Reportage 


Jeudi 1er décembre 2022, 17 h, Croix-des-Bouquets, 12 km au nord de Port-au-Prince. Le policier Lincoln Bien-Aimé est arrivé au commissariat de la zone accompagné d’une dame. Psychologue de formation, il vient d’obtenir un visa pour des études de Master en radiologie à l’Université Internationale Saint Camillus (UniCamillus) en Italie. Son vol est prévu pour le 22 décembre. 

Originaire de Ganthier, il voulait se rendre dans cette commune pour dire au revoir à sa famille. Agent du Bureau de Lutte contre le Trafic des Stupéfiants (BLTS) depuis environ 5 ans, Lincoln demande à ses collègues de l’Unité départementale de Maintien d’Ordre (UDMO) de faire partie de l’équipe qui voyage dans le char blindé de l’institution policière assurant le trajet Croix-des-Bouquets-Ganthier. 

Rien de nouveau puisqu’il voyage régulièrement dans le véhicule étant donné qu’il est attaché au commissariat de Malpasse, zone frontalière à la République dominicaine. « On ne va pas faire de dernier voyage », lui informe-t-on. Il décide alors de passer la nuit avec ses frères d’armes au commissariat. Le lendemain, jour de son anniversaire, Lincoln est le premier à se rendre à la porte du blindé afin d’y pénétrer. 

« Messieurs, je vais faire partie du voyage », aurait-il dit. On lui répond, négatif ! Le fait qu’il soit accompagné d’un civil est donné comme raison même si la dame ne leur est pas inconnue. Elle et Lincoln ont déjà voyagé à plusieurs reprises avec l’équipe. Le blindé est parti, mais Lincoln insiste. Il appelle le commandant Junior ainsi connu, leur supérieur hiérarchique, pour l’informer des faits. 

« Prends une moto. Je vais appeler le blindé pour qu’il puisse t’attendre », lui assure-t-il. Le véhicule n’a pas pris l’itinéraire habituel. Il a décidé de passer par le centre-ville de la Croix-des-Bouquets. Arrivés à proximité du Tribunal, les policiers décident d’attendre Lincoln pour lui donner la même réponse lorsqu’il arrive à moto. « Vous refusez de venir en aide à un frère », reproche-t-il à ses frères d’armes. 

Alors que le char s’apprêtait à se déplacer, des hommes armés qui se trouvaient à quelques mètres de la scène font feu sur Lincoln. Aucune riposte des policiers se trouvant dans le blindé. Les bandits emportent le cadavre de Lincoln après avoir aussi tiré à trois reprises sur sa compagne qui a survécu. 

Victime de son intégrité ? 

Les collègues de Lincoln faisant partie de l’Unité départementale de Maintien d’Ordre (UDMO) auraient mis depuis quelque temps un système de rançonnage sur la route nationale numéro 8 reliant Croix-des-Bouquets à Malpasse, à en croire un document publié par le Réseau National de Défense des droits humains (RNDDH). 

Ils exigent des frais d’escorte compris entre 500 et 1000 dollars américains, selon la taille du véhicule provenant de la République dominicaine. Une mesure qui concerne aussi des camions qui proviennent de Malpasse, de Fonds-Verretes, de forêt des Pins, de Thiotte. Dans ce cas, un montant compris entre 10 et 20 mille gourdes est exigé, suivant la taille du véhicule en question. 

Léo Bien-Aimé, contacté par Enquet'Action, soutient que son frère avait découvert cette activité de corruption et s’était abstenu d’y prendre part. « Comme psychologue et comme personne réservée, Lincoln n’a jamais rien dit ni n’a réclamé une quelconque part de l’argent que ces policiers extorquent aux commerçant.es », précise-t-il. 

Le sociologue pense que son frère était considéré comme un élément gênant. « Étant donné qu’il faisait partie du BLTS qui est une unité de la Direction centrale de la Police judiciaire (DCPJ), ils ont pensé que Lincoln a été placé là comme espion et ont décidé de planifier son assassinat », argumente-t-il. 

En août 2022, Léo Bien-Aimé a été témoin de la pratique de corruption instaurée sur la route nationale numéro 8 par des policiers voyageant en blindés. Il avait demandé à son frère Lincoln de lui faciliter le passage pour se rendre à Ganthier pour participer aux funérailles d’un cousin assassiné par le groupe 400 Mawozo. Il est monté dans un trailer qui se rendait en République dominicaine et qui devait être escorté par un blindé de la Police nationale d’Haïti. 

« Je suis arrivé à Croix-des-Bouquets vers 8 h le 12 août. 3 heures après, donc vers 11 h, les policiers discutaient encore avec les chauffeurs qui devaient faire partie du voyage. Tous ceux qui ont refusé de verser le montant exigé en étaient exclus », se rappelle-t-il. 

Le professeur d’Université se trouvait dans le véhicule qui était en troisième position dans le convoi et a pu assister à un étrange évènement. Arrivés à chaque carrefour, les policiers sont descendus du blindé pour faciliter le passage des véhicules qu’ils escortaient. « J’ai vu des bandits armés se trouvant à proximité et qui n’ont pas tiré une seule balle. Encore moins les policiers. Je me suis dit qu’il y a danger et j’ai dit à Lincoln qu’il devait être prudent étant donné qu’il n’a jamais fait partie de ce trafic », soutient-il. 

M. Bien-Aimé affirme que des collègues professeurs lui ont dit de se rendre à l’évidence qu’il y a une entente entre les policiers et les bandits étant donné que ce sont ces derniers qui rançonnent les transporteurs qui empêtraient cette route. Il dit regretter que son frère ait continué à faire confiance à ses collègues en dépit de cette situation. « Il pensait qu’il était à l’abri. Il n’avait pas mesuré l’ampleur de la criminalité de ces policiers qui l’ont finalement livré [aux bandits] », souligne-t-il. 

La thèse du hasard est à exclure, selon le frère de la victime. Les bandits n’ont pas agi à l’improviste. Lincoln devait se trouver à proximité du marché de la Croix-des-Bouquets. Dans le fief de la bande à Lanmò San Jou. « Ils ont même eu le temps de dire à Lincoln qu’ils ont informé aux policiers de Ganthier que leurs jours étaient comptés », précise Léo Bien-Aimé. 

Jusqu’au bout pour obtenir justice ! 

Les proches de Lincoln ont déposé une plainte à l’Inspection générale de la Police nationale d’Haïti (IGPNH) et à la DCPJ. Des responsables les ont informés qu’ils étaient déjà au courant de cette pratique de corruption et de rançonnage des policiers à bord des blindés. 

« Ils nous ont dit qu’ils n’ont jamais reçu de plainte formelle et qu’ils se sont saisis du dossier. Ils m’ont témoigné leur volonté de faire la lumière sur la question », précise Léo Bien-Aimé qui se dit prêt à traîner en justice ces policiers. Il souhaite que leur identité soit révélée au grand public. 

« Je sais que l’IGPNH a les moyens nécessaires pour identifier ces hommes et pour les amener par devant les tribunaux, car ce sont des bandits légaux. Même s’ils n’ont pas pressé sur la gâchette, ce sont eux qui ont tué Lincoln », argumente-t-il tout en informant qu’il fait l’objet de plusieurs menaces. 

En effet, le numéro 3178 23 54 ne cesse de le harceler et de l’intimider via WhatsApp. Ils se connectent, le menacent et disparaissent aussitôt après et ne sont pas disponibles quand il appelle. « Je leur ai dit qu’ils sont des lâches. Si ce n’était pas le cas, ils devraient m’accuser de diffamation par-devant la justice », lance-t-il. Léo Bien-Aimé se dit révolter contre le système d’intimidation que les bourreaux ont installé en Haïti et veut briser l’omerta. Il dit être prêt à en payer le prix. 

« Le bourreau est libre de ses mouvements. La victime, elle, garde le silence. Nous, nous avons décidé de parler et de dénoncer ce qui s’est passé. Si nous gardons le silence, la société haïtienne va continuer de patauger dans la souffrance », argumente-t-il. Le frère de la victime pense que l’assassinat de ce dernier doit être une occasion d’affirmer que la société haïtienne ne peut plus souffrir. « Trop de victimes alors que ceux qui sont censés nous protéger nous rançonnent et nous imposent leur violence », crie M. Bien-Aimé. 

Lincoln Bien-Aimé a fait partie de la promotion 2012-2016 de la Faculté d'ethnologie (FE) de l’Université d’État d’Haïti (UEH). Il a enseigné la communication créole au niveau scolaire. Le défunt avait formé gratuitement plusieurs générations de postulants, à Ganthier ou à Port-au-Prince, désirant intégrer l’Université d’État d’Haïti. 

« Il croyait qu’avec le savoir, on pouvait combattre l’obscurantisme. Il croyait qu’Haïti pourrait être mieux. D’où, ses engagements », nous dit son frère, Léo. Il soutient que c’est pour les mêmes raisons que Lincoln a décidé d’intégrer la Police nationale d’Haïti (PNH). « Beaucoup de gens se sont demandé pourquoi un psychologue comme Lincoln avait décidé de faire partie de cette institution tant décriée. Il était conscient du choix et l’avait assumé », souligne le prof Bien-Aimé. 

Si l’on croit ses propos, Lincoln n’a jamais été impliqué dans le trafic de stupéfiants depuis son intégration au BLTS et met en défi quiconque voulant prétendre le contraire. L’ex-policier a eu droit à des funérailles symboliques le 23 décembre 2022 à l’Église Altagrâce de Delmas, laissant une famille éplorée et sa fiancée avec au compteur quatre mois de grossesse.


Jeff Mackenley GARCON