Enquet’Action (EA) : Haïti a ratifié plusieurs documents sur le droit des enfants. On peut dire qu’ils sont très bien protégés sur le papier. En tant que responsable, comment voyez-vous la réalité sur le terrain ?

Fédorah Pierre-Louis (FPL) : Notre cadre légal est très avant-gardiste. Nous avons beaucoup de lois qui devraient renforcer le système de protection des enfants ici en Haïti. Cependant, nous avons beaucoup de chemin à parcourir en ce qui a trait à l’implémentation réelle des systèmes de protection de l’enfant. 

EA : Avez-vous une idée de la situation des enfants vivant dans la zone frontalière haïtiano-dominicaine à Ouanaminthe / Dajabón ?

FPL : Oui, nous savons que la problématique de la migration dans les zones frontalières continue à générer des problèmes. Surtout en ce qui a trait à la migration des enfants, non accompagnés ou pas. Nous savons que la problématique des enfants n’est pas récente ni nouvelle. Nous savons que c’est extrêmement important de répondre à des causes ou à des situations économiques pour pouvoir remédier à cette vague de migration que nous connaissons. Ce que l’on rapporte comme facteur de motivation, c’est surtout la recherche d’emploi ou bien le manque de services, au niveau communautaire ou bien le manque d’opportunités ou d’emploi. Ce que nous constatons, il nous faut un renforcement de ses secteurs et de l’environnement direct de l’enfant pour éviter ou du moins atténuer les risques de migration.

EA : Vous parliez des enfants non accompagnés et accompagnés, y a-t-il une différence ?

FPL : Oui, dans les cas de migration relevés, on nous a signalé qu’il y a des enfants qui traversent la frontière avec au moins un membre de leur famille ou bien sans documents. Donc, pour la majorité, ce sont des enfants non accompagnés qui traversent sans aucun membre de leur famille. C’est une situation extrêmement critique qui peut encore générer des conséquences néfastes pour ces enfants-là. Donc, elle mérite d’être discutée.

EA : Madame Pierre-Louis, avez-vous déjà identifié les racines de ce problème évoqué ?

FPL : Les facteurs mentionnés selon les perceptions ou bien après les enquêtes menées, c’est la situation économique. Lle manque de possibilités, d’opportunités pousse les parents à laisser la charge de l’enfant à quelqu’un d’autre. Ou bien alors, les parents décident de laisser leur zone et de traverser avec les enfants. Dans certains cas, nous voyons spécialement les enfants non accompagnés, ce sont des enfants qui vivaient en servitude. Ce qu’on appelle les restavèk, parce qu’on les maltraite. Ils ont décidé de s’évader, de s’échapper ou de chercher une meilleure condition de vie. C’est important de parler de ses ces causes pour que nous adressions ces problèmes de manière d’emblée.

EA: Le problème de restavèk est récurrent dans le milieu haïtien. Dites-nous, existe-t-il un lien entre le restavèk et la migration des enfants haïtiens ?

FPL : Oui, le lien est très serré et direct. Comme j’ai mentionné tout à l’heure, la raison la plus populaire, la plus commune qui motiverait les parents à donner leurs enfants à la charge de quelqu’un d’autre c’est surtout la situation économique. Ce que nous voyons, quand les enfants sont sujets à ce genre d’échange, certaines fois la famille qui reçoit, n’a pas un comportement raisonnable envers l’enfant, elle la maltraite. Donc l’enfant est sujet à des travaux forcés, beaucoup de discriminations, de violences. Il ne jouit plus de ses droits. Il n’a pas la protection dont il a besoin. C’est une raison des fois qui justifie que l’enfant essaie de s’échapper de cette situation et se déplace en quête d’une meilleure condition de vie.

EA : Mais quel est le rôle de l’État dans tout ça ?

FPL : Le rôle de l’État est d’assurer l’implémentation du cadre légal et de faire en sorte qu’il soit efficace et efficient dans le secteur de la protection de l’enfant. Nous avons tous des rôles à jouer, en tant qu’organisation internationale, de la société civile, membre de la communauté, parent ou journaliste. Nous sommes tous garants des droits de l’enfant. Il nous faut tous collaborer en ce sens, pour mettre en place des moyens et des mesures afin d’éliminer autant que possible la violence envers les enfants et les risques de protection lors des migrations d’enfants. 

EA : D’après vos constats sur le terrain, quels sont les problemes et difficultés rencontrées par les enfants migrants haïtiens ?

FPL : Juste pour vous peindre la réalité, pour vous donner un contexte bien général, ces enfants-là sont âgés de 12 à 17 ans quand ils traversent, quand ils sont sujets à des trafics ou à des migrations non documentées. Certaines fois, ils sont soumis à des travaux forcés, soit dans la construction, l’agriculture, le jardinage, etc. Tantôt ils sont sujets à des exploitations financières ou sexuelles. Ce sont ces risques auxquels les enfants sont confrontés quand ils sont non accompagnés, migrants et victimes de traite. 

EA : La violence sexuelle, est-elle très courante chez les enfants migrants haïtiens ?

FPL : La violence sexuelle, c’est un type de violence qui est très courant en Haïti et en général. Mis à part la violence physique, les enfants sont victimes de violences sexuelles. Lorsque nous avons une crise migratoire, les risques de violence sexuelle augmentent aussi. C’est comme quand il y a une crise sociopolitique et une crise humanitaire, il faut porter un peu plus d’attention aux questions de prévention. Parce que les crises ont un rapport direct avec les cas de violence, que ce soit physique ou sexuel, qui peuvent être exercées sur les enfants. 

EA : Les enfants victimes des violences sexuelles, vous les accompagnez comment ?

FPL : Le travail de World Vision est surtout une approche systémique que nous utilisons pour attaquer les causes profondes de la violence envers les filles et les garçons. Nous travaillons avec les acteurs clés, l’ensemble de la communauté pour créer un environnement protecteur qui va prendre soin de tous les enfants. Les interventions que nous faisons dans les zones communautaires sont axées sur l’amélioration des droits et l’implémentation des lois. Ou bien la sensibilisation sur la responsabilité que chaque acteur devrait entreprendre pour augmenter les services sociaux, le soutien et renforcer les systèmes de protection qui peuvent aussi aider au bien-être des enfants. Nous travaillons dans le cadre de la plaidoirie, de sensibilisation pour le changement de comportement et d’attitude pour faire la promotion de l’élimination de la violence envers les enfants en ce sens.

EA : Selon vous, comment s’explique le blocage au niveau juridique et la non-application des lois s’expliquent ? 

FPL : Nous avons un contexte assez particulier, très difficile. Au niveau du renforcement ou de l’implémentation du cadre légal, nous avons beaucoup de lacunes à combler. Que ce soit au niveau de la formation communautaire, au niveau de l’implémentation de ces ressources. C’est extrêmement important de réfléchir autant que possible aux moyens de prévention et de réponse. Donc, il y a beaucoup d’analyses et de recherches qui ont été faites. Il importe maintenant de prioriser le bien-être des enfants tant sur le plan communautaire, social et dans les plus hautes sphères. Si nous abordons cette problématique ainsi, nous avons beaucoup de chance de remédier à ces lacunes qui favorisent la migration à ce niveau. Il nous faut nécessairement, dans le secteur éducatif, politique et religieux, prioriser le bien-être des enfants. 

EA : World Vision travaille-t-elle étroitement avec l’État haïtien ?

FPL : Nous travaillons avec l’État, les leaders religieux, communautaires et la famille. Nous travaillons avec presque tous les secteurs. Il s’agit là maintenant de renforcer la responsabilité sociale à tous les niveaux, afin que chaque partie prenante prenne des mesures appropriées pour assurer la protection des enfants au niveau national. 

EA : Est-ce que c’est la World Vision qui identifie les pôles de décision ou c’est l’État haïtien qui dicte ses besoins ?

FPL : World Vision a déjà son domaine d’intervention. Nous avons des programmes de développement durable. Nous travaillons dans l’axe de plaidoyer et de réponse d’urgence. Nous avons notre expertise, ce qui fait que, par rapport aux protections de l’enfant, tout un système est mis en place au niveau national. Donc, World Vision contribue. Nous ne sommes pas les premiers responsables, mais nous faisons partie de tout le système de protection qui a été établi au niveau national.

EA : Voyez-vous que le système de protection de l’enfant fonctionne convenablement ?

FPL : Non, nous avons beaucoup de lacunes à combler, c’est pourquoi une conversation comme celle que nous faisons aujourd’hui est extrêmement importante pour sensibiliser, redynamiser les efforts pour qu’il y ait en sorte une prise de conscience générale dans la protection des filles et des garçons. 

EA : Avez-vous une idée sur les formes de violence que subissent les enfants migrants ?

FPL : Les enfants migrants font face à beaucoup de violence. Les risques de protection sont très élevés pour ces enfants. On parle de violence physique et d’exploitation. Ce qui implique certaines fois le travail forcé, la servitude, la prostitution. Nous avons même entendu parler du cas de trafic d’organes. 

EA : Ces exploitations sont-elles de la part des Dominicains ou des Haïtiens ?

FPL : L’enfant peut être victime n’importe où. Dans la traversée, que ce soit chez les Dominicains ou en Haïti. La problématique reste la même, c’est que l’enfant est victime. C’est parce qu’il y a un dysfonctionnement au niveau du système qui a permis à l’enfant d’être victime. Certains rapports font état de cas des enfants victimes en République voisine et d’autres en Haïti au moment du voyage et une autre catégorie dans les maisons d’accueil. C’est important de dresser un panorama général et d’adresser la problématique générale de la violence à laquelle l’enfant est exposé quand il est migrant. 

EA : Vous ne pensez pas avoir un local à Ouanaminthe pour assister les enfants migrants victimes ?

FPL : Comme je vous l’ai dit, notre approche est systémique. L’approche que nous avons est plutôt technique, de renforcement de capacité, d’autonomisation du système, de plaidoyer. C’est à ce niveau-là que nous intervenons. Nous regardons les causes profondes au niveau communautaire. C’est-à-dire que nous travaillons pour renforcer l’environnement protecteur de l’enfant. Quand j’ai mentionné le programme de développement durable, c’est pour assurer que les parents, les familles aient les moyens nécessaires pour garder l’enfant chez eux. Car, on a remarqué que l’enfant est mieux protégé quand il est chez lui. Nous nous concentrons sur l’amélioration de l’environnement protecteur à la maison, dans sa communauté pour s’assurer que l’enfant lui-même est protégé chez lui.

EA : Quel est le résultat aujourd’hui ?

FPL : Nous avons beaucoup de travail à faire. Davantage, on va continuer à faire de la sensibilisation, parce que pas assez de personnes sont imbues des cas de migration, des risques de protection auxquelles font face les enfants. C’est extrêmement important de continuer à faire ce travail. Nous avons lancé il y a quatre ans une campagne qui vise à éliminer la violence envers les enfants et à travers cette campagne nous essayons de changer le comportement - donc encourager des attitudes positives envers les enfants. Comme nous ne pouvons pas faire le travail seul, on a besoin des journalistes, des membres de la communauté, des éducateurs, des décideurs légaux…