Reportage 


Karine Pierre* est aujourd’hui âgée de 20 ans. Elle a les yeux bridés, un sourire radieux et les cheveux coiffés de longues tresses. La mort subite de ses parents en l’espace d’un an, a chamboulé sa vie. Elle a décidé de traverser en République dominicaine avec une amie lorsqu’elle avait l’âge de 16 ans sans des documents légaux. D’un cœur désorienté, elle retrace le récit de l’enfer vécu lorsqu'elle a essayé de passer de l’autre côté de la frontière. 

« Je me souviens comme si c’était aujourd’hui. Nous étions cinq personnes, trois femmes et deux hommes sur la route. Trois passeurs nous conduisaient vers la terre promise. À notre grand étonnement, en cours de route, les passeurs ont dégainé leurs machettes et ont menacé de nous exécuter. Ils ont ligoté les deux hommes à un arbre, et nous ont violés », se rappelle-t-elle avec beaucoup d’émotion dans la voix. Au lendemain, une patrouille militaire les arrête et les autorités migratoires les ont rapatriés vers Haïti. Pour l’instant, elle vit chez sa sœur ainée à Fort-Liberté, dans une maison de quatre pièces. 

Des enfances perdues et gâchées le long de la route

Dans la traversée, les choses ne passent pas comme prévu pour les migrants. C’est le cas de Sonise, 17 ans, qui allait rencontrer son frère aîné pour passer les vacances de Pâques 2022 de l’autre côté de la frontière. Nous l’avons rencontré à Milot dans le Nord d'Haïti, en sa résidence privée. Une maison entourée de cocotiers, de manguiers et des fleurs située dans la section communale de Lambert. 

« J’ai failli être violée par deux hommes dans une voiture. Mon frère a payé 15 mille pesos à un passeur connu sous le pseudonyme Lafimen (la fumée en français). Nous avons quitté la frontière de Ouanaminthe le lundi 28 mars 2022, l’un des jours réservés au marché ''binational''. Il était environ 10h du soir. Nous roulons à grande allure, la voiture s’arrête brusquement, le chauffeur m’a dit qu’elle est surchauffée. Il descend pour vérifier, confie-t-elle sans langue de bois. La personne qui était à sa droite commence à me faire des attouchements et m’embrasse sur la main. Le chauffeur remonte la voiture et ferme le capot. Heureusement, une patrouille militaire s’est présentée, le temps de s’enfuir, on nous a arrêtés ». 

Cependant, Sonise se sent humiliée à la suite de cette douloureuse expérience. Elle ne veut plus voyager dans ces conditions irrégulières. Sa sœur, Joana Pierre, s’est dite choquée de la nouvelle de sa benjamine trahie par un passeur habitué de la famille. Il a tellement inspiré confiance à la famille qu'elle n’aurait jamais pensé qu’il agirait de la sorte. « Je demande aux parents de ne pas confier leurs enfants à qui que ce soit. Si nous ne pouvons pas accompagner nos adolescents, mieux vaut ne pas les laisser partir », conseille-t-elle. 

Les autorités dominicaines dans la déportation des Haïtiens.nes n’épargnent ni les mineurs qu’ils soient accompagnés ou pas. Les histoires se suivent, mais ne se ressemblent pas.

Yveline, une mineure de 16 ans, vivait en République dominicaine chez une dame à Santiago sous l’autorisation de ses parents. Au moment où elle s’apprêtait à acheter dans une boutique du quartier, elle a été appréhendée par les autorités et refoulée à la frontière de Ouanaminthe. Elle était inconsolable, ne voulait plus manger. « Je ne savais quoi faire à mon arrivée. Je ne connaissais personne dans le bus. J’avais vraiment peur. Je veux retourner là-bas. Je ne peux plus rester ici », s’interroge-t-elle. Des jours après, les responsables de l’Institut du Bien Être social et de Recherchesl (IBESR), institution étatique, l’ont aidé à retrouver ses parents à Limonade. 

La précarité en première ligne

La précarité des familles haïtiennes pousse les parents à tomber sous le charme des trafiquants qui les promettent monts et merveilles en vue de laisser leurs enfants de moins de 18 ans traverser en République dominicaine. Dans la réalité, ce n’est que de la tromperie. 

Si certains enfants sont séparés d’avec leurs parents lors des déportations, d’autres se rendent en République dominicaine sans eux. Pour Fédorah Pierre-Louis, directrice d’engagement public à World Vision internationale en Haïti, ils ont fui notamment le Restavèk en Haïti, pratique assimilée à de l’esclavage. « Ils ont décidé de s’évader pour aller chercher une meilleure condition de vie », précise la responsable de l’organisation humanitaire chrétienne, soutenant que le restavèk a un lien serré et direct avec la migration des enfants non accompagnés. 

Par ailleurs, Barthélémy Jean-Noël, coordonnateur de la ligue universitaire des droits de l’Homme du Cap-Haïtien, met en garde les parents face à ce phénomène. En ce qui a trait à la traite des mineurs, il conseille aux parents de ne pas faire confiance aux délinquants, malintentionnés et passeurs pour laisser partir leurs enfants sous la base des promesses de travail et scolarité. « Les parents ne devraient pas accepter. Il faut informer les autorités », suggère-t-il. Le défenseur des droits humains invite tous les secteurs de la société civile à œuvrer ensemble en signant des pétitions et en faisant des manifestations pour inciter les autorités à assumer leurs responsabilités face à la menace imminente, de la problématique de la traite des humains, des mineurs et qui fait trop de tort à la population, à la dignité humaine.  

Les enfants non accompagnés subissent toutes formes de violence, notamment les travaux forcés, les agressions sexuelles et la traite. En ce qui a rapport aux voyages clandestins sous la direction d’un passeur communément appelé "boucon", parfois ces enfants migrants non accompagnés sont victimes en cours de route ou font l’objet de trafic. En ce sens, le coordonnateur régional de l’IBESR, Occéan Remy, rapporte un cas sur lequel il travaille actuellement. Il s’agit d’une adolescente de 14 ans non accompagnée, enlevée par un passeur qui l’a littéralement vendue en République voisine pour la somme de 2  mille pesos.

Vidéo/ audio: [« Les violences sexuelles, pratiques courantes à la frontière haitiano-dominicaine  »]

Dans cette affaire de traite, la fillette aurait été exploitée sexuellement. Paradoxalement après quelques jours, le présumé trafiquant a changé d’avis. « Il voulait que la fillette soit sa femme. Il s’est querellé avec l’acheteur et de force, il récupère la fillette », confie le responsable. « Toutes les entités étatiques sont mobilisées pour aboutir à l’arrestation du trafiquant, car un mandat est décerné à son encontre ». 

Pourtant, ces deux peuples s’installent sous une même île avec deux histoires différentes. Les violences enregistrées à l’encontre des migrants haïtiens serait la résultante d'une situation alimentée par la remontée de la haine d’une fraction de la communauté dominicaine. En effet, la question migratoire entre les deux pays partageant l’île crée des tensions à intervalles données. Déjà, pendant la première occupation américaine d’Haïti, environ 200 à 300 mille Haïtiens travaillaient là-bas, selon le géographe Georges Anglade. Une tache indélébile va rester dans les annales lorsqu’un massacre a enlevé la vie à environ 30 mille Haïtiens en 1937, sous le gouvernement de Rafael Leonidas Trujilo.

Rapatriés dans des conditions inhumaines

En ce qui concerne les enfants non accompagnés (ENA), ce sont des enfants, dépourvus de documents et sans un membre de leur famille, a expliqué Fédorah Pierre-Louis, directrice d’engagement public à World Vision international Haïti. Les histoires tragiques sont monnaie courante au niveau de l’axe frontalier Ouanaminthe/Dajabón. 

« Des familles haïtiennes se scindent à chaque voyage ou à chaque fois que les autorités migratoires dominicaines entrent en scène. Les enfants, séparés de leurs parents, sont les plus grandes victimes. Cette catégorie fait l’objet d’abus sexuel, de traite et d’exploitation, même de la part des soldats dominicains », soutient Occéan Rémy. « Les migrants empruntent la voie de la clandestinité pour se rendre en République voisine. Les soldats dominicains profitent l’occasion pour violer les mineures. Les enfants migrants sont victimes de traite de personnes, de travaux forcés et de prostitution », révèle M. Rémy, coordonnateur régional de l’Institut du Bien-Etre Social et de Recherches (IBESR) dans le nord-est d’Haïti. 

Les autorités dominicaines ne cessent de violer les droits de la personne humaine en situation irrégulière. Les enfants haïtiens sont déportés dans des conditions infrahumaines. « Ils arrivent parfois pieds nus avec des vêtements déchirés », précise Occéan Rémy. Privés de protection parentale, ces enfants-là frôlent la mort à la frontière haïtiano-dominicaine, selon les témoignages recueillis par l’Office Nationale de la Migration (ONM). 

« Ils reçoivent des menaces d’exécution avec des armes pointées à leur tempe », indique Telibert Dorvil, responsable des ressources humaines de cette instance étatique. 

Audain Henry est coordonnateur de l’Office Nationale de la Migration (ONM) à Ouanaminthe. Il rappelle qu’un protocole d’accord a été signé entre l’État haïtien et celui de la République dominicaine en 1999. Cet accord devait établir les règles à respecter entre les deux pays en cas de déportation. Les Dominicains font autre chose. « Ni les conditions ni les normes de rapatriement ne sont respectées au vu du protocole de 1999. En 2021, seulement en deux mois nous avons enregistré 2 837 enfants migrants rapatriés à la frontière de Ouanaminthe/Dajabon », rapporte le coordonnateur de l’ONM. 

Dans le protocole paraphé entre les deux États partageant l'île, il est stipulé que les autorités dominicaines s’engagent à ne pas réaliser de rapatriement entre 18 heures et 8 heures du matin. « Il ne doit pas y avoir non plus de rapatriement les dimanches et les jours fériés des deux pays. Les autorités dominicaines éviteront de séparer les familles nucléaires, parents et enfants mineurs, dans le processus de rapatriement », peut-on lire. 

Les autorités dominicaines s’engagent à effectuer les rapatriements à effectuer le rapatriement à destination du territoire haïtien aux postes frontalières de Malpasse-Jimani, Ouanaminthe-Dajabón, Belladère-Elas Piña, et Anse-à-Pitre-Pedernales. Les autorités dominicaines ont alors promis de respecter les droits de la personne inhérents aux rapatriés et adopteront des mesures concrètes pour que les rapatriés puissent emporter leurs effets personnels et pour ne pas retenir les documents personnels du rapatrié, sauf si ses documents présentent de l’avis de ces autorités, des vices de légalité. Dans ce cas, ils seront retenus et envoyés ultérieurement à la mission diplomatique haïtienne en République dominicaine.

De son côté, le gouvernement haïtien promet de renforcer et/ou installer des postes d’inspection migratoire à ces endroits de la frontière qui devront accueillir les rapatriés. 

Cependant, la réalité est tout autre.

Quête de solutions qui ne se tiennent pas ?

L’Office Nationale de la Migration (ONM) souligne que parfois des parents signalent sur les ondes de la radio la disparition de leurs enfants à l’axe frontalier nord-est. Pour remédier aux problèmes de traite, violence sexuelle, domesticité, travaux forcés, trafic humain des mineurs non accompagnés, M. Telibert signale qu’une table sectorielle s’est créée avec les autorités dominicaines qui regroupe ces organismes : Conseil national de l’enfance et de l’adolescence (CONANI), l’IBESR, l’ONM et l’OIM. Ce, en vue de réduire le système de violence installé à la frontière. 

Cette coopération donne quelques résultats, bien qu’il y ait beaucoup de chemin à parcourir. Grâce à cette table sectorielle, une enfant a été libérée des jougs de la servitude. « En 2021, avec cette entente, une dame a été emprisonnée pour avoir mis une fillette de 17 ans à travailler chez une famille à Saint-Domingue suite aux plaintes de ses parents, qui l’a dénoncée auprès des autorités », reconnaît M. Telibert. 

Pour sa part, Fédorah Pierre-Louis de la World Vision fait savoir que son institution utilise une approche systémique, pour attaquer les causes profondes de la violence envers les filles et les garçons. « Nous travaillons avec les acteurs clés, l’ensemble de la communauté. Il nous faut prioriser le bien-être de l’enfant que ce soit dans le secteur religieux, éducatif, sociopolitique », affirme-t-elle. Même si les enfants migrants non accompagnés confrontent presque toutes les formes de violence, la directrice d’engagement public de World Vision International-Haïti souligne entr'autre que l’arsenal juridique dont dispose le pays est assez riche pour protéger les enfants contre toutes les injustices. 

« Notre cadre légal est très avant-gardiste, nous avons beaucoup de lois qui devraient renforcer le système de protection des enfants en Haïti. Cependant, dans son implémentation, nous avons beaucoup de chemin à parcourir ». C’est pourquoi World Vision entame des plaidoiries, a-t-elle ajouté. Ce, tout en mettant l’accent sur l’amélioration des lois, de leur implémentation et la sensibilisation sur la responsabilité de chaque acteur. Le Human Rights Watch (HRW) le 24 mars 2022 a pris position en faveur d’Haïti en déclarant que les États-Unis et tous les autres pays devraient mettre fin aux expulsions et aux rapatriements forcés vers Haïti, où les personnes expulsées sont exposées à un risque élevé de violence et n’ont pas de réel accès à des mesures de protection ou judiciaires. 


Mackenz Dorvilus