Reportage 


Le visage pâle et tendu, les mains moites, Wesly Dorvilien, 12 ans, est bègue dès sa naissance. Il est 14 h. Nous sommes chez lui à Canaan, commune de la Croix-des-bouquets située  à 12 km au nord de Port-au-Prince. Élève de la 7e, il peine à trouver les mots quand il s’exprime. Ses parents ont quatre garçons, deux d'entre eux sont bègues. Mais Wesly est le plus affecté. « À la maison lorsque je suis excité, ma mère qui, dans pareille situation ne sait à quel saint se vouer, verse de l’eau sur tout mon corps pour me calmer. Parfois, j’ai envie de me battre contre mes amis et contre ceux qui ne le sont pas, lorsqu’ils n’arrêtent pas de me harceler », crie-t-il. 

Pour lui, c'est une honte. Car, il ne peut pas parler en public. « J’en ai vraiment marre de cette situation », crache-t-il d'un ton ferme. À l’école, son calvaire est pire. Si certains se frappent le front ou une autre partie de leur corps, lui, il a l’habitude de frapper le banc. Une stratégie utilisée pour pouvoir trouver les mots. « À l’école, la plupart des enseignants ne me voient pas comme les autres. Si, par malheur, en récitant mes leçons, je bégaie en même temps, ils me fouettent souvent. Le personnel de l’école a l’habitude de m’envoyer auprès du directeur pour qu’il me gronde ». 

Caroline Lormil, mère de Wesly, ne cache pas son inquiétude face à la situation à laquelle son enfant s'expose. Les enseignants ne font jamais preuve de patience avec son fils, dénonce-t-elle. « En ce qui a attrait à ses leçons, vu qu'il a beaucoup de difficultés à trouver les mots, on lui donne zéro comme note, et on lui fouette », se plaint la mère de famille tout en se disant épuisée par cette situation. Toutes les semaines, même si c’est énervant, elle se voit obligée de passer à la direction pour les faire savoir qu’ils doivent être patients avec son enfant. Elle n’a pas le choix. « Il est moins bon que les autres. La solution n’est pas de le fouetter. Utiliser d’autres moyens, sinon il ne fera plus partie de cette institution », raconte-t-elle, désolée. 

Le bégaiement est un trouble de la parole qui se caractérise par des répétitions involontaires et l'allongement des sons et de syllabes souvent accompagnés de pauses et de blocages. Des centaines d’enfants et d’adultes en souffrent en Haïti. Chez nous, il parait qu’il y a davantage d’hommes qui en souffrent que des femmes, du moins, nous les rencontrons plus facilement. 

Rose Angy Debois est médecin. Elle travaille dans une clinique privée depuis plus de quatre ans. La jeune professionnelle rencontre souvent ces patients dans son milieu de travail. Selon ces explications, ce trouble est plus présent chez les garçons que les filles. « Aucune cause ou raison ne justifie encore ce trouble », explique-t-elle. Il y a deux types de bégaiement. Le premier est le bégaiement développemental transitoire. 75% des cas se retrouvent dans la catégorie âgée 2 à 4 ans. L'enfant n'aura pas à vivre avec ce problème durant son adolescence. Le deuxième, c’est le bégaiement développemental persistant entre 2, 4 ans et plus, déjà son nom l'indique. Ce type persistera chez l'enfant à l'âge adolescent et adulte. 

Les causes et facteurs du bégaiement ne sont pas encore établis et précisés, mais par hypothèse, ça a un aspect neurologique, psychologique et comportemental. Le milieu du langage, le stress et les problèmes psychologiques peuvent l'aggraver. Il n’y a pas de remède pour le bégaiement, on est obligé de vivre avec ou du moins au fil des années. Ça peut être réduit ou disparaître. « Lorsqu'un parent remarque ce genre de trouble chez son enfant, il est urgent et important de consulter un médecin, notamment un orthophoniste (un spécialiste en la matière) », insiste-t-elle. 

Des mal-compris ? 

En Haïti, les enfants ou jeunes bègues sont considérés comme des gens muets. De l'intimidation ? Shelove Jardinier, 15 ans. On l'a rencontré à Bon Repos, toujours dans la commune de la Croix-des-Bouquets, un peu plus loin. Vivantt dans une famille de cinq enfants, elle est en classe de 3e. Les frères de la jeune fille sont aussi bègues. « Lorsque les gens prennent plaisir à m'intimider, ça me rend souvent déprimée, et frustrée. Je n'ai pas voulu être comme ça. Ce handicap joue contre moi », dit-elle d'un air colérique. Autrefois, ça l’avait beaucoup intrigué. Elle se sentait très mal. Ce, au point de ne vouloir même poser des questions en salle de classe. 

« Participer aux activités de mon école, c’était très difficile. J’ai commencé à avoir confiance en moi cette année, parce que la directrice m’a amplement aidé à surmonter tout ça. Même si je suis toujours timide, mais ce n’est plus comme avant », ajoute-t-elle. Blocage dans leur entourage, ces jeunes se sentent méprisés et mal compris. Jinio est technicien en informatique qu’il pratique depuis plus de sept ans. Il vient d'avoir ses 26 ans et vit avec sa mère et son fils à Jérémie, commune de la Grand’Anse, dans une localité dénommée " Fanm pa dra". Il nous fait des confidences au sujet de son vécu avec le bégaiement. 

« Je me sens différent des autres. Parfois, j'ai envie de parler aux gens, mais j'ai peur qu'ils se mettent à se moquer de moi. Peut-être, c'est un manque de confiance. J'utilise des astuces, comme claquer mes doigts, cligner des yeux pour saisir quelques mots. J'ai toujours l'impression que je vais perdre le souffle », avoue-t-il.

Pour mieux comprendre la question, nous sommes allés voir un psychopédagogue. Responsable d'un centre d'accompagnement d’enfants en difficulté d'apprentissage, Rosecadelle Benjamin est psychopédagogue depuis plusieurs années. Elle y travaille depuis plus de trois ans, dans le sud du pays. Nous devrions être patients envers les enfants, car ils sont vulnérables, estime-t-elle, ajoutant qu’aider les enfants à retrouver des mots n'est pas une bonne chose. « Taper un enfant, durant son apprentissage, n'est pas conforme à la loi. Ces genres d'actions peuvent avoir de grosses conséquences sur la vie de ces élèves et même d’une génération », prévient-elle. 

Elle encourage les autorités à repenser le système éducatif, regrettant que de nos jours, les enseignants soient de simples enseignants, mais n'ont aucune passion pour le métier. Un parent doit être patient. Il doit être aussi la première personne à accepter son enfant tel qu’il est. Entretenir des conversations avec son enfant de temps à autre afin de le mettre à l'aise, souligne la spécialiste. 

Le bégaiement risque d’avoir des conséquences énormes sur le mental de la victime, à en croire Mme Benjamin. Un manque d’estime de soi est le premier des impacts psychologiques. Une situation qui fait que les personnes affectées sont repliées sur elles-mêmes, devenues timides et s’excluent. « Cela peut lui causer d’énormes torts lorsque des gens prennent plaisir à l’intimider à cause de son handicap. Il pourrait se sentir anormal. Il aura toujours peur de parler même s'il a quelque chose qui ne va pas bien chez lui. Cet enfant peut être agressif, se battre avec des gens et même parfois sans aucune raison », énumère l’experte en entrevue à Enquet’Action. 

Il y a certaines écoles, qui ne prennent vraiment pas en charge ces enfants. En ce qui a attrait aux leçons à l’oral, l’enfant peut rencontrer beaucoup de difficultés. Le bégaiement n’est pas un trouble d’apprentissage, mais plutôt un trouble de langage. Il y a certains parents qui aident leurs enfants à la maison, et des enseignants professionnels qui font du bon boulot avec eux, poursuit-elle. 

Des astuces inimaginables pour faire disparaitre le bégaiement

La mère de Shelove est commerçante et couturière. Elle se débrouille pour se frayer un chemin qui mène vers le succès. Mme Jardinier se sent mal à l'aise de voir comment les gens traitent ses enfants à cause de leur bégaiement. Lorsqu'ils étaient petits, à force qu’elle s’inquiétait de leur blocage au niveau de la communication, elle avoue s’être obligée d'utiliser des remèdes traditionnels afin d'éradiquer ce problème. 

« Je mettais de l'eau dans un pilon, à chaque fois qu'on frappait le manche, quelqu'un les appelait, et en répondant, ça pouvait cesser définitivement », a-t-elle expliqué avec précision. « J'avais l'habitude de leur faire avaler de l'eau ayant servi au lavage de riz qu'on allait cuisiner. Parfois sous certaines lunes plus brillantes que d'autres. Rien n'a vraiment fonctionné », ajoute-t-elle. 

Itherford Jérôme, 23 ans, est né à Martissant à l’entrée sud de Port-au-Prince dans une famille de quatre enfants. Étudiant en génie civil, il est le seul à être bègue. À la majeure partie des enfants qui sont bègues, leurs parents prodiguent beaucoup de remèdes, raconte-t-il. « Mes parents, précisément mon père, avait l’habitude de me donner de l’eau de riz à boire (l’eau qu’on lavait le riz). Ensuite, ils prenaient le malin plaisir de mettre un pilon sur le toit de la maison avec de l’eau dedans. Et le lendemain, je devais le boire », se rappelle-t-il, tristement. « Je ne voulais pas le boire, mais, avec mon père, j'étais obligé. Je pense que c’est de la superstition ». Ça n’a vraiment pas marché, soutient-il. 

Le stress l’empêche encore de trouver le bon mot. Et, maintenant il dit avoir compris qu’il devrait être calme afin de trouver les mots exacts. Parfois en salle de classe, s’il a une question, il peut prendre beaucoup de temps pour la formuler. Avant qu’il prononce un mot, il réfléchit beaucoup. Je parle tout bas, pour voir si ça sonne bien, avance-t-il. « Ces remèdes que mes parents m’ont infligés n’ont rien à voir avec l’amélioration au niveau de mon langage. Je suis extrêmement refermé sur moi-même, parce que mes amis rigolaient à cause de mon bégaiement ». 

Jean Yves Blot est docteur en anthropologie. Il enseigne cette matière depuis les années 90 et travaille aussi au ministère de la Culture. Selon lui, ces pratiques utilisées pour guérir le bégaiement méritent d’être investiguées. Il y a des croyances qui existent dans la réalité haïtienne pour les personnes bègues, aveugles ou autres personnes qui ont un handicap physique. Il y a des rituels tels que boire de l’eau de riz, frapper un pilon en appelant la personne en question et parfois demander à la personne de chanter, cite-t-il. 

« Tous les peuples ont leurs croyances. Ce n’est pas seulement les Haïtiens qui pratiquent ces genres de rituels. Ce sont des solutions que les peuples essaient d’apporter à un ensemble de problèmes qui existent », épilogue-t-il. En tant qu’anthroposociologue, on peut associer cela à ce qu’on appelle : société et solutions magiques. « Il y a un ensemble de traitementss qui ont un rapport avec la magie. La croyance est importante dans la mesure où les gens croient en ces choses. Est-ce que tous ces rituels sont nécessairement vrais ? La réponse est non », admet-il.

« Dans ces situations, à savoir l’eau de riz et celle du pilon, les gens le font parce qu’ils le croient. Nous devrions rééduquer la population si nous voulons réellement aller de l’avant. C’est ce qui constitue un blocage au niveau de la société », explique l'ancien directeur du bureau national d'ethnologie.


Thamar Elias