Reportage 


Si l’écriteau RTM DÉPÔT reste toujours visible à l’entrée du bâtiment, à l’intérieur, les traces du service qu’il offrait n’y sont plus. Cet espace situé au centre-ville de Lascahobas, département du Centre d’Haïti, autrefois stockait des boissons gazeuses. Les activités de l’entreprise sont au point mort depuis l’enlèvement du propriétaire, Ronaldo Thomas, en avril 2021 à Port-au-Prince. L'événement hante encore l’esprit du jeune entrepreneur de 26 ans. 

« Je revenais de la brasserie où j’avais l’habitude de m’approvisionner. Une moto avec deux passagers à bord m’a pris en chasse avant de m’ordonner de m’arrêter au niveau du Boulevard des Américains [communément appelé Route 9], juste après Fourgy », se rappelle-t-il. Une deuxième moto est ensuite apparue ainsi qu’une voiture avec trois hommes armés. Ils ont enlevé Ronaldo, Modlet Bernier et Gabriel Eliassaint - deux amis qui l’accompagnaient. 

« Ils nous ont embarqués dans leur voiture et ont pris le mini-camion que je conduisais avec plus de 250 mille gourdes (1 903 euros) de marchandises », ajoute M. Thomas essayant vainement de garder le moral. Lui et ses compagnons, premières victimes originaires de Lascahobas, ont été libérés trois jours après leur enlèvement. Un million de gourdes (7 614 euros) ont été versées. Une somme aux conséquences lourdes sur sa vie économique. Lui qui vit avec sa femme et leur unique enfant. « J’ai pris un énorme coup. Imaginez dépenser une telle somme sans qu’il y ait eu de maladie ou de mort. Je suis moralement et économiquement abattu », soutient celui qui pouvait compter sur son entreprise pour subvenir aux besoins de sa famille.

Ronaldo Thomas distribuait par semaine environ 1  500 caisses de boissons gazeuses au niveau des communes de Lascahobas et de Mirebalais. Il pouvait donc se faire près de 500 mille gourdes (3 807 euros) la semaine dans une ville où le commerce est, avec l’agriculture, la principale activité économique. Cet argent servait aussi à soutenir ses compagnons de route. « Ils avaient quelques difficultés économiques. Les demander de m’accompagner lors des voyages était une façon de les soutenir. Il y avait toujours des frais de déplacement qui leur permettaient de s’en sortir », a dit M. Thomas.

Maintenant, poursuit-il en baissant la tête, Modlet essaie de joindre les deux bouts en tenant une banque borlette (loteries). Gabriel s’est lancé dans l’ébénisterie. Je pense qu’il est fauché, regrette-t-il. 

Plus de victimes, plus de solidarité …

Musiciens, universitaires, et autres commerçants.es continuent de grossir les rangs des kidnappés.es originaires de Lascahobas à Port-au-Prince. Environ sept cas ont été recensés. Jusque-là, aucun mort. Ce, grâce à la diligence de la population qui n'hésite pas, d'une part, à bloquer l’accès au département du centre. Elle a gagné les rues dès le premier cas prouvant ainsi que les familles des victimes sont loin d’être les seules à porter le fardeau. D’autre part, amis proches, vieilles connaissances, grands et petits commerçants sont nombreux à prendre part aux collectes d’argent devenues monnaie courante dans la ville. 

Evens Joly, cinquième victime de la liste, se souvient de l’élan de solidarité lorsqu’on avait réclamé 500 mille gourdes à sa famille pour sa libération en avril 2022. « Ce fut une collecte générale. Les gens ont marché d’une entreprise à une autre. Ils se sont donnés corps et âme quand ils ont entendu que j’allais être tué puis jetés aux ordures sans le versement de la rançon dans le délai imparti », explique-t-il. Evens Joly, 27 ans, vit maintenant en République dominicaine.

Joint au téléphone, il informe avoir fui Haïti moins de deux mois après son enlèvement à Canaan, au nord de Port-au-Prince. Il était dans la vente et dans la réparation de téléphones mobiles. 

« Cette activité me permettait de subvenir à mes besoins. C’était rentable. Si certains proches avaient des difficultés, je pouvais aussi les aider », soutient l’actuel agent de sécurité d’une entreprise dominicaine. La famille d’Evens ne voulait pas prendre le risque de le laisser exposé à un second enlèvement. Entendre à nouveau la voix d’un ravisseur déclarant : « Evens est entre nos mains en Plaine (Plaine-du-Cul-de-Sac). Donnez-nous 100 mille dollars américains en échange de sa libération », n’était plus envisageable. La meilleure solution a été de l’envoyer de l’autre côté de la frontière. 

« Loin du stress quotidien en Haïti », nous dit l’ancien entrepreneur avouant n’avoir eu ni la force ni les moyens de continuer son petit commerce. En plus de la rançon, les ravisseurs sont sortis avec des matériels et près de 50 mille gourdes (380 euros) dont Evens avait en sa possession le jour du rapt. Ronaldo Thomas, fauché lui aussi, souhaite suivre les traces d’Evens Joly en terre voisine. « Laisser le pays est la seule chose à laquelle je pense. Je ne vois pas comment je pourrais rester ici. Je ne vois pas comment je pourrais me relever », martèle l’ancien propriétaire de RTM DÉPÔT, entreprise de distribution de boissons gazeuses. 

Bien que les villes de province aient plus ou moins un niveau de sécurité par rapport à Port-au-Prince, M. Thomas croit qu’il n’est qu’une question de temps avant que cela dégénère si aucune disposition étatique n’est prise. En attendant, éviter la capitale demeure sa priorité, tout comme celle de beaucoup d’autres personnes de Lascahobas. 

L’insécurité de Port-au-Prince pèse lourd sur Lascahobas 

Le fait de ne pas se rendre à Port-au-Prince pèse lourd sur l’économie de la population lascahobassienne. Le prix des rares produits provenant de la capitale grimpe quotidiennement. C’est en tout cas ce que décrit Sem Lapaix, coordonnateur de l’unité de pilotage de la société civile de Lascahobas. Cette structure, créée en juin 2020, a pour rôle d’appuyer les autorités locales dans la conduite des activités d’élaboration du plan de développement de la commune de Lascahobas. En attente d’actions concrètes, tous les secteurs de la commune continuent de subir de plein fouet les conséquences de l’insécurité grandissante de la capitale. 

« Ne serait-ce la mise en commun des forces vives de la commune, elle aurait déjà disparu », reconnaît M. Lapaix, affirmant que Lascahobas était considéré comme un grenier du Plateau central. Le fleuve l’Artibonite qui traverse la commune permet d’irriguer les terres destinées à l’agriculture. Ce qui permet d’avoir une abondance de produits agricoles destinés aux communes et départements avoisinants. Mais le marché de l’Ouest, le principal, pose problème. « Il n’y a pas d’arrêt total vers Port-au-Prince, mais peu de gens en prennent le risque par peur d’être kidnappés. Ce qui provoque une large diminution des activités commerciales en ce sens », explique Sem Lapaix informant que les autorités locales n’ont pas encore réfléchi sur la question. 

Entre-temps, les victimes d’enlèvement ou ceux qui ont peur de le devenir migrent, abandonnent ou changent d’activités commerciales au niveau du Bas-Plateau central (Mirebalais et Lascahobas). Wilkens Placide, secrétaire générale du Club des Entrepreneurs du Centre (CEC), en a fait le constat. 

« C’est difficile de donner des chiffres exacts, mais les faits sont là. Des gens qui s’étaient lancés dans le commerce depuis des années sont contraints d’arrêter ou d’innover », remarque le spécialiste en développement durable. Wilkens Placide croit que cette situation qui impacte grandement les entrepreneurs de la région nécessite une réaction de l’État. « C’est aux autorités de donner le ton. Les organisations populaires ont aussi leur mot à dire ». 

Pour l’instant, poursuit-il, chacun se bat pour soi sans tenir compte du collectif. De l’avis du responsable du CEC, cette façon de faire ajouter au poids des victimes de kidnapping empêche au Plateau central de profiter de l’axe Mirebalais-Lascahobas-Belladère-Elias Piñas en pleine ébullition. Conséquence des détournements, d’assassinats, d’enlèvements suivis de séquestration à répétitions affectant le tronçon Croix-des-Bouquets-Malpasse, ancien comptoir principal du commerce avec la République dominicaine. 

Une chose est certaine dans la ville de Lascahobas : les gens ne veulent plus compter les victimes d’enlèvement. Ils ne ratent jamais l’occasion de protester contre le phénomène à mesure que les cas se multiplient. Certains contribuent aux rançons bien avant de connaître l’identité de la victime. Éviter Port-au-Prince est devenu un véritable conseil salutaire et populaire dans la ville. Toutefois, ils reconnaissent que leur part du travail est loin d’être suffisante et que l’État central doit jouer son rôle qui est de mettre fin à cette pratique aux conséquences lourdes sur le pays.


Jeff Mackenley GARCON