Reportage


Depuis le 7 février 2021, date considérée par la Constitution de 1987 en son article 134-2, comme la fin du mandat du président Jovenel Moïse, les mouvements populaires prennent une autre ampleur sur tout le territoire national. Le numéro un de l’exécutif haïtien est perçu comme un dictateur voulant rester au pouvoir au-delà de la fin de son mandat. Tandis que l’insécurité bat son plein, le pouvoir en place ne pense qu’aux élections et à un référendum visant à changer la Constitution de 1987. Les différentes couches de la société appellent à la mobilisation pour faire échec au dessein de M. Moïse. 

Dans la foulée, les organisations féministes font leur apparition. Elles souhaitent rappeler l’apport des femmes dans la vie sociale et politique post-duvaliériste en Haïti. Si l’heure est aux mouvements de protestation, les femmes ont leur mot à dire. « Nous devons dire non. Pas question que notre démocratie soit mise en danger. Nous ne saurons accepter un retour vers la dictature. Trop de personnes se sont sacrifiées, il y a plus de trente ans », argumente Pascale Solages, coordonnatrice de l’organisation Nègès Mawon. 

Cette structure féministe à caractère politique se mobilise dans la revendication, l'accompagnement, l'assistance et le plaidoyer pour le respect des droits des femmes et des filles en Haïti. En compagnie d’autres organisations féministes comme Dantò, Kay Fanm, Solidarité des Femmes Haïtiennes (SOFA) ou encore Marijàn, Nègès Mawon veut défendre la démocratie acquise par le sang. 

« 3 avril 1986: fanm yo te mande pou kat la rebat! 3 avril 2021: fanm yo kanpe pou defann dwa lavi ak konstitisyon 1987 la! » (3 avril 1986: les femmes ont exigé un changement profond! 3 avril 2021: les femmes se sont mobilisées pour le respect du droit à la vie et de la Constitution de 1987!). Du Carrefour de l’Aéroport à la place de la Constitution au Champ-de-Mars (centre-ville de Port-au-Prince), ce slogan a servi de toile de fond pour fouler le macadam le 3 avril 2021. Les femmes ont répondu à l’appel tout comme en 1986. Elles étaient plusieurs centaines sur le macadam.

35 ans plutôt – les femmes au cœur de l’histoire…

Haïti célèbre le départ du dictateur Jean-Claude Duvalier le 7 février 1986. Une page d’histoire est tournée. Le choix du régime démocratique est sur toutes les lèvres. Les propositions sont monnaie courante. « Les réflexions pleuvaient autour de l'après-dictature. Nous devions repartir sur de nouvelles bases. Certaines femmes se sont dites alors si les choses vont changer, nous devons y prendre part. Les femmes ont voulu profiter du contexte socio-politique pour attirer l'attention sur l'injustice que subissent les femmes haïtiennes et pour dire que la démocratie ne saurait prôner une quelconque exclusion », se rappelle Danièle Magloire, sociologue-féministe.

Dans ce bouillonnement où un départ sur de nouvelles bases était d’actualité, la date du 3 avril 1986 est retenue pour le mouvement des femmes. «Les ouvrières, les commerçantes, les infirmières, les avocates…ont marché à Port-au-Prince. L'estimation était d’environ 30 mille femmes. Les villes de provinces ont fait de même à leur niveau. Nous avons dit qu’en plus d'une nouvelle Constitution, les autres codes de lois devaient bannir les discriminations qui y sont inscrites. Celles qui concernent la femme en particulier », ajoute la co-fondatrice de « Kay Fanm (Maison des Femmes – en français ». Pour cette organisation de promotion et de défense des droits des femmes etd’autres structures de femmes, le message est clair: les femmes optent pour la construction d'une démocratie incluant une participation populaire. Un pari gagné en partie vu l’impact de ce rassemblement dans l’histoire du féminisme haïtien. 

Bien que certaines ont été rejetées, plusieurs des revendications des femmes ont été transcrites dans la Constitution de 1987, argue Mme Magloire, rappelant qu'elles ont posé le problème de la situation des femmes au sein des entreprises où elles étaient exploitées pour les rares postes disponibles voire le problème de l'administration publique. Ce mouvement a permis notamment l'émergence de diverses organisations féministes. Il a aussi permis une présence organisée de femmes à travers le pays. Les organisations mixtes se sont vues dans l'obligation d'avoir une section féminine. Ce qui favorise aux femmes de mieux poser les problèmes auxquels elles sont confrontées comme le harcèlement sexuel. « À cette affaire de fête des bleus au sein de l'Université d'État d'Haïti où les hommes ont profité pour déshumaniser les femmes, nous nous sommes opposées », se souvient Mme Magloire. La présence des femmes dans les patrouilles qui procèdent aux fouilles des femmes, une prison de femmes, la séparation des femmes et des filles dans le milieu carcéral. La présence des femmes au Centre national des équipements (CNE) pour pouvoir manœuvrer les engins lourds, etc.

Une journée devenue nationale

Cinq ans après le coup d’Etat militaire de 1991 contre le président démocratiquement élu Jean Bertrand Aristide, les séquelles se faisaient toujours sentir. Viols collectifs et répétitifs, tel était entre autres, l’héritage de la gente féminine suite à cet évènement. « Le viol était devenue monnaie courante », évoque Mme Magloire, ajoutant qu’une commission nommée Commission Vérité et Justice a été créée. « Le rapport de la commission a été soumis au gouvernement mais ce dernier a refusé de procéder à sa publication. Nous l’avons exigé», explique-t-elle avec fierté. Pour couronner le tout dans ce contexte particulier, la convention Belém Do Pará, votée deux ans plutôt, a servi de feu aux poudres pour le combat féminin. Traitant de la prévention, de la sanction et de l’élimination de la violence contre la femme, ce document était la bienvenue pour le mouvement féministe haïtien.

« Violence sur les femmes, la convention Belém Do Pará, la commémoration des dix ans du 3 avril 1986, étaient à l’ordre du jour de ce 3 avril 1996. Nous avons organisé une manifestation devant les locaux du parlement haïtien. On nous a permis d'entrer dans l'enceinte. De là étant, nous avons lu la déclaration ayant consacré la date du 3 avril à la Journée Nationale du Mouvement des Femmes en Haïti », expose Mme Magloire, figure emblématique du militantisme féministe haïtien.

L’organisation du mouvement féministe haïtien date de la période de l’occupation américaine d’Haïti (1915-1934). La violence a été au coeur des revendications qui sont vieilles à l'époque même de l'occupation américaine où le mouvement féministe commençait à s'organiser. « Les soldats américains avaient l'habitude de violer les haïtiennes », remémore Mme Magloire. La date du 3 avril ajoute un plus dans la lutte des femmes. « 3 avril 1986 reste une date importante dans l'histoire et dans l'héritage du mouvement féministe en Haïti. C'est l'une des plus grandes dates par rapport à la mobilisation que les femmes ont pu faire sur le territoire national en ce qui a trait à leur droit», précise Pascale Solages d’une voix énergisante. 

Pour sa part, l’organisme communautaire, autonome et afro-féministe Marijàn faisant la promotion du droit à la liberté, la solidarité et l’accès à la justice équitable,considèrele 3 avril 1986 comme une date très importante pour les féministes haïtiennes. « Nous avons investi les rues pour réclamer nos droits et notre place dans cette démocratie tant convoitée. À peine sortiesd'un régime dictatorial hostile, ces femmes ont tracéla voie pourplusieurs générations. Aujourd’hui, nous embrassons l’héritage de ce que représente cette date pour continuer à nous inspirer dans notre travail au quotidien », assure l’instance dans une entrevue accordée à Enquet’Action. Un élan de solidarité, qu'ellesont démontré encore le 3 avril 2021. « Nous avons aussi hérité chacun de nos combats et victoires ».

Le 3 avril, une date charnière – mais pas assez connue par les Haitiens.nes, a-t-on remarqué. D’innombrables personnes se demandaient ce qu'il y aura le 3 avril 2021 lorsque le secteur des femmes a lancé une vaste campagne sur les réseaux sociaux autour de la grande marche du 3 avril 2021. Enquet’Action est allé chercher à savoir le pourquoi de cette méconnaissance. 

3 avril versus 8 mars 

Le 8 mars est une journée internationale. Cette journée est plus connue en Haïti et à travers le monde puisqu'elle est internationale. « Elle mobilise beaucoup d'argent, de pays, d'acteurs et actrices à travers le monde. Cette journée précède de loin celle du 3 avril », admet Mme Pascale de Négès Mawon, ajoutant que quand on fait une comparaison entre les deux dates, c'est normal qu'un ensemble d'éléments et de facteurs favorisent davantage le 8 mars par rapport au 3 avril. Cependant, depuis quelques années, les organisations ont décidé de faire beaucoup de plaidoyer, de mobilisation, de campagne autour du 3 avril parce que celle-ci représente beaucoup plus pour nous en Haïti étant donné qu'elle permet de parler des besoins spécifiques de la femme haïtienne. Les deux dates sont importantes mais c'est normal que le 8 mars l'emporte vu son ancienneté par rapport au 3 avril, pense-t-elle. Qui plus est, cette date mobilise le monde entier. Mais le travail de sensibilisation, le travail au niveau des médias traditionnels et des médias sociaux, le travail au niveau de toutes les communautés d'organisations de femmes et féministes s'inscrit autour de la perspective de vulgariser la date du 3 avril en vue de lui donner une plus grande ampleur dans la commémoration.

Le 8 mars représente la journée internationale des droits de la femme. Cette journée a été initiée non par l'Organisation des Nations Unies (ONU) mais par les militantes féministes sociales en 1910, contextualise de son coté Mme Magloire. Elle bénéficie de beaucoup plus de visibilité vu que les Nations-Unies, qui l'ont pourtant reconnu en 1975, ont les moyens pour ça. Nous n'entrons pas dans cette logique de préférence entre le 8 mars et le 3 avril. « Nous, nous célébrons du 8 mars au 3 avril en vue d'acquérir les deux dates. Nous avons l'habitude d'honorer certaines personnalités féminine comme Louise Marie Déjean, Suzie Castor, Marie Jean Jacques, Paula Clermont Péan», avance-t-elle. « C'est Haïti qui a inventé la question d'une journée nationale pour les droits de la femme ».

Le 3 avril a-t-elle une grande signification dans l’opinion publique haïtienne? La responsabilité est à deux niveaux, selon l'organisation féministeMarijàn. « En Haïti, nous avons un grave problème de mémoire », regrette l’institution, ajoutant qu’il est difficile de trouver un livre, une vidéo ou un document audio sur un fait datant de plus de vingt ans. Par manque de moyens,des médias réutilisaient des cassettes plusieurs fois pour enregistrer leurs contenus. Ce qui fait que maintenant on a du mal à les diffuser. « L'opinion publique est en grande partie menée par les médias donc c'est à eux de diffuser le peu de ces moments qui ont été documentés, de donner plus de places aux actrices réellesqui ont été témoins de ces moments et à toutesles autres femmes concernées », dit-elle. Nous avons notre responsabilité également en tant qu’organisation féministe de mener des luttes collectives afin que des dates comme celle du 3 avril ne soit jamais oubliées, poursuit Marijàn. « Nous l’avons démontrécette année en rassemblant plus d’un milliers de militant.e.s pour dénoncer la répression étatique et exiger de meilleuresconditionsde vie pour toutes les femmes haïtiennes ».

Pour elle, le 8 mars autant que le 3 avril ont leurimportance. Le 8 mars est la journée internationale des droits des femmes,commémorée mondialement. Malheureusement en Haiti nous n’avons pas définidethème propre qui normalement devrait être un travail du Ministère à la condition féminine et aux droitsdes femmes comme le fontbeaucoup de pays, croit Marijàn. ONU-FEMMES décide de son thème mais certaines fois, il ne représente pas les pays du Sud. Par contre, le 3 avril est la journée nationale du mouvement des femmes haïtiennes. « C’est une journée de réflexion, de mobilisation de résistance pour les féministes en Haiti. Car elle symbolise des années de combats contre la dictature qui nous réduisait au silence par tous les moyens: viol, emprisonnement, assassinat, censure etc », clame-t-elle. Marijàn poursuit son plaidoyer et son travail de militantisme jusqu’à ce que dans l’imaginaire collectif, le 3 avril soit une référence en matière de lutte pour les droits des femmes haïtiennes. 

3 avril 2021, retour dans les rues!

La 25eannée de la création d’une journée nationale se célèbre. Une descente dans les rues est obligatoire si la dictature se fait encore sentir. Déterminées, Solidarité des Femmes Haïtiennes (SOFA), Dantò, Kay Fanm, Marijàn, Nègès Mawon et consœurs se sont lancées dans la mobilisation au nom de la démocratie. De nombreuses revendications vieilles de 30 ans ont été associées à différents slogans dénonçant la mauvaisegouvernance de l’équipe en place. Ce mouvement de revendication s’est ajouté à la longue liste de ceux qui se suivent à travers le pays. Les protestataires accusent l’actuel locataire du palais national, Jovenel Moïse, de prolonger arbitrairement son mandat. Tout comme les autres opposants au régime du Parti Haïtien Tèt Kale (PHTK), les femmes ont dit oui pour la vie et pour le respect de la Constitution de 1987 un 3 avril, renforçant ainsi le poids historique de cette date. 

Pancartes, banderoles et maillots étaient au rendez-vous au cours de cette marche menée d’une main de maitresse par une bande de rara composée uniquement de femmes qui créait l’animation sur tout le parcours. Plusieurs centaines de femmes, accompagnées de membres de la population ont foulé le macadam le 3 avril 2021 pour dire non à la dictature et oui au respect de la Constitution. « Nous refusons qu'une tierce personne mette en jeu notre démocratie acquise après de longues luttes », soutient Pascale Solage de Nègès Mawon.

Le contexte socio-politique est corsé. Les massacres et les attaques armées sont en pleine augmentation, les gangs se fédèrent, le kidnapping connaît une hausse vertigineuse. Et les premières victimes…sont des femmes. « Nous sommes particulièrement révoltées de constater que les femmes et les filles sont les premières victimes notamment lorsqu’elles sont obligées de quitter leurs quartiers et leur maison pour leur survie», déplore l’organisation féministe Marijàn. Et à cause de cette situation, ces activités sont quasiment paralysées et certaines fois constamment revoir son plan de travail annuel pour l’adapter à la situation du pays. La situation est alarmante. Comme conséquence:

« La situation des femmes haïtiennes n'a pas vraiment changé tant au niveau social, politique et économique. Ces dernières n'ont pas accès ou pas assez aux ressources économiques », remarque Marijàn, ajoutant qu’aujourd'hui encore, les femmes subissent des chantages sexuels pour jouir pleinement de ce droit et ceci peu importe leur niveau d'éducation ou leur statut social. Pour un même travail une femme est moins rémunérée qu'un homme. Les violences physiques se sont multipliées ces dernières années, rien que cette année en l'espace de quelques mois, le pays a enregistré plusieurs cas d'assassinats de femmes par leurs partenaires. Sans compter les cas de viols, de kidnapping et les massacres perpétrés dans certains quartiers comme Bél-air. « L’Etat ne met en place aucune politique publique capable d’avoir un  impact réel sur la vie des femmes en général. Nous remarquons des reculs importants en matière de droit des femmes en Haïti », conclut tristement Marijàn.


Jeff Mackenley Garçon