Reportage 


Des corps calcinés jonchent le sol, des cris de détresse, des dizaines de maisons en ruine donnent à Samarie, Pont Grand Bois et à La Fossette, localités se trouvant dans le nord d'Haïti,  l'allure d'un espace d'après-guerre. «C’est comme si on assistait à un film hollywoodien», se rappelle un riverain. L'incendie survenu à la suite de l'explosion d'un camion-citerne dans la nuit du 13 au 14 décembre laisse derrière-lui un lourd bilan. Certaines familles sont sévèrement touchées. Comme c'est le cas d'une mère ayant perdu ses cinq enfants à travers les flammes.  Larmes aux yeux, elle est entourée de plusieurs proches qui essaient de la consoler vainement. «Oh mon Dieu, pourquoi moi? Quelle douleur!  Je n'en peux plus. Que vais-je faire après la mort de mes 5 enfants», se désole-t-elle.

Peterson Jean, âgé de 35 ans, aurait dû y passer lui aussi. Vêtu d'un jeans et d’un t-shirt gris, choc et tristesse s’unissent pour peindre le visage du résident de Grand Bois, épicentre du drame. «Je prenais quelques verres avec des amis. Vers minuit, quelqu’un nous a annoncé la nouvelle de l’accident. Il nous a invité à aller nous servir mais j’ai refusé», explique le rescapé de justesse. «Étant pas loin, j’ai vu la joie des gens qui se sont ruées vers le camion-citerne. Marteaux en mains, ils essayaient de percer le tank», précise-t-il. Quelques minutes après, la joie a fait place aux flammes. Une scène horrible, nous dit Peterson. «C’était comme la fin du monde. Les corps calcinés abondent. Certains étaient des amis à moi», lance le capois, les larmes aux yeux. 

Mickenson Deroli, la vingtaine, essaie d’oublier son calvaire de la soirée avec une cigarette. Le jeune homme est privé de plusieurs membres de sa famille. «J’ai passé toute la nuit à retirer des cadavres des ruines. 10 au total. J’ai perdu deux cousins et une cousine de 10 ans. J’ai vécu un enfer», soutient-t-il. Les flammes de l’explosion du camion-citerne ont laissé derrière elles environ 75 morts, plusieurs blessés et des dizaines de maisons détruites. «C’est au moment où une foule d’individus se sont rués vers le camion que l’explosion a eu lieu», a rapporté Patrick Almonor, maire adjoint de la ville du Cap-Haitien, où se trouvent Samarie, Pont Grand-Bois et La Fossette. Il fait état d'un bilan partiel.

Dans ces différentes localités, la désolation s'installe. Les cris se joignent, même dans les zones avoisinantes. Le feu dévastateur s'est propagé jusqu'aux canaux au bord du littoral de la Fossette, dans le quartier dénommé Lavwa. Ici, les ruines sont exposées comme si une bombe venait d’être larguée. Des carcasses de moto, des cendres, des cadavres d'animaux y sont visibles. Une famille de 3 enfants dont un bébé occupe les lieux dans leur petite maison d'une chambre. Elle est l'une des rares familles dont la maison fut épargnée. Le père de la petite, vante les bienfaits du Bon Dieu et ses manœuvres salvatrices. «J'ai commencé à enlever les lattes de bois à proximité et à l’intérieur de mon bicoque», nous explique-t-il avec ses dread locks«Au moment où l’accident du camion-citerne s’est produit à Samarie, un ami est venu m’appeler pour aller chercher du gaz. J'ai refusé. Et quelques minutes après j’ai entendu une explosion». 

Plusieurs autres familles n'ont pas connu le même sort. Certains de leurs membres y ont laissé la vie sans aucune possibilité d'identification. L'hôpital universitaire Justinien, le plus grand centre hospitalier de la zone, est dans l’impossibilité de recevoir tous les blessés du drame. Le personnel médical s'est vu obligé d’aménager des espaces sur la cour de l’hôpital pour soigner certaines victimes. D'autres ont été envoyées dans des hôpitaux avoisinants la ville du Cap. Certains membres de la population évoquent la thèse de malédiction comme c’est le cas après chaque évènement. Virginie, une chrétienne, avoisinant la soixantaine, en profite pour présenter Jésus comme solution ultime. Pour elle, l’assassinat de l’ancien président Jovenel Moise, l’insécurité liée aux gangs, le séisme du 14 aout dernier sont des signes d’une Haïti maudite.

Des arguments qu’Édouard Poloche rejette. «Ce n'est pas un problème de malédiction mais d'éducation. La gazoline est un produit très inflammable. Mais faute de connaissance, la population joue avec lui», avance le Coordonnateur du centre d'histoire et de géographie (CHG) qui croit qu’à cause de la misère, la population agit à sa perte. L’Etat est à responsabiliser de son avis. «L'État haïtien est l'auteur intellectuel de ce drame. Non seulement Il a transformé les produits pétroliers en denrées rares mais il n’a pas procédé à l’éducation de la population», dénonce-t-il.

Entre-temps, les autorités étatiques font comme d'habitude. Ils tweetent comme de simples citoyens. «J’ai appris, avec désolation et émoi, la triste nouvelle de l’explosion, hier soir, au Cap-Haïtien, d’un camion-citerne qui transportait de l'essence et qui a causé, selon un bilan partiel, une quarantaine de morts, des dizaines de blessés, ainsi que d’importants dégâts matériels », lit-on sur le compte Twitter officiel de M Ariel Henry,  premier ministre haïtien par intérim. Et ils font des promesses. Après une visite des lieux, le chef du gouvernement a promis que des hôpitaux de campagne seraient rapidement déployés au Cap-Haïtien pour fournir des soins nécessaires aux victimes de cette terrible explosion. 


Mackenz Dorvilus