Enquet'Action (EA): Comment voyez-vous le féminisme haïtien à l'heure actuelle par rapport à la société?

Ketleine Charles (KC): Un peu discrètes, les organisations féministes ne se manifestent pas trop. Nous avons beaucoup d’organisations de femmes, mais les engagements sont de moins en moins forts, les grands débats de société et d’inégalités ne sont pas suffisamment abordés. 

EA: Qu'est-ce qui mérite d'être fait pour que les femmes jouissent pleinement de leurs droits? Le plein respect?

KC: L’Etat doit prendre ses responsabilités, à travers ses nombreux engagements tant au niveau national qu’international. Le Ministère à la Condition féminine et aux Droits des Femmes doit jouer son rôle transversal afin d’encourager les institutions concernées à prendre en compte les disparités de genre dans leur politique sectorielle. Mais les organisations doivent être à l’avant-garde pour forcer l’Etat à prendre ses responsabilités.

EA: Que pensez-vous des genres musicaux dénommés « rabòday » et « trap » haïtien comme moyens de rabaisser les femmes haïtiennes?

KC: Le rythme en soi n’est pas un problème, ce sont les stéréotypes sexistes qu’il faut combattre. Il faut sensibiliser les promoteurs et les compositeurs, en leur proposant d’autres sujets plus progressistes tels: l’engagement citoyen, la dénonciation des gabegies administratives, la protection de l’environnement et la justice sociale.

EA: Selon vous, que devraient faire les autorités par rapport aux chansons ayant des contenus sexistes et dénigrants envers les femmes?

KC: Le rôle du Ministère de la culture serait de censurer les chansons sexistes et celles qui incitent à la violence; Fournir un encadrement aux artistes, procéder à la visualisation, l’audition de la chanson avant diffusion; sensibiliser les artistes sur les engagements de l’Etat haïtien en matière de lutte contre la discrimination à l’égard des femmes (MCFDF).

EA: Quelle est votre analyse par rapport à certains slogans populaires tel que « fè Juana mache », « mw manje manzè », « antre floup soti flap », « FKD », « bal manje bal bwè bal bwa », « fuck li tankou bitch »...visant à dénigrer les femmes?

KC: Ce sont des chansons sexistes qui incitent à la violence et le harcèlement sexuel et qui ont une influence négative sur la société en général et les plus jeunes en particulier.

EA: Comment expliquez-vous le fait que même les femmes s'approprient ces slogans sexistes et dénigrants?

KC: Manque de sensibilisation de la population sur les discriminations de genre, manque d’encadrement des jeunes filles par les institutions concernées; conditions de vulnérabilité des femmes, qui se font exploiter à tous les coups.

EA: Ces différents slogans et chansons projettent quelle image de la société haïtienne?

KC: L’image d’une jeunesse désorientée, non accompagnée, pas assez éduquée. L’effritement des valeurs morales, civiques et de la citoyenneté. Aussi la dépravation des mœurs et l’incitation à la débauche.

EA: Un message pour les femmes, les hommes et les différentes catégories sociales? 

KC: Pour les femmes, restez à l’école, croyez-en vous-mêmes et en vos capacités. Vous êtes les seules responsables de vos destins. Les Hommes: soutenir les femmes dans les initiatives visant à renforcer leur autonomisation, ayez une contribution plus positive, nous avons besoin d’une masculinité positive qui contribuerait à la réduction des inégalités de genre et au développement du pays à partir de la contribution des femmes et des hommes. Aussi, la société doit être plus exigeante.


Jeff Mackenley GARCON