Par  Kerlande FLEURIO

Juriste-Féministe


A l’ère de la mondialisation et de la transmutation de la société, il est prépondérant de poser et de redéfinir la place de la femme dans les espaces de décision. Car, dans une perspective genrée de la prise en compte de l’importance des femmes dans le développement économique et politique de notre communauté, nous devons miser sur une égale accessibilité des postes de décision à toutes les personnes indistinctement sans aucune discrimination de genre.  

En effet, dans notre société patriarcale, la place de la femme, ainsi que celle de l’homme, a été prédéfinie. La femme est prédestinée à se vouer à son foyer, faire des enfants et se consacrer à des tâches ménagères si bien que, dès qu’elle se départ de ces obligations, elle est marginalisée et considérée comme anormale, parce qu’elle a choisi de ne pas correspondre à ce tableau.

La société est régie par un ensemble de clichés sexistes et stéréotypés qui transforment en objet et en marchandise le corps de la femme. Ces clichés revêtent la forme de propos ou d’actions qui visent à occulter le savoir-faire et le savoir-être de la femme au profit de sa composition physique. D’où, la remise en question systématique de la capacité de la femme à diriger et administrer dans les sphères publiques et politiques. Alors que plus d’un clame la capacité de gestion de la femme dans les foyers, cette même capacité est remise en doute quand la femme doit assumer un poste de responsabilité dans une institution publique ou privée, dans une fonction politique ou élective etc.

Alors, si on essaie de nous référer à l’ordre des priorités établi par la société, c’est que la capacité de la femme de manager, de gérer n’est efficace qu’entre les quatre murs de la maison alors que, celle des hommes l’est dans tous les espaces publics et politiques de décision.

Ironie ou hypocrisie dirons-nous, mais la société qui, dans un premier temps, vante et fait l’éloge de la femme comme être multidimensionnel et multitâche, est la même qui oppose son veto, qui brandit les notions d’incapacité et d’incompétence lorsqu’il s’agit pour cette dernière d’occuper un poste de direction dans les hautes sphères décisionnelles.

C’est intriguant, voire discriminant, de voir comment des pseudos machistes à l’esprit truffé d’insanités sexistes essaient de justifier la mise à l'écart des femmes dans les espaces de décision par un manque de compétence et d’efficacité de la part de ces dernières. Alors, si nous devons utiliser ces mêmes arguments vides de sens, nous dirons que les hommes sont ceux qui ont toujours été au commande, du pouvoir exécutif au pouvoir législatif, de la gestion des grandes entreprises à la mise en place de politique économique, ils sont ceux qui gèrent, contrôlent et financent.

Par conséquent, comment la société a-t-elle pu atteindre cet état de délabrement économique et politique ? N’est-il pas temps de revoir la façon dont la femme est perçue dans notre société ?

C’est à croire qu’ici, nous devons citer Charlotte Whitton qui a dit à propos de la femme: ‘’Quoi qu’elle fasse, la femme doit le faire deux fois mieux que l’homme pour qu’on en pense autant de bien. Heureusement, ce n’est pas difficile’’. Car, en dépit des formules discriminatoires employées par la société visant à exclure les femmes des postes de responsabilités, elles sont celles qui font bouger l’économie nationale et elles sont près de 65% à travailler dans presque tous les secteurs d’activités formelles et informelles, des ‘’madans saras’’ aux femmes professionnelles, elles laissent leur empreinte dans l’économie.

Cependant, il est à constater que malgré la participation économique et politique des femmes dans notre société, elles sont reléguées au second plan, elles ne participent pas à l’élaboration des mesures économiques visant à prendre en compte leurs besoins spécifiques. Les autorités compétentes ne définissent pas leurs politiques économiques de façon à faciliter l’émergence des femmes dans la création de petites et de moyennes entreprises.

La plupart des femmes travaillent sur le cul pour faire fonctionner leurs activités commerciales. Elles n’ont aucune couverture sociale pouvant assurer leur protection en cas de maladies et d’imprévus sociaux ou de catastrophes naturelles. Et, quant à leur participation à la vie politique du pays, elles sont sous-représentées ou peu représentées parce que, premièrement, les lois électorales manquent de dispositions coercitives ou incitatives visant à encourager l’intégration des femmes dans la course électorale.

Deuxièmement, l’Etat n’a aucune volonté de reconnaître et de mettre en application les instruments juridiques nationaux et internationaux promouvant la participation des femmes dans les postes électifs. La non-prise en compte des facteurs limitatifs tels les lois discriminatoires, le statut de subordination de la femme, le manque de moyens financiers et surtout le manque d’éducation formelle et de formation professionnelle nous ramène au triste constat d’un Etat qui ne souhaite pas aboutir à la parité politique et économique dans notre société.

Par ailleurs, l’Etat central dit promouvoir l’égalité politique et économique des femmes dans notre société, mais comment cette égalité peut-elle être réelle si l’Etat ne tient pas compte des particularités de chaque groupement et que les mécanismes édictés ne permettent pas l’inclusion de tous.

Comme l’a énoncé l’objectif no.5, des objectifs de développement durable (ODD) présenté par l’organisation des Nations-Unies (ONU), parvenir à l’égalité des sexes et autonomiser toutes les femmes et les filles est une nécessité pour aboutir à une société équilibrée. Dans l’article 7 de la convention internationale sur l’élimination de toutes les formes de discrimination à l’égard des femmes (CEDEF), il est recommandé aux Etats ‘’de prendre toutes les mesures appropriées pour éliminer les discriminations à l’égard des femmes dans la vie politique et publique de son pays, tout en leur assurant dans les conditions d’égalité avec les hommes le droit de voter à toutes les élections, dans tous les référendums publics et d'être éligibles à tous les organismes publiquement élus’’.

Ce même article en ses alinéas b, c et d, prescrivent aux Etats, ‘’de faciliter la participation des femmes dans l’élaboration de politique publique de l’Etat et à son exécution, d’occuper des emplois publics et exercer toutes les fonctions publiques à tous les échelons du gouvernement et de participer aux organisations non-gouvernementales s’occupant de la vie publique et politique du pays’’.

Et, en tenant compte des dispositions de la déclaration universelle des droits de l’homme (DUDH), en son article 21 alinéa 1 et 2, il dispose que: « toute personne a le droit de prendre part à la direction des affaires publiques de son pays, soit directement ou par l’intermédiaire des représentants librement choisis, toute personne a droit d’accéder dans des conditions d’égalité aux fonctions publiques de son pays’’.

Au regard de ces considérations légales nous sommes en droit de questionner la responsabilité de l’Etat haïtien qui jusqu’à présent peine à garantir dans des conditions égales l’accessibilité des femmes et leur représentation dans la vie politique et économique du pays.

Par conséquent, il est n’est pas inopportun de rappeler à la société que sur l’échelle démographique, les femmes représentent plus de la moitié de la population et que de ce fait, il est invraisemblable de penser développement économique et politique sans une participation effective des femmes dans les espaces décisionnels. Pour cela, nous devons miser sur l’égalité des chances de réussite en permettant aux femmes d’avoir les mêmes possibilités d’accès à l’éducation, à l’emploi tout en éliminant les barrières discriminatoires découlant des perceptions socio-culturelles sur les qualités de la femme à diriger.

L’indépendance économique des femmes constitue l’un des piliers pour la croissance économique de notre pays et l’Etat étant le garant de la mise en application des lois nationales et internationales doit faciliter des conditions de travail appropriées aux femmes et leur accès aux ressources économiques tout en leur permettant de participer à la formulation des politiques économiques, financières et commerciales.

Parce qu’en nous référant aux dispositions constitutionnelles relatives à la participation des femmes à tous les niveaux la vie nationale (art. 17.1 const.) et l’article 317 du code du travail haïtien prônant l’égalité salariale précise que : « pour un travail de valeur égale, la femme recevra un salaire égal à celui payé au travailleur du sexe masculin ».

L’égalité économique et l’égalité politique sont des atouts pouvant garantir une juste participation des femmes dans les espaces de décision, car la balance inégalitaire ne fait poids qu’avec des contraintes liées aux manques de ressources financières des femmes et leur sous-représentativité dans les sphères décisionnelles. Alors, il est sensé de croire que pour le bien-être collectif et l’aboutissement de l’égalité de genre dans notre société les femmes ne sont et ne sauraient être des spectatrices mais des actrices de changement capable de décider, de diriger et de participer aux prises de décisions pouvant conduire à la bonne gouvernance du pays.