Reportage


Il est dix heures quarante cinq. Nous sommes à l'intérieur du Centre Sportif de Carrefour. Nous ne sommes pas là pour parler d'une discipline sportive mais pour rencontrer des déplacés.es internes qui ont été obligés de laisser leurs maisons pour  se réfugier dans l'enceinte du centre. En fait, ils.elles ont dû abandonner leurs maisons en raison des troubles qui règnent à Martissant et Fontamara dans la commune de Carrefour située à 7 kms de Port-au-Prince. À l'entrée du centre, un groupe de personnes s'arrangent à la file indienne pour obtenir une carte d'accès. Cette carte est là pour contrôler ceux.celles qui sortent au cours de la journée afin d'éviter toute infiltration, à en croire les responsables de la Protection Civile de Carrefour qui gardent la barrière pour les livrer. De l'autre côté, il y a une dispute entre des réfugiés.es pour la séparation de quelques morceaux de linge dans une mallette. On ignore leur zone de provenance, car ces personnes-là ne veulent pas répondre aux questions des journalistes.

Sur la cour, à plusieurs endroits, des enfants marchent pieds nus, de petits attroupements, des vêtements suspendus et des personnes qui font le va et vient. Nous nous dirigeons droit vers le Gymnasium du Centre Sportif, là où les personnes déplacées sont hébergées. Sur des draps étalés par terre, ils.elles s'allongent. C'est bien leur lit depuis plusieurs jours. En pleine deuxième vague de la pandémie Covid-19, la distanciation physique est renvoyée aux calendes grecs. Ils.elles sont au nombre de 1 120 personnes pour un total de 304 familles, selon Gutenberg Destin, responsable de la Protection Civile à Carrefour. 

Le Centre Sportif de Carrefour commençait à accueillir ces refugiés.es dans la nuit du vendredi 4 au samedi 5 juin 2021. Mais cela ne veut pas dire qu'ils ont abandonné leur domicile depuis ce jour-là. « J'ai laissé ma maison depuis le 1erjuin », a lancé Relando Orilas, 22 ans, ex-habitant de Martissant 4 et photographe dans un media en ligne du nom de Sans Filter Promo. De la Place publique de Fontamara en passant par le Marché public non achevé de Fontamara, en passant par l'église Mont-Carmel de Bizoton jusqu'au Centre Sportif, ce sont les différents abris qu'a connu ce jeune et des centaines d’autres. « Je suis ici avec ma mère et mon petit frère aussi », ajoute-t-il avec un brin de tristesse dans les yeux. Son père est obligé d'aller s'abriter dans un autre endroit laissant leur propriété privée abandonnée, sans rien prendre en raison de la spontanéité du conflit. « Vivre dans cet espace est un peu humiliant. Beaucoup de personnes ont des idées douteuses sur nous », lâche-t-il. Sans doute, c'est parce qu'ils viennent d'un quartier défavorisé. 

À quelques pas de lui, s’assit Bertha Dumersier, mère de trois enfants, dont un nouveau-né. Mme Dumersier se montre très indignée par cette situation inhumaine. « Même si les hommes de Grand-Ravine me paieraient, je ne retournerais jamais là-bas. (Menm si nèg Gran Ravin yo ta banm lajan, mpap retounen anba a) », a-t-elle martelé. Cette commerçante a tout perdu. Les bandits ont emporté toutes ses marchandises. « Je ne me sens pas confortable dans cet endroit. Vivre dans un espace pareil avec trois enfants dont un bébé, c'est plus qu'un calvaire ». Depuis leur arrivée dans le centre, le bébé ne se porte pas trop bien. Il est déjà 11h 15 et son bébé n'a pas encore mangé. Le hic c’est qu’elle n'est pas en mesure de lui donner à manger. 11h 23. Un véhicule qui vient de la mairie de Carrefour est arrivé sur les lieux en compagnie des responsables de la Protection Civile. Ils apportent des plats chauds pour les refugiés.es. Plusieurs personnes sont sur place pour assurer la distribution. Beaucoup de concernés critiquent la présentation des plats qui ne respecterait pas la dignité des victimes de l’insécurité. Les réfugiés critiquent également la cuisson qui n'est pas au rendez-vous et ce n'est pas apéritif non plus. « Kou moun sa fin fè manje sa a, li tou mouri», c’est entre autres propos entendus sur place venant des réfugiés.es pour ironiser les cuisiniers.es.

Quelques minutes après, un autre véhicule apporte une nouvelle cargaison de plats chauds. C'est le don apporté par une organisation. Mais qui est insuffisante. La majorité des personnes présentes dans le centre ne sont pas satisfaites. Ce qui entraine des disputes parce qu'ils préfèrent cette nourriture-là, à celle de la mairie. « Faire la cuisson pour plus de mille personnes n'est pas facile », clarifie Gutenberg Destin, responsable de la Protection Civile de Carrefour. C'est bien ce qui donne ces problèmes au niveau de la préparation de la nourriture que les victimes reprochent. «Ce n'était pas planifié. Cela est arrivé spontanément », continue-t-il. La mairie offre deux plats chauds par jour. De l'eau est aussi mise à la disposition des victimes.

« Lors que la zone se vidait de ses occupants, j'avais perdu connaissance. C'est mon conjoint qui m'avait pris en charge », a déclaré Roseline François, dans la quarantaine. Elle ressent encore des malaises au niveau du cœur mais n'a pas encore visité un médecin pour faire un diagnostic. À chaque fois, elle s’automédique. « Le jeudi 3 juin m’était un jour noir », se plaint-elle. Elle a dû abandonner sa maison qui se situe à Martissant 23 en compagnie de son conjoint ainsi que ses trois enfants. L'alimentation de Mme François n'est pas facile à gérer. « Je ne peux pas manger la nourriture qu'on nous donne. Il m’est impossible de l'avaler », confie-t-elle.

Roseline François est parmi ceux.celles qui veulent retourner vivre chez elles.eux. Elle se sent inconfortable là où elle est. Non loin d’elle, Yolande Louis, mère de six enfants, n'a pas des nouvelles de son mari depuis le jour de son départ précipité jusqu'au moment de l'interview. Elle a un inhalateur en sa main. « Je souffre de crise d'asthme. Depuis ce jour, les symptômes se présentent à répétition », soutient Mme Yolande. L'inhalateur est presque vidé parce qu'elle l'utilise très souvent à cause de la crise qui se répète. D'après ce qu'elle raconte, c'est un bon samaritain qui le lui a offert pendant qu'elle avait du mal à respirer. « Ma Maison est complètement détruite par le feu », dit-elle en lâchant un soupir fait d’indignation. Sur le visage de Yolande le désespoir est très palpable et la misère se conjugue à tous les temps.

Selon les victimes interrogées, c'est seulement la mairie de Carrefour qui les a pris en charge de concert avec La Croix-Rouge, la Protection Civile et quelques organisations. Les autorités centrales les oublient tous et toutes. Ils en profitent pour leur lancer un appel à l'aide afin qu'ils puissent quitter le centre. « Je ne me sens pas confortable ici, car mes enfants sont éparpillés et ma maison est totalement incendiée, se plaint Betty Italien qui vivait à Martissant 23. Elle a tout perdu. Mère de quatre enfants, son mari est décédé depuis six ans. Elle raconte que depuis le jour du drame, chacun de ses enfants s'est rendu chez un ami à Carrefour. C'est l'irresponsabilité de l'État qui a causé tout ça. Si l'État existait, cela n'arriverait pas jusque-là », s'indigne-t-elle. Même si Betty Italien n'a pas confiance dans les autorités, elle et des centaines d’autres occupants.es du centre sportif de Carrefour sollicitent quand même leur aide pour qu'ils puissent laisser l'espace. 


Fabiola Fanfan