« Quand tu veux un changement, il faut faire quelque chose qui signifie le changement. Quand on fait un changement d’état d’esprit, il faut faire quelque chose de symbolique qui marche avec », exhorte Dorothy Derat, étudiante en Sciences juridiques qui s’est coupé les cheveux à la suite de moments tragiques de sa vie. « Quand je me regarde dans le miroir, je dis que ces cheveux, il fallait m’en débarrasser ». 


Reportage 


Après l’assassinat crapuleux de son époux en son domicile le 7 juillet 2021 à Pèlerin 5, Martine Moïse, l’ex-première dame - revenant d’un voyage aux États-Unis - s’est présentée à l’aéroport international Toussaint Louverture avec une nouvelle coiffure. Elle a coupé ses cheveux, de retour au pays pour organiser les funérailles de son mari tenues au Cap-Haïtien, la deuxième ville du pays. 

En Haïti, on appelle cette coupe de cheveux « à la garçonne ». Celle-ci a attiré l’attention de tous et toutes. Tout le monde se demandait pourquoi. Pour mieux comprendre la question, Enquet’Action a décidé d’aller voir des femmes et des filles qui l’ont déjà fait. Si se couper les cheveux, c’est une coiffure avant tout, voire un style, les raisons qui les poussent à le faire ne sont pas toujours le fruit du bon plaisir ni pour se faire une nouvelle beauté.

Définitivement, les coupes de cheveux ne sont pas toujours innocentes. D’ailleurs, les cheveux traînent derrière des mémoires. Donc, peuvent vous rappeler beaucoup de choses de votre passé. Nous sommes allés à la rencontre de Dorothy Derat, éducatrice de formation et mannequin. Elle aime se couper les cheveux juste pour changer de look, mais à au moins deux reprises, elle ne l’a pas fait pour le simple plaisir de le faire. Et surtout, la deuxième expérience était survenue à un moment crucial de son existence. 

Une coupe de cheveux pour une nouvelle identité 

Après le kidnapping, le viol suivi d’assassinat et l’abandon sur des tas d’immondices du corps de sa meilleure amie, Dorothy Derat faisait une deuxième expérience avec la coupe de cheveux. On est en 2015, en pleine résurgence des cas de kidnapping. Malgré le versement d’une rançon évaluée à 50 mille dollars, les ravisseurs de Lencie S. Mirville, 23 ans, l'a tué et balancé son cadavre dans un ravin sur la route de l’Amitié menant à Jacmel, la capitale du département du Sud-est. 

Elle a été enlevée non loin de l’église Adventiste Belle Étoile, à quelque 200 mètres de chez elle, vers les 5 heures 30 de l’après-midi. Le soir où son amie a été enlevée, peu de temps avant, elles étaient ensemble. « Elle m’a accompagnée pour prendre une voiture. On devait se rendre quelque part - puisque ma mère persistait à m’appeler, on n’était pas allées ensemble. C’est en route pour y aller qu’elle a été kidnappée. Donc, grande était la possibilité pour qu’on nous enlève ensemble. Je me sentais coupable d’être en vie », a fait savoir Dorothy qui était plongée dans une extrême dépression après ce deuil, se sentant seule et abandonnée. 

Après ce malheureux événement, elle a fait une chute au niveau des cheveux. Quand une femme traverse une série de périodes difficiles de sa vie, le premier endroit affecté ce sont les cheveux – ensuite la peau, raconte-elle, rappelant que cela cause non seulement la chute des cheveux, mais les boutons, les plis au niveau de la peau… 

La meilleure solution pour elle, c’était de se débarrasser d'eux pour accepter la mort de sa copine. « Cela m’a tellement bouleversé. Je ressentais un sentiment de faiblesse. On est en face d’une situation et on ne sait pas quoi faire. J’ai décidé de ne plus combattre avec la vie. J’ai baissé les bras. Je me sentais coupable. Je me coupais les cheveux pour vivre ce temps de deuil en bien. Ils exigent des soins. Je n’avais pas le temps pour prendre soin de moi parce que j’étais dans une profonde tristesse », explique-t-elle. 

Elle s'est coupé les cheveux en signe de sympathie/de reconnaissance pour sa meilleure amie. Elle voulait sortir du bas fond. « Je n’ai pas seulement coupé les cheveux, j’ai rasé le crâne. Donc, la boule à zéro pour mieux vivre le moment de deuil », indique-t-elle. Malgré cela, des années après, elle confie n’avoir pas encore fini de faire le deuil - mais travaille dessus. « Faire le deuil, ce n’est pas oublier la personne, mais au moins accepter sa mort », rectifie Dorothy. 

En signe de nouveau départ 

Pour sa part, Cindy Régis, ancienne journaliste de la Radio Télévision Caraïbes (RTVC) a connu des périodes difficiles dans sa vie à un certain moment. Un beau jour au cours de l’année 2012, elle a décidé de se couper les cheveux pour se libérer de ses entraves. « J’avais une pression sur moi pendant un certain temps. Je me disais ne serait-il pas un symbolisme pour moi, pour que je puisse redémarrer ma vie ? », se demanda-t-elle. Un jour, elle a décidé d’aller chez un coiffeur qui était en face de la radio. Elle se fait couper les cheveux. « Je l'ai fait en signe de nouveau départ dans ma vie. Je n’ai jamais regretté la décision », raconte celle qui a fait des études en Linguistique à l’Université d’État d’Haïti (UEH).

Selon la jeune femme, cette coupe l’a permit d’essouffler un peu avec des réflexions personnelles qu’elle faisait sur sa vie. Le but de ce coup de ciseaux pour Cindy était de faire un nettoyage afin de donner une nouvelle direction à sa vie. À différentes étapes de ses cheveux, elle essaie de regarder la raison pour laquelle elle les a coupés et est-ce que les choses s’améliorent. Cette expérience lui a beaucoup rapporté. Elle lui a appris à aimer ses cheveux au naturel, à suivre son évolution et à les comprendre. « J’ai fait une belle expérience avec mes cheveux après les avoir coupés ». 

À 21 ans Dorothy Derat, fraichement sortie d’une relation amoureuse toxique, a décidé d’aller chez un coiffeur pour se faire couper les cheveux. Elle nous en parle, des années après, rappelant l’impact important que peut avoir une relation toxique sur une personne. Certains et certaines en sont morts. D’autres n’arrivent jamais à se relever après une rupture, a-t-elle dit. « À plusieurs moments, j’ai failli mourir. Psychologiquement, je n’étais pas stable. Je n’avais plus confiance en moi. Je me remettais souvent en question. Je ne croyais plus en la vie », lance-t-elle sans langue de bois. 

Dorothy estime que notre société a souvent minimisé l’impact que peut avoir une rupture sur une personne. Cette relation qui avait tout attaqué chez cette jeune femme la rendait dépressive. Cette relation avait attaqué sa vie spirituelle, intellectuelle et familiale, poursuit-elle en révélant que sa rupture a été un élément déclencheur. « Pour me débarrasser de toutes ces années passées dans cette relation [toxique], pour faire un revirement de la situation, c’est-à-dire [prendre] un nouveau départ, j’ai laissé mes cheveux derrière », confie l’étudiante en Sciences juridiques. 

Laisser les cheveux derrière veut dire couper les liens avec la vie ancienne. Pour pouvoir renverser le cours des choses, casser le code et faire un revirement sur toutes les années passées dans cette relation… C’était une façon pour elle de tout casser… Et de divorcer d’avec l’ancienne vie. Cette décision a été porteuse d’espérance et de félicité pour Dorothy qui a totalement tourné la page. Cela lui a donné de la force. Elle dit se sentir mieux et libérée en partie, reconnaissant que se couper les cheveux ne suffit pas. 

« Je me sentais libérée d’un poids. Du poids du passé que transportaient mes cheveux. Je me sentais libérée en partie. Je me sentais plus courageuse à aller vers l’avant », évoque-t-elle. 

Les coupes de cheveux ne sont pas anodines 

Après avoir connu la perte de quelque chose qui lui était cher, chez une amie de confiance, Stéphane Fanfan a décidé d’aller chez un coiffeur pour se couper les cheveux. « J’avais fait une perte d’une façon très drôle. Je ne me sentais pas trop bien psychologiquement », déclare-t-elle. Ce qui lui a permis de faire une rupture avec cette trahison vécue. Cette coupe de cheveux marque un changement de comportement et d’attitude chez celle qui a appris la maroquinerie et le journalisme. 

« Après l'avoir fait, je suis devenue une autre personnalité, car j’ai changé complètement. J’ai changé avec tout autre ami. Je suis devenue méfiante », souligne Stéphane. Un changement doit être marqué par du concret. Les personnes qui ont connu Stéphane passionnée de l’art culinaire avant, voient en elle une différence. Pour Stéphane, la coupe des cheveux est très visible, mais il y a beaucoup de choses qu’on ne peut pas voir qui se cachent derrière. 

Les femmes interviewées témoignent que la coupe des cheveux pour quel que soit le but, un nouveau départ, un changement d’identité entre autres, apporte toujours de bons résultats. « Les cheveux dans la tête d’une personne ont des souvenirs. Ce qui veut dire qu'ils peuvent vous rappeler beaucoup de choses », explique le psychologue Edny Pierre, soulignant que ceux-ci font office d’expression de personnalité d’une personne au cours de certains moments de sa vie. 

Les cheveux symbolisent force, santé et apportent aussi une information. « C’est pourquoi dans certaines cultures, si une femme n’est pas mariée, on peut l’identifier par rapport à ses cheveux », soutient le spécialiste. Il existe trois grands types de coupe de cheveux, d’après le psychologue Edny Pierre. Il y a une coupe qui porte le nom de coupe trauma, liée à de grands chocs. Cette coupe est liée à un problème mental dont souffre une personne. Parfois la personne a mis les ciseaux à ses cheveux à cause de ce problème. 

Pour sa part, la coupe de la guerrière est quand une femme qui a des cheveux normaux, fait le choix de les couper après un deuil, une rupture, etc. C’est la coupe d’une femme qui est prête à se battre. Crâne rasé ou à la garçonne veut dire beaucoup de choses. « Une femme qui se coupe les cheveux dans le style guerrier, après un deuil ou une séparation signifie qu’elle veut évoluer. Cela peut signifier aussi qu’elle veut divorcer d’avec la vie ancienne », avance M. Pierre qui travaille au Centre de Santé mentale à Morne Pelé dans le nord d’Haïti. 

Les cheveux sont l’expression de la personnalité de quelqu’un à certains moments de sa vie. Le faire veut dire couper tout contact avec son ancienne identité. Mais aussi, cela sous-tend que la personne a soif d’une nouvelle vie. Couper les cheveux pour une femme peut vouloir dire réparer, changer pour une autre vie, ajoute-t-il. Mais aussi, il y a la coupe esthétique, qui clôt ces trois grandes catégories. Cette action signifie aussi pour une femme qu’elle est assoiffée d’une nouvelle vie ou qu’elle est dans une situation qu’elle ne peut pas contrôler. 

C’est pourquoi l’artiste et couturière Coco Chanel disait : « Une femme qui se coupe les cheveux est une femme qui s’apprête à changer de vie ». La coupe de cheveux pour une femme surtout après un événement dans sa vie a de nombreuses significations. C’est comme si elle portait une charge et qu’elle décide de la déposer. 

Une troisième coupe qui porte le nom de « Self care ». C’est une coupe qu’on fait pour un changement de saison, pour prendre soin de soi ou pour faire un nettoyage. Ce qui peut être différencié souventes fois par les autres coupes, soit par un modèle ou une couleur, selon le psychologue. Une femme qui se coupe les cheveux pour un événement marquant sa vie ne se préoccupe pas vraiment des mauvaises perceptions. Un deuil, une séparation, la transition, une chute, les causes sont multiples, qui poussent les femmes à se couper les cheveux. 

Mauvaises perceptions sociales 

L’assemblée religieuse dans laquelle persévère Stéphane Fanfan n’a aucun problème avec sa coupe de cheveux contrairement à d’autres. Ce, dans une société dans laquelle se couper les cheveux, va de pair avec des stéréotypes et clichés. Dans la pensée sociale haïtienne, une femme qui se coupe les cheveux est une prostituée, une lesbienne, une femme de mauvaise vie, une femme déraillée, etc. Des tabous persistants par rapport aux cheveux. 

Donc, il y a une différence entre ce que l’on voit – et de ce qu’on l’on ne voit pas ou qu’on ignore. C’est là que le bât blesse. Ce qu’ont vécu les gens est généralement ignoré de tous et toutes. Le regard de la société pose souvent problème. Souvent, ça détruit. « Je déconseille toujours à mes proches de critiquer. Il y a des choses que les gens peuvent vous dire, il y en a qu’ils ne peuvent pas vous dire. Il y a des questions qu’on ne peut pas poser à quelqu’un. Il faut toujours éviter de porter un jugement », confie Stéphane qui ne se laisse pas déranger par les jugements des autres.

Elle se tond les cheveux chaque 15 ou 22 jours. « Il faut se battre pour que tout ce que vous faites, vous le fassiez pour vous-même », dit-elle, rappelant que la coupe de cheveux n’a rien avoir avec la foi et la connaissance, conseillant au passage aux gens de toujours faire ce qui est bien et d’être toujours positif. La situation de Dorothy Derat, 27 ans, n’est pas trop différente. Quand elle est allée au studio pour se couper les cheveux, il s’agissait de couper beaucoup de cheveux. Elle s’est coupé les cheveux à deux reprises. La première fois, elle l’a fait à la garçonne. La seconde fois, c’est la boule à zéro comme une personne atteinte du cancer. 

« En réalité, j’ai de beaux cheveux crépus. Bon cheve tèt grenn nan. Yo anpil. Yo founi. Quand je suis venue avec le nouveau look, ce n’était pas bien vu chez moi. Pale anpil. Oh wi, sa fè bouzen. Sa fè pèlen. Sa fè vye granmoun kòm si vye pèlen, etc. Moi-même, j’avais pris ma décision. Je l’aimais. C’est ce qui était bon pour moi. Donc, je l’ai fait moi-même », raconte-t-elle. Donc, il y a eu beaucoup de gens qui se sont inquiétés qui pensaient qu’elle était atteinte d’un cancer quand elle a mis la boule à zéro, rappelant au passage la passion de certaines pour les cheveux longs et lisses. 

Ce n’est pas ce que disent les gens qui vont me faire changer de décision. Malgré toutes les critiques, je savais ce que ça apportait de positif dans ma vie. Donc, j’ai continué à aller de l’avant. Je m’étais préparée aux critiques, relate Dorothy. De son côté, Cyndie Régis croit en la métamorphose. Le pourquoi son entreprise porte le nom ‘’Papillon’'. « Je risquais d’être traumatisée si j’avais tenu compte de la réaction de mon entourage », soutient-elle, une façon de regretter de l’avoir fait. Tout le monde a été surpris. C’était en 2012, à l’époque il y avait toute une révolution par rapport aux cheveux naturels, rappelle-t-elle, assurant avoir fait face à des discours dénigrants la femme qui se coupe les cheveux. 

Cela demande beaucoup de courage pour le faire si ce n’est pas un médecin qui vous le conseille. Et surtout si vous avez de longs cheveux. « Prendre la décision de se couper les cheveux, c'est déjà s’attendre à des critiques. Des critiques qui feront croire que vous n’êtes pas une bonne personne. J’ai appris que je ne peux pas plaire à tout le monde. J’aurais toujours une quantité de personnes qui m’aiment et une autre quantité qui ne m’aiment pas dépendamment de leur goût. Cela n’est pas supposé m’affecter dans la mesure où ce qui est important, c’est moi-même », révèle Cyndie, appelant ceux et celles qui la critiquent à se poser des questions pour savoir pourquoi au lieu de critiquer. « Se couper les cheveux, ce n’est pas quelque chose de négatif ». Occupez-vous de votre jardin, conseillent les femmes qui se sont coupé les cheveux. 


Fabiola Fanfan