Mais de toutes les femmes épinglées de loin ou de près dans l’assassinat du chef de l’Etat Jovenel Moise le 7 juillet 2021 en sa résidence privée, le nom de la juge Me Windelle Coq Thélot sort du lot. « El Diamante » est le surnom attribué à la juge par les mercenaires colombiens impliqués dans l’attentat. Cette épithète signifie « celle qui devrait remplacer le président Jovenel Moise après son éviction du pouvoir », selon les dispositions du plan macabre relatif à l’assassinat du président Moise. Interdite de quitter le territoire, Me Coq est la femme la plus recherchée par les autorités policières et judiciaires pour sa présumée implication dans l’assassinat du chef de l’Etat. Enquet’Action tient à retracer, pour vous, le parcours de la juge, les accusations portées contre elle, voire la défense de ses avocats. Un récit pour le moins passionnant et poignant.


Reportage


Windelle Coq Thélot est originaire de Marmelade dans le département de l’Artibonite. Depuis au moins une décennie, la juge fait partie des femmes les plus présidentiables du pays. Son influence, sa posture et son charisme dans le système judiciaire haïtien font peur plus d’un. De juge à la Cour d’Appel des Gonaïves et de Port-au-Prince durant au moins une décennie à juge à la Cour de Cassation à partir de 2011, cette mère de famille, mariée depuis au moins deux décennies, est professeure à la Faculté de Droit et des Sciences Economiques de Port-au-Prince et à l’école de la Magistrature où elle contribue à la formation depuis plusieurs générations d’hommes et de femmes de loi au pays. 

Son père fut un brillantissime avocat et notaire de carrière. A la suite de ses études de droit aux Gonaïves, elle a milité à titre d’avocate au barreau de cette même ville et par la suite intégré l’école de la magistrature. En 2011, elle fut nommée juge à la Cour de Cassation qui fait office de la plus haute cour de justice du pays. L’une des rares femmes à avoir occupé un prestigieux poste en Haïti. Mme Coq Thélot est détentrice de deux masters. L’un en étude judiciaire et l’autre dans la question de la gouvernance. Elle est l’auteure d’au moins trois ouvrages. Le dernier sorti en 2017 porte le titre de « Principe du droit commercial et de procédures commerciales », très apprécié dans l’apprentissage du droit en Haïti. En juillet 2014, il a remplacé Antoine Norgaisse au Conseil Supérieur du Pouvoir Judiciaire (CSPJ) comme vice-président.

« Le pays a besoin d’une personne capable de réunir tous les secteurs vers une seule vision, celle du bien-être de toutes les haïtiennes, tous les haïtiens », a dit la juge Windelle Coq Thélot  lors d’une entrevue au journal Dofen News, faisant croire qu’elle « n’est pas de ces gens qui se disent satisfaits de leur position ». Elle plaide toujours pour une solution constitutionnelle devant sortir le pays de ce carrefour compliqué. A la question directe du journal Dofen News : ``Vous voyez-vous comme présidente de la République ?’’- Elle a répondu vertement : « Je suis à la disposition de la République ». 

Le nom de la juge est souvent évoqué pour devenir présidente provisoire lors des turbulences politiques récurrentes de ces dernières années. Le 8 février 2021, Me Coq Thélot a été accusée d’avoir participé à une tentative du coup d’Etat contre le président Jovenel Moïse. Des jours après, le président Moise en fin de mandat a pris un arrêté présidentiel mettant à la retraite les juges Yvickel Dabrezil, Windelle Coq Thélot et Mécène Jean Louis. Des personnalités pressenties pour remplacer le président après la fin de son mandat constitutionnel. Une décision qui a suscité une levée de bouclier dans le monde de la basoche. « C’est une décision pour protéger la Cour de Cassation, la démocratie », a dès lors fait savoir M. Moïse pour expliquer son action, rappelant que les lois du pays interdisent aux magistrats de s’impliquer dans des activités politiques.

Le 7 juillet 2021, le président de facto Jovenel Moïse a été assassiné en sa résidence privée à Pèlerin 5 notamment par des mercenaires colombiens recrutés par la CTU. Claude Joseph, ministre des affaires étrangères de l’époque et premier ministre dès lors, a même parlé d’un coup d’Etat en faisant un lapsus. Même si officiellement, les officiels haïtiens refusent de l’admettre, il s’agit à notre avis d’un véritable coup d’Etat. Là encore, Mme Windelle Coq Thélot est aussi accusée. Une copie du rapport de police acheminée à Enquet’Action fait état des raisons expliquant son implication.

Vers la signature d’un accord avec CTU

Me Windelle Coq Thélot  a été identifiée comme l’hôtesse d’une réunion en représentation de l’entreprise CTU qui aurait financé le plan de l’assassinat du président Moise, selon les colombiens Jheyner Alberto Carmona Florez et Carlos Giovanni Guerrero Torres. Elle a aussi été identifiée et reconnue comme étant celle qui est surnommée « El Diamante » en raison du fait qu’elle devait succéder au président Moïse. Joseph Vincent et James Solages – deux interprètes des mercenaires colombiens - avaient déjà épilogué au sujet de la susnommée en raison de ses aspirations politiques. M. Solage a révélé qu’après des ajustements au plan initial, la Magistrate Coq Thélot, était entrée en jeu pour succéder le président.

«Elle a pris une part active dans la planification du plan macabre qui visait le Président Jovenel Moïse. Ajouter à cela, il a été rapporté que l’ancienne magistrate avait signé un document transmis par la CTU lors de la réunion tenue chez elle avec les nommés Félix Joseph Badio, Rodolphe Jaar dit Dòdòf, James Solages et autres, synonyme d’un accord devant la porter au pouvoir en remplacement du de cujus», lit-on dans le rapport de police.

Le 12 juin 2021, une rencontre aurait eu lieu au domicile de la juge, et en marge de celle-ci la concernée a eu à signer un contrat avec la CTU en présence de son frère qui est également un avocat, selon la police. Quant à l’implication présumée de la juge dans cette affaire, Joseph Vincent a révélé que cette dernière a eu à signer à un certain moment un document à lui transmis par Félix Joseph Badio, Rodolphe Jaar dit Dòdòf et James Solages, lequel afférait aux questions de sécurité et de développement. « [Elle] a été projetée comme placée en pole position pour accéder à la magistrature suprême de l’Etat une fois que le Président Jovenel Moïse ne soit plus en place », confie Joseph Vincent.

Des mercenaires sous la piste de la juge ?

Simultanément, le mercredi 21 juillet 2021, en vue de déterminer la vérification d’une dénonciation faite par les assaillants selon laquelle Me Coq Thélot serait impliquée dans l’assassinat du chef de l’Etat en présidant des réunions préparatoires en son domicile, des enquêteurs chargés du dossier ont présenté à German Alejandro Rivera Garcia et Jheyner Alberto Carmona Florez, six planches photographiques de femmes influentes de la société haïtienne aux fins d’identification et de reconnaissance, dont chacune était dotée d’un numéro compté d’un (1) à six (6). 

Sans la moindre équivoque, ces personnalités ont identifié Mme Coq Thélot qui portait le numéro cinq comme étant la propriétaire d’une maison où ils ont participé à une réunion dans la préparation de leur attaque contre la résidence du président. Recherchant de plus amples confirmations sur les dénonciations faites par Jheyner Alberto Carmona Florez au cours de son interrogatoire, selon lesquelles lui et son compatriote Carlos Giovanni Guerrero Torres ont pris part à une réunion chez Mme Coq Thélot en représentation de l’entreprise CTU, le jeudi 22 juillet 2021, les enquêteurs ont extrait le susnommé de sa cellule de garde à vue et se sont transportés dans la zone sans lui avoir rien indiqué afin de vérifier s’il connaît effectivement le domicile de la juge. 

« L’intéressé a conduit les enquêteurs au numéro 26 de l’impasse Albin à Pèlerin 5, non loin de la résidence du Chef de l’Etat, où les enquêteurs ont constaté que cette maison construite sur deux niveaux et l’étage est de couleur crème et rose. Lequel domicile a une barrière en métal de couleur marron, clôturée en bloc et de barbelés, équipée d’un système de caméra de surveillance », poursuit le rapport de la DCPJ qui assure que Jheyner Alberto Carmona Florez a identifié le domicile de la juge en présence de Me Carl-Henry Destin, Juge au Tribunal de Paix de Pétion-Ville. 

La maison de Mme Coq Thélot, haut lieu de rencontres entre les inculpés ?

Plusieurs réunions auraient été tenues chez Mme Coq dans le cadre de la planification de l’attaque, selon la police. Le mercenaire colombien Jheyner Alberto Carmona Florez a révélé avoir été au domicile de la Magistrate où il a eu à rencontrer pour la première fois l’ancien parlementaire John Joël Joseph, aux côtés duquel il a participé à une réunion ayant essentiellement porté sur la sécurité et les questions politiques en compagnie de Carlos Giovanni Guerrero Torres et James Solages, Joseph Vincent, Rodolph Jaar ainsi qu’Ashkard Pierre. 

Pour sa part, Victor Albeiro Pineda Cardona, questionné sur le mobile de l’assassinat du président, a avancé à l’instar de ses acolytes que leur mission était d’appréhender la victime et la conduire au Palais national. « Près de 80 policiers devaient être sur place en attente de la prestation de serment d’une dame en tant que présidente », laisse-t-il entendre. Pour leur part, Jhon Jader Andela et John Jairo Gomez ont concédé que le plan a été biaisé au regard de l’assassinat du Président, car il a été conclu qu’ils allaient l’appréhender, sous prétexte d’un soi-disant mandat de justice. Et, ils ont accentué sur le fait que les commanditaires aient envisagé plus tard l’assassinat du Président ainsi que toute personne retrouvée sur les lieux. 

Sous ces chefs d’accusation, un mandat d’amener et un avis de recherche sont décernés à l’encontre de la magistrat pour sa présumée implication dans l’assassinat du président Jovenel Moise. Le 26 août 2021, le ministre de la Justice de l’époque Rockfeller Vincent a promis une récompense de 6 millions de gourdes à quiconque qui aiderait à retracer et capturer la juge Windelle Coq Thélot, l’ex-sénateur John Joël Joseph et Joseph Félix Badio.

Mme Coq dénonce « les persécutions politiques »

Mme Coq Thélot s’est fendu de Tweets, de posts facebook et de la constitution d’un cabinet d’avocat pour se défendre par rapport à l’avalanche des accusations portées contre elle. « Je dénonce fermement les persécutions politiques dont je suis l’objet en ce moment », écrit-elle le 1er août sur son compte twitter du nom de @WendelleCoq. « Je souhaite la tenue d’une enquête sérieuse pour que les auteurs du crime commis contre le président soient déférés devant la justice. J’appelle tous ceux qui croient en mon honnêteté et ma crédibilité à être sur leur garde au sujet du plan concocté visant à empêcher une enquête en bonne et due forme sur l’assassinat du président Jovenel Moise ». 

Le 7 août  2020, sur une page Facebook reconnue comme la leur, Mme Coq Thélot soutient que nous sommes en train d'assister à une instrumentalisation du Commissaire du Gouvernement Près le Tribunal de Première Instance de Port-au-Prince et de la Police Nationale d'Haïti par le parti Politique PHTK (Parti Haïtien Tèt Kale) qui, pour assouvir leur soif du pouvoir, ont manipulé l'opinion publique nationale et internationale, en le pointant du doigt tantôt comme complice, tantôt comme auteure intellectuelle de l'assassinat de feu le Président Jovenel Moise.

En sa qualité de Juge à la Cour de Cassation de la République d'Haïti, la Constitution du pays dit clairement qu’elle n’est justiciable que par devant la haute Cour de Justice, rappelle-t-elle. Pourtant, le Commissaire du Gouvernement Bed-Ford Claude a émis en violation systématique des articles 24 et 24-1 de la Constitution en vigueur garantissant et protégeant la Liberté individuelle, un mandat d'amener en dehors des cas de flagrant délit, contenant les charges farfelues de vol à mains armées, de tentative d'assassinat et d'assassinat, sans même avoir la décence de l'inviter au Parquet, en tant que son supérieur quoique qu'il n'ait aucune compétence à le faire, critique-t-elle.

« Depuis, un prétendu avis de recherche est lancé contre moi par la Police Nationale qui se transforme en malice du PHTK, lequel avis mentionné que je suis armée et dangereuse. Quelle infamie pour la Justice Haïtienne. C'est toute la Magistrature assise et debout qui est souillée par ces bévues policières et les agissements indignes du Commissaire Bed-Ford [Claude], lequel s'est aussi arrogé le droit d'interdire mon départ tant par terre, et par mer », écrit-elle. « C'est tout le système judiciaire qui est effondré dans ce dossier ». 

« Je suis prête à les affronter par devant (…) une justice indépendante au moment opportun »

Ainsi, elle dit attaquer en annulation le mandat du Commissaire Bed-Ford ainsi que son fameux ordre d'interdiction de départ et l'avis de recherche qu’elle qualifie de « farfelu » de la Police. « Ma vie est menacée, mes parents et même certains de mes alliés sont en train d’être victimes de perquisitions illicites de leurs maisons par des hommes en cagoule. Mon frère Me. Edwin Coq assurant ma défense de concert avec d'autres confrères, a du prendre le maquis parce que sa vie est menacée », se plaint-elle, apportant un démenti formel à toute « cette machination politique orchestrée par le pouvoir en place de concert avec les dirigeants du PHTK », pour l'assassiner moralement et physiquement. 

« Je suis prête à les affronter par devant la Justice, une Justice indépendante, au moment opportun », dit-elle, appelant à la solidarité de tous les Magistrats assis et debout, de tous les avocats, de toutes les associations de Magistrats, de toutes les associations de défense et de promotion des droits humains, pour l'aider à sortir du marquis. « Car, qui aurait imaginé qu'en 2021 qu'Haïti pourrait se trouver dans cette situation qu'on croyait révolue, après toutes les batailles politiques qui avaient abouti à la révolution de 1986 ». (https://web.facebook.com/windelle.coqthelot , https://www.youtube.com/watch?v=tcMtoa_gRiY )

En conférence de presse du mardi 27 juillet 2021, les avocats Edwin Coq (son fils), Marc-Antoine Maisonneuve (proche de l’opposition), Nathalie Delisca, Arnel Rémy et Saint-Armand Junior Ocius ont annoncé qu’ils vont « attaquer en annulation » le mandat d’amener décerné à l’encontre de la juge à la Cour de cassation Windelle Coq Thélot. Ils le qualifient d’illégal et d’acte faisant partie d’une machination politique. Ces avocats ont tenu à rappeler qu’«une juge à la Cour de cassation a, selon les prescrits constitutionnels, un statut particulier et est justiciable seulement par devant la Haute Cour de justice. 

Entre-temps, la juge Windelle Coq Thélot garde ce statut, en dépit du fait que le président de l’époque, Jovenel Moïse, avait pris un arrêté controversé la mettant à la retraite.