Reportage 


Stéphane est mère de cinq enfants. Même en étant enceinte du sixième, le repos est un luxe qu’elle ne peut pas s’offrir. Les tâches domestiques obligent. « Je m'occupe de la nourriture, des linges sales, des enfants, du ménage… je fais tout », lâche celle qui tient un petit restaurant dans la commune de Croix-des-Bouquets, au nord de Port-au-Prince. Son mari, père de ses enfants, joue le rôle de financier. « Il me donne tout simplement de l'argent. Si j'ai un malaise, personne d'autre n'est disponible pour préparer ni pour emmener les enfants à l'école », confie-t-elle, d'un air triste. 

La dame de 35 ans, tout comme beaucoup d’autres femmes haïtiennes, représente le poto-mitan (pilier, en français) de leur foyer. Le terme est emprunté du vodou haïtien. Il symbolise le pilier central des temples vodou. À travers lui, dit-on, se fait la connexion entre le monde spirituel et physique lors des cérémonies. 

La présence des femmes dites poto-mitan reste indispensable, à l’image de la maman de Shuri. Cette femme à tout faire est une héroïne aux yeux de la jeune fille de 23 ans, dernière-née de la famille. « Ma mère fait tout avec une rapidité extraordinaire. C'est impossible d'imaginer son absence à la maison. Elle se plaint parfois, mais n'abandonne jamais », précise-t-elle avec fierté. 

Courageuse, guerrière, infatigable, nombreux sont les qualificatifs qui renforcent l’image de cette pièce maitresse à qui les responsabilités domestiques sont confiées. Ce qui est normal, de l'avis de Willy. Marié depuis 2018, l'entrepreneur croit que la Bible a déjà tranché sur la question. « C'est à l'homme d'aller travailler pour prendre soin de sa famille. À la femme d'enfanter et de s'occuper de la maison. Lisez le livre de la Genèse et celui des Corinthiens », argumente l'originaire de la Grand’Anse, sud de la capitale haïtienne, en poursuivant que la parole de Dieu fait autorité. 

Il avoue avoir obligé sa femme à démissionner de son travail, moins d’un mois après leur union. À présent, elle est mère au foyer. 

De la maison vers les sphères économiques ? 

Remplir le rôle de poto-mitan va, dans beaucoup de cas, au-delà des tâches domestiques. Nombreuses sont les familles haïtiennes à avoir des femmes ayant également la responsabilité de les nourrir. Le commerce informel représente leur principale activité. 

Jean Baden Dubois, gouverneur de la Banque de la République d'Haïti (BRH), a fait savoir que 55 % de femmes œuvrent dans ce secteur. L’information a été donnée à l’occasion de la troisième édition du Forum économique des femmes haïtiennes en janvier 2020. « Les femmes représentent le moteur de l'économie et de la société haïtienne », avait-il déclaré. 

D'un autre côté, le ministère de l'Agriculture, des Ressources naturelles et du Développement rural (MARNDR) a informé que les femmes mènent aussi la danse en agriculture. « Près de 75 % des femmes haïtiennes sont responsables de la transformation et de la commercialisation des produits agricoles », peut-on lire dans le document élaborant sa politique de développement agricole de 2011. 

Ce leadership est au prix de multiples efforts et de sacrifices à l'image des mères célibataires qui remplissent aussi le rôle de pères. En Haïti, plus de 60% des familles sont monoparentales. La plupart sont dirigées par des femmes élevant seules leurs enfants, selon l’ex-ministre à la condition féminine et aux droits de la femmes, Marie Laurence Jocelyn Lassègue.

Femmes qui parcourent plusieurs kilomètres à pied à longueur de journée ou qui voyagent au-dessus des camions de marchandises de ville en ville pour joindre les deux bouts. 

Poto-mitan malgré elles … 

L’expression poto-mitan a interpellé la sociologue Sabine Lamour dès son plus jeune âge jusqu'à l'université. Son travail, « Entre imaginaire et histoire : une approche matérialiste du poto-mitan en Haïti », l'a permis d'obtenir un doctorat en sociologie à l’Université Paris 8 Vincennes-Saint Denis, en France. 

Mme Lamour croit que le concept n’est pas uniquement un mythe ni un mot, mais aussi un mode d’organisation politique de la société haïtienne. Une alternative permettant de responsabiliser davantage les femmes. « C’est un mode d’organisation de la protection sociale en dehors de l’État. Elle renvoie à un ensemble de besoins qu’elle a au sein de la famille par manque d’espace de protection sociale. Ces besoins-là sont retombés sur les femmes », soutient la sociologue en poursuivant que cette organisation n’a pas pensé à fournir aux femmes les ressources nécessaires pour prendre en charge ces besoins-là. 

Si les femmes sont obligées de mettre sur pied des activités économiques, c'est pour avoir un revenu en dehors d’une politique étatique. Revenu qui est très vite distribué. « Le peu de ressources que la femme a réussi à capter, elle est obligée de la partager avec la collectivité. C’est comme si elle a des devoirs envers le collectif alors que ce dernier ne lui doit rien », fait-elle remarquer. À travers la SOFA, Solidarite Fanm Ayisyèn (Solidarité des Femmes haïtiennes en créole haïtien), Sabine Lamour s’engage dans la lutte visant l’autonomisation économique des femmes. 

La structure féministe les accompagne dans leur quête d’accès aux ressources matérielles et immatérielles. Ressources que la société dit donner aux femmes alors que c’est loin d’être le cas. « Tout le monde pense que vous êtes quelqu’un d’important au niveau immatériel, mais matériellement vous n’êtes rien », constate la docteure reconnaissant toutefois que le poto-mitan est une forme d’hommage. Mais à ne pas accorder trop d’importance étant donné que ça les invite à se mettre de côté. La féministe se réfère à la forte présence des slogans dénigrant les femmes pour argumenter. 

« Ces propos démentent le concept [poto-mitan]. Cela prouve qu’il y a construction d’un double discours. Un qui oblige les femmes à prendre à cœur le rôle qu’on leur a assigné. Un autre qui dit aux femmes de ne pas se prendre au sérieux », précise Mme Lamour. 

Valorisation apparente, domination et exclusion effectives 

Au cours de la journée internationale des droits de la femme ou la fête des Mères célébrée en Haïti le dernier dimanche du mois de mai, les honneurs à l’égard des femmes pleuvent de partout. Autant d’occasions d’être reconnaissant aux piliers de la société haïtienne. Elles sont nombreuses à en profiter pour exprimer leur fierté à remplir ce rôle. 

Si ce discours réconforte plus d’un, il met en colère Rose Berline Bathélemy. La journaliste de la Radio Model FM y voit de la manipulation. « Le poto-mitan est un construit. Ça n'a rien à voir avec de l'honneur. C'est une façon de nous manipuler afin de nous confier des tâches qui nous dépassent », lâche la jeune animatrice de l’émission ''Ainsi soient’elles'' de la Radio Model. Elle croit que ce discours populaire sert en fait à déresponsabiliser davantage les hommes. 

« L’objectif, c’est de pérenniser l’image d’une femme qui se met en quatre pour tout faire, au-delà même de ses capacités, pendant que l’homme est là, tranquille devant la télé, regardant son match de football », avance-t-elle arguant que c’est un problème lié à l’éducation familiale. Sabine Lamour croit aussi que le discours fait l’affaire de la gent masculine. Leur moyen d’évasion. 

« Ils s’offrent le luxe de ne pas réfléchir, de ne pas intervenir sur certains problèmes », précise la sociologue en soutenant que le poto-mitan est une valeur de domination des hommes et d’exploitation de la société. Les femmes, tout en représentant la pièce maîtresse des familles et de la société en général, sont marginalisées dans les espaces décisionnels. Véritable paradoxe, mais rien d’étonnant pour Mme Lamour. 

« Cela est dû à la domination masculine. Les espaces à fortes valeurs ajoutées sont partagés entre les hommes. Les femmes sont mises à l’écart. On s’étonne [même] de voir des femmes dans ces espaces-là », remarque la sociologue, admettant que la femme haïtienne est un pilier dévitalisé vu que dans les lieux de pouvoir, le poto-mitan est absent alors que ce qui se fait dans ces espaces a une certaine incidence sur son travail. Travail consistant à maintenir un équilibre au niveau sociétal. 


Jeff Mackenley GARCON