Enquet'Action (EA) : D’une manière ou d’une autre, vous avez pris connaissance des différents slogans en Haïti. Comment définiriez-vous un slogan ? Tout groupe de mots, fait-il référence à un slogan ? 

Francklyn Dorcé (FD) : Le slogan est une expression linguistique, utilisée par toute la société ou presque, à travers laquelle le locuteur fait passer un message qui peut être une idéologie, une idée de diffusion (marketing). Le slogan peut être considéré comme un phrasème, c’est-à-dire une expression multilexémique qui se comporte comme un bloc, quel que soit le contexte d’utilisation. Précisons, toutefois, que tous les slogans ne sont pas des phrasèmes. Et vice versa. À mon avis, les médias contribuent à la définition des slogans dans le sens de leur propagation. Al nan Var a été porté par les médias. Une façon de dire que la popularité est à considérer dans la définition et la constitution des slogans. 

EA : Quelles sont les conditions de naissance d’un slogan ?

FD : Au prime abord, des situations spécifiques aident à la création d’un slogan. Autrement dit des périodes évènementielles. Le mondial de 2018 a favorisé l’adoption d’Al nan Var comme slogan populaire. Bien que pour le football, il a été adopté comme moyen de vérification, en créole haïtien, il a pourtant été élargi en termes de sens dépendamment du contexte communicationnel. Au cours de mon travail sur Al nan Var, j’ai pu répertorier 6 sens en plus de la vérification. Considérons aussi des événements politiques comme moyen de naissance. Suivez mon regard de Jovenel Moise relaté à la fin d’un discours. Il l’a sorti dans les pensées vers un message particulier afin d’en faciliter la réception.  

EA : Quel est le type de rapport qu’il peut y avoir entre la musique et les slogans ? 

FD : Plusieurs slogans bénéficient d’une propagation à travers la musique. Aussi, se peut-il qu’un slogan provienne de la musique. Là, on peut parler de rapport dialectique. L’utilisation d’un slogan dans une chanson doit être pourvue d’une charge sémantique bien calculée pour être mieux véhiculée. Sinon, le sens risque de changer dépendamment de l’acquisition de la population. Au cours de mon travail, j’ai considéré Al nan Var dans la musique de Tony Mix. Lorsqu’il évoque « les règles de la fille sont retardées, Al Nan Var», il souligne par là une vérification qui doit s’effectuer. Ce qui n’empêche pas l’utilisation de l’expression à d’autres fins au sein de la population. 

E.A : Les slogans sont souvent repris par les gens une fois lancés. Qu’est-ce qui explique cette acquisition ? Le slogan est-il un besoin dans la communication ? 

FD : La réponse la mieux adaptée serait : « oui, c’est un besoin ». Sinon, il n’y aurait pas cette vague d’utilisation. Je me demande si cette manière de parler n’est pas une nécessité à l’évolution de la langue. La langue évolue par rapport au parler même si la parole n’est pas vraiment considérée comme un objet d’étude. À l’image de Ferdinand de Saussure (linguiste suisse), la parole est trop floue, trop individuelle. Cela n’empêche tout de même que la langue progresse à travers la parole. Ce sont ces expressions-là (slogan) qui vont donner naissance à des néologies. En ce sens, on peut dire qu’ils aident à la progression de la langue. 

E.A : Dans quelle mesure un slogan pourrait-il être néfaste à la société ? 

F.D : Une des caractéristiques des slogans, c’est qu’ils sont incitatifs. Faisons une considération du mot « Krèy » qui ne date pas d’hier. Rends-moi fou ou sage, vu la vulgarisation récente du thème « Krèy », la quantité d’adeptes a sans doute augmenté. Ne serait-ce que par curiosité, certaines personnes vont s’adonner à la pratique vu l’utilisation répétitive du mot. Il en va de même pour les slogans. Si la charge sémantique du slogan renvoie à une mauvaise pratique, l’impact sera négatif. Imaginez qu’un slogan utilise le mot « Bòz ». Croyez-le ou non, l’utilisation de ce stupéfiant va connaître une hausse considérable. 

EA : Les slogans sont souvent polysémiques pour ne pas dire toujours. On peut considérer votre article sur « Al nan Var » qui voulait aborder les nombreux sens de ce slogan en soi. Est-ce un problème qu’un slogan soit sujet à de nombreuses interprétations ?  

FD : Cela est dû à l’usage même du slogan par l’interlocuteur. Le sens change en fonction du besoin de ce dernier. Au moment où l’on prenait à répétition les camions de marchandises au Village de Dieu, les gens disaient « Al nan Var » alors qu’il n’y a là aucune vérification possible dans l’utilisation du mot Var. Ce qui est assez intéressant, on comprend vite le langage sans même poser de questions. Sincèrement, il sera difficile de parler de monosémie d’un slogan. 

E.A : Quelles sont les circonstances favorables à la durée de vie d’un slogan ? 

F.D : Je reste toujours dans une approche situationnelle. On doit considérer la situation de naissance des slogans. Cette situation peut être liée à sa durée de vie. Si la situation, le contexte n’est plus d’actualité, il en sera de même pour le slogan. La personne derrière le slogan est à considérer également. Si cette personne est une personne d’influence, le slogan va sans doute perdurer. L’inverse est aussi vrai. 

EA : Que faut-il dire des slogans qui sont automatiquement rejetés ou très peu utilisés par toutes les catégories sociales ? 

FD : Cela va dépendre du personnage et de sa popularité. Il serait difficile pour Tony Mix de lancer un slogan et que ce dernier ne soit pas populaire vu la popularité du DJ. N’écartons pas non plus le rapport existant entre l’acquisition d’un slogan et le niveau de formation du groupe qui le reçoit. Moins le groupe fait d’analyse, plus il fera l’acquisition du slogan, plus le slogan sera populaire.  

EA : Qu’est-ce qui vous a poussé à produire votre travail sur « Al nan Var » ? Y a-t-il des perspectives proches pour d’autres slogans ?  

FD : Son utilisation abusive dans mon entourage m’intriguait. Aussi, la manière dont les plus bas de l’échelle sociale en fait l’acquisition sans tenir compte du sens premier. D’où la polysémie du slogan. Je me suis dit en ce sens qu’il fallait investiguer pour en savoir plus. Ainsi, j’ai pu découvrir la richesse du slogan.Pour l’instant, il n’y a pas de travail proche dont j’aimerais produire des textes ayant trait aux slogans. Tout de même, j’attends pour pouvoir remettre ça.


Jeff Mackenley GARCON