Constructions anarchiques, déforestation, pollution et insécurité sont le lot des riverains de Port-au-Prince. Pendant plusieurs années, je me suis laissé aller à la découverte et à la rencontre des quartiers de morne hôpital. Récit de promenades vertigineuses le long des dénivellations de la montagne par laquelle arrivent nos maux. 


Il a cette voix que ma génération reconnaîtrait d’entre mille. Pleine de malice, conteuse, la voix de Théodore Beaubrun (dit Languichatte) qui lâche, laconique, en dernière note : « Bwadchèn pa nan tenten !» (La ravine Bois de chêne ne joue pas). C’est les années 80 et déjà Bois de chêne interpellait l’auteur. La chanson, satirique et audacieuse pour l’époque, dénonce le danger et les risques que fait courir la ravine à la capitale lorsqu’elle est en crue. Un récit fourbe et criant de vérité. Ses contemporains, me semble-t-il, ne l’ont pas compris ou n’ont rien voulu écouter. Des décennies plus tard, le problème reste entier. Le poids démographique et les constructions anarchiques à Morne Hôpital, en amont de Port-au-Prince, achèvent les quelques marqueurs d’urbanisme en bas de la ville. Les dégâts occasionnés à chaque pluie sont devenus symptomatiques du nouveau Port-au-Prince, que nous habitons désormais. 

Cité Plus 

À une encablure de la mer, juste à la sortie du Bicentenaire, un bâtiment se cache mal au milieu des véhicules éventrés et échoppes en tout genre. Le Théâtre National d’Haïti joue son dernier acte. Forcément que les metteurs en scène et les dramaturges du dedans doivent redoubler d'efforts pour rivaliser avec le drame qui se joue dehors. Juste là, en contrechamp à la ville et dos au grand bleu, Cité Plus .

Je pénètre dans ce gigantesque quartier populaire sans connaître les routes et les issues. Nous sommes en décembre 2017 et le quartier est encore fréquentable. Les troubles liés à la guerre des gangs surviendront plus tard. J’ai commencé ma déambulation dans la cité il y a 5 minutes et après une centaine de mètres, mon idée est faite. Il existe ici de la misère comme je n’en ai jamais vu auparavant. Pourtant, Dieu sait que j’ai sillonné des quartiers malfamés. Ici, toutes les précarités de Port-au-Prince semblent s’illustrer en un seul arrêt. On est à l’embouchure de Bois de chêne. La ravine, cette coulée d’immondices qui scinde la cité en deux. Comme si la ravine avait fait le plein de tous les problèmes de la ville et puis, les avait jetés là, sous mes yeux. On n’échappe pas à l’odeur, elle habille l’ambiance. Sur les rives du ravin se tiennent quelques petites bicoques flanquées d’un trou en leur centre. On comprend vite que ces cabines de défécation constituent un luxe.Les populations plus précaires, comme cet enfant et cette femme un peu plus loin, effectuent leurs besoins à l’air libre. En face d’eux, quelques badauds assis sur une balustrade, d’une maison dont les lignes rappellent celles d’un dessin de maternelle, discutent football. Circulez, il n’y a rien à voir, semble-t-il me dire, ce spectacle, c’est notre quotidien. 

Cité Plus est en fait une banquise de sédiments constituée par les descentes d’alluvions de morne hôpital. Au fil des ans, une population majoritairement issue de l’exode rural s’y est installée. Les politiques municipales et gouvernementales n’ont pas été au rendez-vous de ce grand défi, donc voici la nouvelle réalité du bord de mer de Port-au-Prince. 

Toboggan jusqu’à la mer 

Exactement à l’opposé de cette partie de la ville, un soleil matinal imprime son jaune pastel sur les murs colorés d’un bidonville. Jalousie, un quartier niché sur un pan de Morne-Hôpital face au centre urbain de Pétion-ville se développe pêle-mêle. 2013, une initiative du gouvernement Martelly-Lamothe « Jalousie en couleur » a voulu y apporter un peu de dignité et de justice sociale. Huit millions de dollars investis dans la peinture des habitations, le quartier devient une carte postale, acquérant une belle notoriété. Cependant, il n’y a de gaies que les murs. Je rencontre dans un petit restaurant du bidonville Serge Volcy, Délégué de ville fraîchement élu pour la zone de Jalousie. Il me peint un tableau autre que celui que le gouvernement d’alors vend à la presse. Des réalités plus sombres, celles de la vie des riverains. «L’insalubrité est le premier des problèmes que nous rencontrons, ensuite viennent les problèmes de routes, de centre de santé et d’eau potable». En effet, seulement six fontaines d’eau desservent la population de Jalousie, estimée aujourd’hui largement supérieure par rapport aux derniers chiffres de 45 000 enregistrés en 2013. La promiscuité des maisons et la raideur des pentes (plus de 30 degrés) rendent difficile l’accès des véhicules. Les riverains déversent alors leurs ordures dans des ravins faute de voirie, nous explique l’élu local. «Plusieurs des ravins qui alimentent Bois de chêne passent par Jalousie, les riverains de Jalousie y jettent leurs ordures. Ce qui explique les dégâts au niveau du centre-ville parce que le problème n’est pas géré en amont ». Cette situation de pollution par l’hyper urbanisme prive depuis 2013 la Dinepa (ci-devant CAMEP) de l’exploitation de la source de Cérisier-Plaisance. Un point d’approvisionnement de la ville en eau potable, juste en dessous de Ménard, ce prolongement du quartier de Jalousie en pleine excroissance après le tremblement de terre. La principale cause, la contamination des nappes par les latrines. La compagnie, soucieuse encore de la qualité de l’eau, a dû se séparer de ce point d’eau, qui ne suintait plus le minimum de standard d’eau potable qu’attendaient ses clients. 

Omerta et populisme 

La situation de Morne-Hôpital est avant tout une chronique qui dit la mauvaise foi et l’incapacité de nos hommes politiques à prendre des décisions impopulaires. En effet, une batterie d’actes législatifs consacre très tôt la sauvegarde de ce qui jusque dans les années 80 était considéré comme une forêt subtropicale. La loi du 30 août 1963 consacre tout le relief d’utilité publique. La création en 1986 de la création de l’Organisme de Surveillance et d’Aménagement du Morne de l’Hôpital (OSAMH) aurait dû être une façon pour les législateurs de boucler la boucle. Seulement voilà, nos institutions comme à l’accoutumée n’ont pas été à la hauteur de la mission. « L’OSAMH avait la mission d’aménager 2000 des 4000 hectares de bassin versant de morne hôpital. Malheureusement des agents de l’OSAMH sous-payés ont participé à l’expropriation massive des terres de morne hôpital en louant des terrains à des particuliers », me confie l’agronome Joseph Ronald Toussaint. Ancien ministre de l’Environnement, il connaît bien la montagne. Il est le dernier à avoir montré des velléités de prendre en main la question. 

Un projet « Sove lavi nan môn lopital » (sauvons Morne-Hôpital) avait même été pensé. Mais il avait parlé trop vite et communiqué la destruction de 3000 maisons pour endiguer le problème des alluvions et de l’érosion des sols vers la ville. Des recensements de 2010 estimaient 256 000, le nombre d’habitants du secteur concerné. Autant dire que c’est un électorat important pour les hommes politiques. Le président Martelly qui se voulait proche de la population a manqué de courage. Dès les premières manifestations des riverains de Jalousie, il a vite pris ses distances par rapport au ministre fougueux. 

« Les Duvalier, la dynastie de dictateurs haïtiens sur la question de Morne-Hôpital s’est révélée plus visionnaire que certains », m’explique l’homme politique tombé en disgrâce « durant leur règne, ils ont fait trois lois jusqu’en 1983 », poursuit-il. Dans une salve, il me lâche et m’étaye sa vision de ce projet qu’il voulait phare des 5 prochaines années. « J’ai voulu faire de Morne-Hôpital un laboratoire pilote pour faire une expérience et ensuite extrapoler la démarche à d’autres villes ayant le même problème, telles que Cap-Haïtien, Saint-Marc et Port-de-Paix, mais il y a eu une pollution politique du dossier. J’ai manqué de support du côté du président et du Premier ministre », finit-il par dire, dégoûté de la petite politique politicienne. Depuis cette affaire, la popularité du président est restée intacte auprès des habitants de Morne Hôpital qui ne jurent que par son nom. Le problème, par contre, s’est aggravé. Les bouches d’égout vomissent la montagne dans toutes les rues de la capitale à chaque pluie. 

Pandora 

L’inaccessibilité d’une partie de morne hôpital est un fait. Pour parvenir en certains points habités, j’ai dû combiner des talents d’escalade et de randonnée en pente abrupte. Des difficultés qui font que ces communautés soient très peu accoutumées à des représentants de l’ordre. « Des fois nous passons une semaine sans voir une patrouille de Police dans toute la zone », explique Serge Volcy, délégué de ville, qui s’offusque de la situation. Ces quartiers précaires deviennent un véritable terreau pour l’anarchie foncière et les actes de banditisme. À Ménard par exemple, la population se débat depuis plusieurs mois avec une insécurité ambiante. Des groupes de banditsexercent depuis peu dans le foncier. Ils vendent, revendent des terrains de cette zone protégée et rackettent la population.Les nombreux appels à l’aide de la population sont restés sans réponse. « La population sans recours et lasse des méfaits dont elle est continuellement victime s’est elle-même constituée en gardienne de la paix », m’explique fièrement Jean Martin Atilièse, notable de la zone. En effet, toute la montagne est minée par des quartiers ici et là, sujette au banditisme et à l’insécurité. C’est le cas de Jalousie et Désermite à Pétion-ville, de Savane Pistache, Saint Jude et Fort Mercredi à Port-au-Prince et plus en aval de Petit bois (Ti Bwa) et Grand’Ravine à Martisant. Des bidonvilles et quartiers qui, en quelques années, sont devenus de véritables repères de criminels et de chefs de bourgs. La police s’y aventure peu ou pas du tout. La population, souvent, est obligée de se remettre/soumettre aux lois et à la justice des bandits. Il faut aussi dire que rien n’est fait pour permettre à la jeunesse de ces quartiers, livrée à elle-même, de s’en sortir. Aucun programme social digne de ce nom pour aider les jeunes à franchir le palier de l’emploi. Mackenson Toussaint, 31 ans, a abandonné l’école à la mort de ses parents. Il a travaillé pour la première fois de sa vie comme guide pour une ONG qui intervenait dans le quartier de Jalousie. Depuis, il enchaîne les petits boulots. Je le rencontre qui colle des affiches de campagne dans le centre-ville de Pétion-ville quelques jours avant les élections présidentielles de 2017. Lui a fait ce choix-là et m'explique que ce n'est pas le choix de la plupart de ses amis d’enfance. « Ce sont ceux qui sont nés dans la zone qui agissent n’importe comment et sont acteurs de l’insécurité dans la zone. Ils volent, ils violent, ils jettent l’opprobre sur leur famille », m’assène-t-il avec un air fourbu. Son récit sur la guerre de quartiers et les descentes de police qui embarquent les jeunesrestés sur place est le lot quotidien de tous les quartiers périphériques de Morne Hôpital. 

Déforestation et expropriation 

La montagne verdoyante et les sources d’eaux cristallines, c’est un doux rêve lointain pour les Port-au-Princiens. Le quartier cossu et résidentiel de Débussy où certaines cours pullulent d’arbres n’est pas représentatif de la situation de Morne Hôpital. Les municipalités sont moins dans l’hypocrisie et ne font plus les petites campagnes de reboisement comme à l’ancienne. Serge Volcy, Délégué de ville et riverain, se rappelle. « Enfant, tous les 18 mai et fêtes nationales, je participais à des journées de reboisement de Morne Hôpital qui ne se tiennent plus malheureusement». Depuis le bas de la ville, je vois la déforestation grandir à vue d’œil. Ces excavations et pierres estampillées en parallèle, que je remarque au loin sur la pente vers Boutillier, sont faites par un docteur m’apprend-on. Comme d’autres, il vient de se payer une part de la montagne, une grosse part forcément. La montagne est déclarée d’utilité publique depuis 1963, cependant il n’est pas anodin d’entendre que tel terrain appartient à telle grande famille et ainsi de suite. Ces personnalités parviennent dans la cacophonie foncière qu’on connaît en Haïti à se procurer des papiers, le comble de l’audace. Les moins nantis eux-mêmes, moins gourmands, y vont par petits lopins à chaque crise ou à chaque explosion populaire. En 1994, au retour d’exil du président d’Aristide, en 2004, après son éviction du pouvoir, en 2010, après le tremblement de terre. « À chaque crise politique, les gens viennent du centre-ville pour exproprier les terrains de la montagne. Je n’ai aucun problème avec cela, mais l’État aurait dû établir un plan d’urbanisation », défend Serge qui est né et a grandi dans la mont agne du côté de Jalousie quand il n’y avait que 5 familles qui y habitaient. 

À Saint Jude (Morne Hôpital, Port-au-Prince), sur la colline de Saieh, usé par la montagne et une journée de marche, mon chemin croise celui d’un groupe de chrétiens venus prier.Bidons d’eau, nourriture, draps, bibles et livres de chants, ils sont chargés comme s’ils partaient une semaine dans le désert. « Tu viens nous tourmenter alors que nous sommes venus dans ce désert pour prier », me dit cette femme confirmant mes soupçons. Ses hurlements derrière les haies avaient attiré mon attention, j’ai juste essayé de la prendre en photo. Partie, elle reprend de plus belle ses bruits stridents en direction de la ville. Les affres et les mille malheurs de Port-au-Prince demandent un appel d’air. Morne hôpital en ce sens est un spot. Dans ma descente, je bute sur des murs. Une église « Secours d’en haut » est en construction. Je demande à ces missionnaires que je vois étrangement allongés au sol, à parler au responsable. Pasteur Moïse, bâtisseur, et maître de lieux, officiant du jeûne à ces heures, fulmine lui aussi contre les autorités, mais pas pour leur laxisme : « Ici, c’était une jungle ! C’est grâce à moi qu’aujourd’hui toutes ces personnes profitent de la montagne. J’ai préparé pour eux le terrain. Et personne ne veut m’aider pour cette église », me lâche froidement l’homme dévot. Il attend, à mon avis, une médaille pour avoir porté sa pierre dans l’édifice de la catastrophe de Morne Hôpital. 


Texte et photos de Pierre Michel Jean


Cet article est publié en partenariat avec Kolektif 2D, éditeur du Magazine Fotopaklè, dans le cadre de la promotion de la revue Urgence (s).