Reportage 


Marie Isnise Romélus, 37 ans, éducatrice de droits humains, était déterminée à savourer le goût du plaisir à l’occasion de la fête patronale de Jacmel, en compagnie de son conjoint. Il est 18h. Mme Romélus se dirige vers club situé au cœur de la ville. Une foule immense s’enthousiasme, les friteries et les boissons alcooliques parsèment le paysage gustatif. Sur la bonne prestation du groupe 45 soldiers, une jeune formation musicale jacmélienne, chacun en solo ou en couple, s’occupe à tirer sa partie de plaisir au maximum. 

Mme Romélus se jette de plain-pied dans l’ambiance. Brusquement, elle voit son image apparaître sur un écran géant de l’espace en train de danser avec son compagnon. « J’ai été choquée de voir que quelqu’un m’a prise en photo sans mon consentement, lance-t-elle. Waw ! Qu’est-ce qui m’arrive ? Qui a pris ma photo ? », s’est étonnée l’éducatrice de droits humains. Elle se met à trembler, car, elle n’attendait pas à cela. « Je viens juste pour me défouler et non pas pour faire la promotion de l’activité. Tout à coup, un photographe pointe sur moi sa caméra. Ça n’a aucun sens. C’est une insulte ! » s’énerve avec fracas, Mme Romélus. 

La travailleuse sociale, féministe originaire de Jacmel, ne veut pas exposer sa vie au grand public, même si elle est un personnage très connu, mais le climat d’insécurité l’invite à la prudence. 

La prise de l’image sans autorisation devient monnaie courante dans la société haïtienne. Personne n’est à l’abri. 

Mme Romélus est également mère de deux garçonnets qui ont respectivement 10 ans et 5 ans. Même son dernier fils n’est pas épargné par ce fléau. « J’emmène mes enfants au théâtre. À mon avis, tout s’est bien passé. Quelques heures après l’activité, je vois la photo de mon fils cadet sur les réseaux sociaux », raconte-t-elle tristement. « Tout de suite, j’ai demandé aux responsables de supprimer la photo ». 

Le scénario reste inchangé pour Wilson Accius, 21 ans, il est crucien et un élève de la classe terminale. Nous l’avons rencontré en plein Sabbat chez sa tante à Lilavois 29. Ses cheveux sont complètement rasés, pourtant barbu, ce jeune homme porteur d’une chemise rouge et d’un pantalon noir qui est victime récemment de la violation de son droit à l’image. « Ça m’est arrivé pendant que je me promenais sur la place publique de Cesse-lesse en tenue décontractée pour attendre l’heure du sport. Quelqu’un a osé pointer sur moi la lentille de sa caméra et a pris ma photo sans mon autorisation », s’irrite M. Accius, avec la grogne sur son visage. 

« Je suis énervé. Je m’approche vers lui rapidement sur les nerfs, pour savoir le motif de la photo. Il a refusé de me répondre », fait savoir le natif de la Croix-des-Bouquets. Wilson se sent très vulnérable et ne sait pas encore comment il va oublier cette scène malheureuse. Il a quitté la place publique et discontinué sa pratique de sport ce jour-là, à cause de l’ampleur des ennuis que l’action du photographe lui a causés. « Juste à mon départ, le type qui a pris ma photo ne m’a rien fourni en termes d’explications. Le pire, je n’ai aucun recours judiciaire », s’alarme-t-il, visiblement ému. 

Depuis l’incident qui s'est passé au club, c’est le début d’un calvaire pour Mme Romélus, la jeune éducatrice de droits humains. « J’étais vraiment en colère. Je paie mon argent pour participer à ce programme, voilà ce qui m’était réservé », fulmine Marie Isnise avec morosité. En réaction, le photographe l’a demandé, avec la voix en hausse, de rester chez elle, si elle ne veut pas que son image soit exposée, raconte la victime. 

La photographie est très critiquée ! 

En Haïti, avec l'expansion de la technologie de l’information et de la communication, tout le monde s’érige en photographe et en journaliste. L’accès à l’image devient de jour en jour facile. Il n’y a aucune restriction sur la prise de photo. En effet, les photographes haïtiens sont mis constamment sur le banc des accusés pour avoir violé le droit d’image de certaines personnes. 

Pierre Michel Jean, dans sa trentaine, cinéaste, photographe professionnel qui a à son actif plus de 10 ans de carrière, veut rectifier le tir. Il affirme que la photographie est d’abord une discipline artistique et en même temps un médium d’information. « Il existe dans la photographie le genre artistique, la mode et la photographie documentaire », énumère-t-il. Pour la photographie artistique, cette histoire de consentement n’est pas de mise. Le photographe peut prendre l’image de n’importe qui à n’importe quel moment. Sans aucune contrainte. Parce qu’il fait un travail subjectif , lâche le photographe expérimenté.

De même,  les photojournalistes ont tous des droits à l’information. Notre droit est protégé par la liberté de la presse. On ne peut pas bousculer, frapper la personne en le photographiant, mais on peut la photographier à 100 mètres, reconnaît Pierre Michel Jean.  

Wilson Accius ne cache pas sa grogne envers certains photographes haïtiens. Jusqu’à présent les séquelles du traumatisme de son altercation avec le photographe sur la place de Cesse-lesse persistent encore, a fait croire l’élève de la NS4 tout en soupirant et en penchant sa tête sur ses genoux. « Je visite chaque jour les réseaux sociaux juste pour chercher là où ma photo est publiée, je ne l’ai pas encore vu. Il a pris ma photo peut- être pour le compte d’une ONG, présume la victime ». 

« En cas d’intérêt public, le photographe a le champ libre pour faire son travail. Le droit à la vie privée n’est plus maintenu. Car, le droit de savoir d’un million de personnes est primé en tous cas et tous lieux », rétorque Pierre Michel Jean, jeune professionnel polyvalent qui a fait ses débuts dans le film documentaire en 2015. 

Selon lui, il n’y a aucune violation de droits humains dénommée « droit à l’image ». Si dans une crise de colère une personne a frappé un photographe, dans l’exercice de ses fonctions, à ce moment, elle pose une voie de fait. Ce qui est puni par la loi, explique-t-il, tout en précisant qu’il ne peut publier l’image de quiconque sans son autorisation. 

Respect de la dignité humaine !

En dépit de leur assistance aux gens vulnérables, les photos et les vidéos sont les seuls moyens de justifier les travaux des ONG réalisés sur le terrain. Carline Ostiné est la présidente et fondatrice de Entr’Aide Haïti, un organisme à vocation humanitaire. Elle nous laisse croire que la prise de photos est parfois nécessaire pour illustrer ses rapports. « S’il s’agit surtout d’une organisation dont ses projets ont été financés dans le cadre d’une levée de fonds, c’est une question de redevabilité et de transparence », justifie-t-elle sans langue de bois. 

En vue de minimiser l’impact négatif de cette pratique et la perception qu’on en a, la présidente ajoute calmement que « cela doit se faire avec le consentement des bénéficiaires. La dignité, la confidentialité, la fierté et la dignité de ces derniers doivent être respectées ». 

Toutefois, Marie Isnise Romélus organise parfois des activités à titre d’éducatrice de droits humains. Elle s’assure que chacun se mette d’accord sur la prise de sa photo. « Quand j’ai besoin d’images dans une activité, je fais passer toujours une feuille de consentement », lâche-t-elle. 

Les images racontent une tragédie au quotidien, soutient Jean Marie Théodat, géographe et maître de conférences. Il est important à ce que les photographes puissent documenter les événements au moyen d’images sur le vif. « Mais il faut aussi respecter le droit à l’image de chaque individu. Leur droit à la dignité et à la vie privée », nuance-t-il prudemment. 

À Entr’Aide Haïti, nous avons une politique stricte sur la prise des photos : pas de visage de bénéficiaires. Nos photographes professionnels volontaires le savent , justifie avec fierté Carliné Ostiné, se retirant du lot. 

Entre-temps, Tim Valda, psychologue et spécialiste en santé mentale manifeste sa préoccupation sociale sur les dégâts que peut entraîner le mauvais usage de l’image. « Dans les relations amoureuses, les partenaires ont pris souvent le plaisir de filmer leur moment de jouissance. Après leur séparation, il/elle a servi de ces images comme revanche », constate-t-elle. « C’est une pratique à éviter parce que les dégâts sont énormes », recommande vivement la psychologue. Indépendamment des lois sur l’atteinte de l’intégrité physique, le droit à l’image doit également être garanti. 

Me Dorgilles Michelet, avocat du barreau des Gonaïves, est le président d’un organisme de défense de droits humains, dénommé MEDA-Droits humains, Main Ensemble pour le Développement d’Haïti, basé aux Gonaïves. Pour lui, le droit à l’image revêt d’une importance capitale. « Le droit à l’image est très sensible pour nous. On a recensé plusieurs cas de personnes victimes de leur image qui n’est pas protégée. Le plus souvent leurs photos sont publiées sans même savoir qui les ont prises en photo », nous explique avec dédain le défenseur des droits humains. 

MEDA-Droits humains dit avoir lancé une campagne de sensibilisation pour le respect de l’identité de tous les citoyens.nes à travers le pays. Avec l'omniprésence des réseaux sociaux, l’image de tout le monde est à la portée de tous. Les internautes ont pris le plaisir de publier l’image des gens, et ignorent les conséquences, lance Me Dorgilles. « Lorsqu’un policier arrête un présumé bandit, tout de suite on le présente devant les caméras et on lui attribue des charges sans aucun jugement. Ceci est inacceptable ! C’est une mauvaise pratique », regrette le défenseur des droits humains. 

Aucune restriction pénale ?

Il est 15 h. Nous avons rendez-vous avec Me Mackenzy Attiste, avocat au barreau de Port-au-Prince, dans un espace privé à hauteur de l’avenue Christophe. Costume gris, chemise blanche et cravate rouge, le juriste vient de quitter à peine son cabinet. Le droit de l’homme est inhérent même à la personne humaine, balance-t-il.  D’abord la déclaration de droit de l’homme est un texte régional rédigé par les Français. Mais, avec la déclaration universelle de droit de l’homme de 1948, elle devient universelle et Haïti l’a ratifié, rappelle Me Mackenzy. 

« Pour la prise de photos des gens sans consentement, les victimes peuvent recourir à la justice. C’est une infraction, poursuit-il. Mais, il y a quand même un vide juridique parce que le Code pénal haïtien n’a pas statué sur la peine relative au droit à l’image ». 

La loi haïtienne ne prend pas en compte des mesures restrictives pour contrecarrer ces dérives, renchérit Me Dorgilles, soulignant qu’Haïti a signé beaucoup de conventions pourtant l’État est toujours en retard. Il n’a pas vraiment de projet de société, ajoute-t-il. Alors que « ce sont les entités étatiques qui fixent les lois en fonction du mode de fonctionnement de la société pour empêcher à ce que les gens soient victimes d’abus».

Comparativement aux autres pays, Haïti est très en retard en matière de protection de droits humains, lance Me Dorgilles, avocat au barreau des Gonaïves. Pourtant, dans la déclaration universelle de droit de l’homme ratifiée par l’État haïtien, un chapitre est consacré à la dignité humaine, poursuit-il, même en cas d’aide, la dignité de la personne doit être respectée. L’image de toute personne est fragile et doit être toujours protégée. Le fait de prendre et de publier la photo de quelqu’un sans son autorisation peut causer de graves conséquences. 

« La violation du droit à l’image a un grand impact sur la vie et l’avenir d’une victime. Elle peut même conduire au suicide », déclare Tim Valda, psychologue. Toutefois, la spécialiste en santé mentale lance un appel à la non-vengeance en utilisant l’image d’un autre, car les dégâts pèsent trop lourd. 


Pierre Samuel MARCELIN