Par Thara Lajoie et Milo Milfort


De longues files de véhicules dans des stations-sevices, des centaines de personnes munies de leur (s) gallon (s) jaune (s), entassement de voitures comme des sardines - motos et chauffeurs, ralentissement important de la circulation dans diverses artères, des embouteillages monstres, difficultés pour les usagers du transport en commun de trouver un taxi, augmentation exponentielle des prix du pétrole sur le marché informel, attentes désespérées durant plusieurs heures… C’est le décor habituel pendant les périodes de pénurie de carburant en Haïti, qui est un produit à la fois stratégique et transversal. 

L’autre constante, c’est que le carburant n’est pas disponible dans les pompes pourtant il l’est dans les rues au niveau du marché informel avec des prix allant de 2 à 3 fois voire 4 fois supérieure au prix fixé à la pompe. En guise d’exemple, au moment où le gallon de la gazoline se vend à 201 gourdes dans les pompes – il est même arrivé qu’il soit vendu sur le marché informel à 1 000 gourdes voire 1 500 gourdes dans certaines grandes villes de province. Un moment au cours duquel certains chauffeurs profitent pour augmenter le prix des circuits de transport qui restent certaines fois inchangé malgré la fin de la pénurie.

Le début et la fin des pénuries n’ont jamais de dates exactes. Cela se fait progressivement, donc commence timidement, prend de l’ampleur et s’aggrave. Le média d’information et d’investigation, Enquet’Action vous dresse une chronologie non exhaustive des raretés de pétrole qu’a connues Haïti sous la présidence de Jovenel Moïse dont le mandat est arrivé à terme le 7 février 2021, selon les prescrits de la Constitution de 1987 qu’il veut changer à tout prix et illégalement. Nous faisons de notre mieux pour rester dans les intervalles.

1.    15 au 28 juin 2021 ? (En cours): Une pénurie de gazoline a été remarquée suite aux affrontements des gangs armés qui discutent des territoires à l’entrée Sud de Port-au-Prince depuis le début du mois de juin. Des pompes à essence restent fermées et celles qui sont ouvertes ont une longue file d’attente de voitures, de motos et de simples particuliers. Selon les autorités, cette rareté est survenue en raison du fait que les camions ne peuvent pas aller s’approvisionner dans les terminaux qui se trouvent à Thorland (Carrefour, non loin de Martissant) et à Varreux (Cité Soleil) – deux zones en proie à de violents affrontements entre gangs armés qui ont laissé environ 10 mille déplacés internes. Donc, aux dires du Bureau de Monétisation du Programme d’Aide au Développement (BMPAD), le carburant est disponible dans les terminaux. Cette rareté survient en pleine deuxième vague de la pandémie Covid-19 alors que dans les pompes très peu de gens portent un masque, le lavage des mains est loin d’être respecté et la distanciation physique n’existe pas. Une situation qui risque de faire augmenter le nombre de nouveaux cas de personnes infectées dans les prochains jours.

2.    Du 28 décembre 2020 au 17 janvier 2021: La fin de l’année 2020 a été marquée par une pénurie de carburant. Une situation qui a duré jusque vers 17 janvier malgré l’annonce de la direction générale du BMPAD de l’arrivée de nouvelles cargaisons de produits pétroliers. Cette pénurie fait que les conducteurs, chauffeurs et propriétaires de voiture ou de moto arpentent toutes les pompes pour trouver une goutte de carburant mais en vain. Certains.es garent leur véhicule durant des heures espérant que telle pompe ou telle autre va distribuer. Sans oublier les échauffourées entre chauffeurs, motocyclistes, etc. Pourtant, non loin de diverses pompes à essence – le produit incontournable est en vente libre et à prix fort sur le marché informel.

3.    Du 8 au 20 juin 2020:Avec le changement des fournisseurs de carburant par le gouvernement de Joseph Jouthe, même la première vague de Covid-19 dans le pays n’a pas empêché qu’il y ait une rareté de diesel dans les pompes à essence. Une situation qui a peu duré mais qui est réapparue en septembre 2020 et que le premier ministre d'alors (Joseph Jouthe) a rectifié en disant qu’il n’y aura pas de pénurie. Les autorités de l’époque ont dénoncé ce qu’elles appellent une pénurie « fictive, imaginaire et provoquée ». 

4.     Du 26 août au 30 septembre 2019: Suiteà une rareté de carburant observée dans les pompes à essence, il y eut de violentes manifestations, au cours desquelles des routes furent bloquées et le transport en commun paralysé pendant plusieurs jours et des grèves suivies de près de 3 mois de "pays lock". La cargaison de pas moins de 140 mille barils de gazoline suivie de celle de diesel dont l’arrivée a été annoncée a pris du temps avant d’être distribuée du fait que les chauffeurs de camion avaient eu peur pour leur sécurité. Dans de nombreuses zones, des stations sont restées fermées paralysant du coup le transport en commun. Cette rareté de pétrole a causé une grave crise de l’eau potable dans le pays du fait que les camions qui alimentent les ménages ont eu peur de traverser les barricades qui parsemaient la région de Port-au-Prince. Même la Direction Nationale de l’Eau et de l’Assainissement (DINEPA) en souffrait – tout en utilisant cette situation pour expliquer la rareté de l’eau sur Port-au-Prince – ne pouvant pas trouver de carburant pour faire fonctionner les moteurs et dispositifs de distribution. C’est à partir de ce moment que le sachet d’eau "potable" est passé de 5 à 3 unités pour 5 gourdes dans la région de Port-au-Prince.

5.     Du 2 au 6 avril 2019: Sur le marché local, le diesel et la gazoline étaient en rupture de stock au pays. Une pénurie de carburant qui a provoqué de vives tensions au cours desquelles des automobilistes en colère ont pris des pompes à essences d’assaut. L’une des compagnies pétrolière (Novum) a refusé de décharger sa cargaison en raison des factures impayées par l’Etat haïtien évaluées à 60 millions de dollars américains. Cette crise a continué même après que l’Association Nationale des Distributeurs de produits pétroliers (ANADIPP) ait annoncé l’arrivée d’une cargaison de diesel dans la rade de Port-au-Prince. Le BMPAD qui gère la question a dénoncé à un moment donné ce qu’il qualifie de « rareté artificielle » sous prétexte que le carburant est disponible. La raison d’alors, c’est que l’Etat haïtien ne paie pas à temps ses factures, ce qui prive les importateurs de liquidités pour pouvoir effectuer de nouvelles commandes.

6.     Du 3 au 28 février 2019: Aprèsles violentes manifestations du 7 février contre le pouvoir en place, le pays a été paralysé et du coup une pénurie de diesel s’en est suivie. De nombreuses institutions publiques et privées en ont souffert, entre autres l’Electricité d’Haïti (EDH) qui ne pouvait pas alimenter en électricité pendant un certain temps des quartiers de la région de Port-au-Prince. Dans une note rendue publique le 5 février, le parti politique Fusion des Sociaux-démocrates haïtiens a dénoncé la persistance du problème de rareté de carburant dans les stations-services du pays depuis le début du mois de février 2019. Il appelle les autorités à trouver une issue à ce problème qui devient pour le moins récurrent.

7.    11- 20 janvier 2019: Haïti a connu une pénurie de gazoline sans précédent du fait que le carburant n’est pas arrivé à temps selon les autorités. La situation s’est empirée de jour en jour et a tout de suite débouché sur de violentes manifestations dans le pays. Dès lors, même les compagnies téléphoniques et les chaines d’hôtels de Port-au-Prince ont eu du mal à continuer à fonctionner en raison de l’absence de gazoline. Cette situation est survenue des jours après qu’Haïti, aux cotés de 18 autres pays, a signé une résolution de l’Organisation des Etats Américains (OEA) qui ne reconnaît pas la légitimité du président vénézuélien Nicolas Maduro. Cette rareté de gasoil a causé un blackout quasi généralisé sur certaines zones de la capitale.

8.     Du 30 décembre 2017 au 3 janvier 2018: Suite à un retard dans la livraison du carburant, plusieurs grandes villes du pays ont connu une rareté de pétrole.Il y a du carburant pour tenir jusqu’à telle date et une cargaison arrivera tout de suite – telles sont entre autres les réactions des autorités pour calmer la situation. Ce qui est certain, c’est que la gazoline n’était pas disponible dans les stations-services de Port- au-Prince et des grandes villes de province. À sec, des pompes ont dû fermer leurs portes. Définitivement, chaque fin d’année et chaque début d’une nouvelle, il faut s’attendre à une rareté de carburant sur le marché local en raison de la forte demande qui caractérise cette période. 

9.     Du 14 au 16 mai 2017: Une rareté dans plusieurs pompes à essence a été remarquée suite à l’annonce de l’augmentation des prix des produits pétroliers décidée par le ministère de l’Économie et des finances, celui du commerce et de l’industrie notamment. Soit deux mois après l’installation du nouveau président Jovenel Moïse au pouvoir. Pendant plusieurs jours, une bonne quantité de pompes à essence ont baissé leur rideau à Port-au-Prince et dans certaines grandes villes de province. De longues files d’attente, l’entassement des véhicules et des bousculades énormes sont la norme dans les rares pompes à essence qui ont choisi d’ouvrir leurs portes.

Sous la présidence de Jovenel Moïse, le problème de la pénurie de carburant est devenu récurrent. La pénurie de carburant dans les pompes à essence n’est plus une nouvelle. Le carburant est un produit transversal. Sa rareté cause l’augmentation des prix des circuits de transport en commun autant que l’augmentation de son prix peut faire grimper celui des produits de premières nécessités. Ainsi, sous Jovenel Moïse, le gallon jaune s’installe dans les pratiques quotidiennes alors que cela n’existait pas auparavant. Les pénuries de carburant étaient rares quand Haïti faisait partie du programme Pétro Caribe qui lui permettait notamment d'acheter du pétrole à des prix préférentiels et de différer le paiement. À titre d’exemple, dans la semaine du 14 avril 2010, le pays a connu une sévère pénurie de carburant. Comme c’était le cas pour la semaine du 7 février 2012 au cours de laquelle la pénurie de carburant observée dans des stations d’essence a été expliqué dès lors par le gouvernement par un délai inhabituel mis dans l’acheminement des produits pétrolier à Haïti.

À chaque rareté de carburant, le ministère du commerce et de l'industrie publie son communiqué habituel menaçant de sanctions le marché informel du carburant. Un communiqué qui reste sans effet. Un communiqué qui définitivement ne communique rien. Quand ce n’est pas la pénurie de diesel, c’est celle de la gazoline. Parfois, les autorités parlent de rareté artificielle ou fictive. C’est sous la présidence de Jovenel Moïse que l’expression "gallon jaune" a fait sa rentrée dans le langage haïtien. Si sous les autres administrations ce problème était rare, sous Jovenel Moïse, cela devient une constante persistante qui revient deux à trois fois par année. À chaque rareté, les autorités tentent de rassurer la population en annonçant l’arrivée de nouvelles cargaisons qui ne parviennent à résoudre le problème que bien après. 

En guise de recommandations, le média d’information et d’investigation Enquet’Action estime que l’Etat haïtien doit augmenter la capacité de stockage du pays – mais aussi et surtout construire des terminaux (sites de stockage) dans chaque département du pays. Il importe aussi de placer les commandes à temps pour pouvoir trouver la livraison également à temps. Diriger, c’est prévoir. Pour cela, il est une condition nécessaire que le pays ait des dirigeants.es au sens plein du terme. Pas des dirigeants.es... « bò Katedral ».