La maternité est l’une des plus belles étapes dans la vie d’une femme qui souhaiterait gratifier le monde d’une part d’elle-même. Cependant, si dans bien des sociétés, la maternité rime avec joie et bonheur, en Haïti, la plupart du temps, elle est synonyme de peur et de frayeur. Entre les mythes et le scepticisme liés à la représentation socio-culturelle de la femme enceinte dans notre communauté, la peur de perdre la vie en la donnant ou encore de perdre sa dignité en donnant la vie est l’une des tares qui rebutent plus d’une. Il est incontestable, qu’une femme qui décide de porter une grossesse à terme en Haïti décide d’offrir sa vie en holocauste, surtout pour celles en situation économique précaire. Car, cette catégorie de femmes marginalisées doit non seulement faire face aux regards accusateurs de la société mais elles doivent aussi faire face aux remontrances, aux propos discriminatoires et au mauvais accueil de certains professionnel.le.s du corps médical, une forme de violence occultée, banalisée par la société. On aurait dit, que quand on est une femme enceinte, et de surcroît pauvre, sa dignité doit être malmenée. A cela s’ajoutent le manque d’équipements dans la plupart des hôpitaux et la mauvaise qualité des soins prodigués aux femmes enceintes.

La violence obstétricale se définit comme : « Tout comportement, acte, omission ou abstention commis par le personnel de santé qui n’est pas justifié médicalement et/ou qui est effectué sans le consentement libre et éclairé de la femme enceinte ou de la parturiente ». En gros, la violence obstétricale se réfère à l’attitude du personnel médical, de l’infantilisation de la femme enceinte, du manque de respect et du manque de communication, etc. Il est important de retenir qu’ici, le mot consentement est expressément cité car, il est le ciment qui consolide toute relation qu’elle soit interpersonnelle ou médicale. Or, en Haïti, on a cette mauvaise manie de minimiser l’importance du consentement dans nos rapports, et ce, de quelque nature que ce soit. Dans le domaine médical, le rapport entre médecin et patient devrait être empreint de confiance et de sérénité. Car, la femme qui accouche doit se sentir en sécurité, en paix et parfaitement informée durant tout le processus.

Malheureusement, ce qui en autre part et en autre lieu est la norme, en Haïti, elle est une exception. Il est courant qu’en Haïti, que des femmes enceintes se fassent insulter, maltraiter par le personnel médical au moment de l’accouchement. Parfois certaines ignorent même si elles doivent accoucher par voie naturelle ou par césarienne. Et, les avantages ou les risques qu’elles pourraient encourir, si jamais, elles choisissent une voie plutôt qu’une autre ne leur sont pas présentées. Donc, La plupart des femmes haïtiennes qui accouchent, n’ont pas toujours le loisir de choisir la manière dont elles souhaiteraient que leur accouchement se passe. Soulignons aussi les nombreuses séances de toucher vaginal, où la seule explication qui leur est avancée avec désinvolture en plus c’est : ‘’Madanm ouvri pye w pou m ba w gan, pou m konn nan ki pwen timoun nan ye.’’

L’état de grossesse de la femme ne la rend pas moins entière ou inapte à prendre des décisions pour sa vie et celle de sa future progéniture. Et, cela n’enlève pas non plus le droit au respect de sa personne. Pour certaines femmes, l’accouchement reste un mauvais souvenir, un cauchemar inoubliable. Il y’a de ces mots, de ces regards, de ces touchés que l’on n’oubliera jamais, et ce, même après des années, on se rappellera toujours de son impuissance ou de son incapacité à protéger sa dignité et son intimité. 

« C’était un samedi soir, à la fois peureuse et excitée, Delila allait mettre au monde son premier petit garçon. Ce qui devrait être un moment magique pour elle, s’est transformé en un instant cauchemardesque. Car, au moment d’accoucher, en proie à une terrible douleur, elle ferma ses cuisses et le personnel soignant en charge de l’accouchement, sur un ton condescendant, nonchalant, lui dit : Frenk ouvè janm ou madanm, lè w t ap pran l lan ou pa t ouvè pye w byen pwòp. Se pa sèl ou k vin akouche la non. »

Il y’a des Delilas partout dans nos maternités qui doivent faire face à ces genres de moqueries, à cette absence d’empathie et de compassion de la part de certains membres du corps médical. Dignité volée, irrespect de son intimité, c’est le lot des femmes qui accouchent dans les centres de maternité publiques. Qu’il s’agit de violence verbale ou physique lors de l’accouchement, les femmes n’en parlent pas, parce qu’il n’y a aucune oreille, aucune entité disponible pour écouter leurs complaintes. D’ailleurs, cette forme de violence est méconnue dans la société, parce qu’elle est systémique donc, normalisée.

Les violences obstétricales sont des violences de genre, elles sont spécifiques et touchent particulièrement les femmes. Donc, l’on comprend pourquoi aucune considération n’est portée quant à la violation des droits de la femme enceinte et de l’atteinte à sa dignité. Par ailleurs, dans d’autres contrées, plusieurs mouvements de femmes dénoncent les violences obstétricales et exigent le respect dans les soins de la maternité en vertu de la charte internationale pour les droits des femmes en période périnatale à laquelle plusieurs pays d’Europe et d’Amérique latine ont adhéré.

Malheureusement, comme dans la majorité des cas où, un Etat doit faire un choix juste et éclairé pour protéger ces citoyens, Haïti est en défaut. Alors, pas la peine de vous dire, que nous étions aux abonnés absents, au moment de la ratification de cette charte. Toutefois, nous devons souligner que le plan national de lutte contre la violence faites aux femmes pour la période 2017-2027, élaboré par la concertation nationale de lutte contre les violences faites aux femmes, a expressément fait référence à la violence obstétricale comme étant tout acte de coercition et de privation d’information, de consentement ou de tout acte qui enfreint l’exercice du droit de la femme dans une situation périnatale. Il s’agit d’un document référentiel qui ne dispose d’aucune force légale ou de contrainte imposable par devant les cours et les tribunaux. Alors, par ce billet j’enjoins l’Etat haïtien, les organismes de défense des droits humains et les organisations féministes à se pencher davantage sur les violences obstétricales dont sont victimes les femmes dans les maternités. La violence obstétricale, forme de violence bridée par la société est révélatrice des inégalités de genre, des stéréotypes et des discriminations qui perdurent dans notre société à l’égard de la femme. Le non-respect ou la non prise en compte du consentement de la femme avant et pendant la période périnatale, nous ramène vaguement à cette vieille cliché du patriarcat qui décide de censurer la parole et la volonté de la femme à consentir ou de choisir librement ce qu’elle souhaite pour elle. Donc, cette forme de violence est une parfaite réplique de la domination patriarcale et de la domination institutionnelle organisée, orchestrée pour rappeler à la femme qu’elle est faible et fragile. Par conséquent, incapable de prendre des décisions raisonnables. En d’autres mots, cette forme de violence traduit une volonté d’emprise sur le corps de la femme.

Alors, aujourd’hui, il est plus que temps de prévenir les violences obstétricales, en encourageant le personnel soignant à adopter une attitude bienveillante et non discriminatoire envers les femmes tout en prenant le temps de les écouter, de respecter leur choix et de les informer. Car les actes de violences ne sont pas isolés, ils sont le signe d’un profond malaise et de déséquilibre dans la société. Pour cela, nous devons œuvrer dans le but d’atteindre une égalité réelle, exempte de toute forme de violence à l’encontre de la femme. Cette dernière est libre de disposer de son corps et de décider de la manière dont elle souhaite vivre son accouchement sans qu’on ait besoin de la caser dans la cellule d’infériorité ou réduite.

 

NB: Delila, nom d'emprunt.

 

Kerlande Fleurio    


CVisuel: Francesca Theosmy / EA