienne souhaite apprendre aux filles que les pertes vaginales entrent dans un processus normal. « Pas la peine de chercher à obtenir un vagin sec, le vagin idéal aux yeux de notre société », conseille Stéphanie François. 

Prétexte pour aborder certains problèmes sociaux 

À travers « FANMI », la réalité des femmes dans la sphère politique en Haïti a été observée, notamment dans « Femmes en politique en Haïti : le défi du pouvoir », un texte de Jeanne-Elsa Chéry. La journaliste pense qu’investir la scène politique est une préoccupation féministe majeure des mouvements sociaux des femmes à travers le monde. Ce qui l’a poussé à produire sur la sous-représentation de la gent féminine sur la scène politique. Selon elle, les revendications nationales et les structures politiques doivent cibler le problème que constitue la minoration des femmes dans les instances de pouvoir et attribuer plus de légitimité à celles-ci. 

« Le champ politique ne pourra se reproduire sans se préoccuper de ce déficit démocratique qu’est le manque de représentation politique des femmes », croit la coordonnatrice de la plateforme Mus’Elle. 

« Alaso », initié par l’organisation NÈGÈS MAWON se veut être cet espace qui lance les débats féministes en ce sens. Il vise à encourager les femmes à produire des réflexions, des critiques, des analyses et des discussions sur les problèmes liés aux femmes haïtiennes. Ce carnet féministe est écrit en français/créole haïtien et créole haïtien/anglais et est publié deux fois par an, soit en avril et en novembre. Il compte déjà Rezistans (résistance), Fwontyè (frontière) et Fanmi (famille) à son actif. 


Marie Lunix Hogla Cerisier