Enquet’Action (EA) : Comment appréhender les slogans populaires dans le domaine linguistique ?

Renauld Govain (RG) : En général, ce sont des expressions qui se reposent sur l’intersubjectivité dans la communauté linguistique. Les auteurs de slogans se veulent toucher la sensibilité linguistique de l’interlocuteur. D’où la notion d’intersubjectivité sans laquelle le slogan n’aurait aucun sens pour les locuteurs. L’intersubjectivité est à considérer de manière générale. 

Dans cette perspective, on doit inclure la question d’analogie. Les slogans naissent dans des situations spécifiques et sont utilisés dans des situations semblables. Prenons l’exemple de Var, cette expression est d’origine footballistique. En Haïti, il n’a jamais été question de Var avant l’apparition du concept dans le football par la FIFA [Fédération Internationale de Football Association]. Qu’y a-t-il d’analogique dans cette expression ? Var est un endroit où l’on va pour confirmer ou infirmer une action. Or dans le cas de Martissant, il s’agit d’une zone à éviter. Donc, l’analogie n’est pas directe. On a utilisé, en ce sens, le mot Var parce que le concept était d’actualité. Il a traversé le monde entier étant donné que le football est un sport mondial. Le football est très aimé en Haïti. Donc, on a voulu profiter de la popularité du mot Varpour l’intégrer dans le langage haïtien sans lui conférer pour autant  le même sens, sans exprimer la même réalité. 

Considérons ce slogan créole oupran nan zizirit.Cela m’a pris un peu de temps avant de comprendre l’expression, jusqu’à l’opportunité de remonter à son sens premier. Ziziritfait référence à un poisson dangereux qui fait très peur aux pécheurs. Lorsque le pécheur attrape ce type de poisson, il doit faire preuve d’une extrême prudence parce que le Ziziritpossède un os assez dangereux qui, en cas de contact, t’envoie directement à l’hôpital. D’où la naissance et l’utilisation de l’expression ou pran nan Zizirit. 

Les slogans ont la capacité de ressusciter le sens premier d’un mot pour l’appliquer à d’autres situations. Considérons anpil lwil, anpil pikliz. Je suis un mordu du groupe Tropicana. Arrivé à un moment où le groupe joue `«en live» et que l’ambiance est à un point culminant, le chanteur peut lancer : anpil lwil, anpil pikliz.Quelqu’un qui n’est pas habitué à ces termes peut ne pas comprendre. Moi qui suis habitué à consommer du piklizavec de la châtaigne, comprends à quel point c’est délicieux tout en étant accompagné d’une bière bien froide. Idem pour le groupe qui est arrivé à un moment où c’est le pilotage automatique (pour faire référence à un avion). A ce moment, l’expression signifie que tout est parfait, tout se passe pour le mieux. 

E.A : Est-ce un besoin pour la communication ?

R.G :Le propre de l’homme c’est de communiquer. Pour communiquer, il faut faire impact. Pour faire impact, il faut faire usage de toutes les techniques que la langue mette à notre disposition. Techniques existantes ou celles qu’on peut inventer. De même que les proverbes, les slogans sont des nécessités dans le langage. Plus le slogan est court, plus il est susceptible de passer dans la langue, plus il exige moins de dépense en termes de communication, plus son impact est considérable. 

Pourquoi cette vague d’utilisation ? Pour impacter. En milieu rural, la majorité des gens parlent avec des proverbes, avec des slogans. Cela permet de maximiser le coût de la communication. Un slogan peut valoir 50 mille mots. Mais cela peut s’avérer inutile si l’expression utilisée n’a aucun sens pour le locuteur. Le slogan, comme tout mot, à une durée de vie. Parfois, ils vivent moins longtemps que les mots en soi. Ladurée va dépendre du degré d’adhésion intersubjectif autour du slogan. 

La musique, particulièrement le carnaval, est une source abondante de slogans. Autre source, le football. La manière dont les chroniqueurs sportifs procèdent lors des retransmissions de matchs, pour être plus précis. On peut citer l’actuel sénateur Patrice Dumont qui aimait faire usage de Bon bouuuuuuuuuuuul ! lors de ses reportages. Cela s’est rapidement intégré dans la société. Un autre présentateur a inventéLòt Nivoqui a fait son chemin bien qu’il n’est pas vraiment d’actualité. Un autre est venu avec Coupe du Monde Baka qui lui n’a pas été appréhendé vu que ce terme ne rencontre pas l’adhésion de la communauté. En ce sens, on peut dire que pour pérenniser, le slogan doit tenir compte de l’intersubjectivité, répondre à un besoin de la communauté. L’adhésion de cette communauté va permettre une durée longue, courteou pas de durée dans certains cas. 

E.A : Dans la durée du slogan, doit-on prendre en compte le personnage faisant l’utilisation?

RG : Bien sûr. Le degré d’appropriation du slogan va dépendre de l’auteur, du personnage qui en fait usage. Parlons de Ti rès la pou pèp laqui n’a pas fait long feu. Je dois avouer que l’inverse m’aurait étonné. Ce slogan devait se tourner à l’encontre du président. Le peuple ne saurait mériter un quelconque reste. Le peuple mérite ce qu’il y a de meilleur. C’est pourquoi il a fait ce choix. C’est pour ça qu’il paie ses impôts. Qui pis est, le peuple n’a même pas bénéficié des restes dont le président a fait référence. Il a parlé de construire 10 lycées à partir des fonds alloués au parlement haïtien devenu caduc. Jusqu’à date, pas de lycée. Nous savons que cette administration aime la propagande. On ne pourrait ne pas être au courant de leur inauguration. 

Donc, le slogan n’a pas duré parce que le personnage n’est pas aimé par beaucoup d’haïtiens. Dans toutes les cultures, le mensonge est mal appréhendé. Et en politique, le mensonge est payant. Aussi, le peuple a remarqué que le présidentne travaille point en sa faveur. 

E.A : Peut-on parler d’impact positif ou négatif d’un slogan ?

R.G :En principe, le slogan n’a ni d’impact positif ou négatif pour la simple bonne raison que le slogan ne fait ce que l’auteur avait souhaité comme impact. L’utilisation du slogan est liée à l’impact souhaité. Le slogan sert à dire moins pour exprimer beaucoup plus. Ce n’est pas le slogan en soi qui peut conduire à un résultat positif ou négatif, mais l’utilisateur qui peut s’en servir dans un contexte sujet à des interprétations positives ou négatives. 

La communication verbale repose sur le choix des mots. Un mot dans son sens premier peut avoir une connotation vulgaire, tandis qu’en l’introduisant dans un slogan, la vulgarité peut s’envoler. L’inverse est aussi vrai. Il se peut qu’un slogan soit pourvu d’une connotation négative et que je l’utilise dans un contexte qui change le sens. 

E.A : Quelques choses à ajouter ?

RG :Certains slogans sont créés dans des contextes particuliers et sont restés liés au contexte de départ. Ils peuvent durer le temps que l’actualité de leur création demeure. Ils s’envolent aussitôt que ce n’est plus le cas. Il y a d’autres qui, malgré la disparition du contexte de leur apparition, continuent de perdurer. Cela veut dire dans ce cas que le créateur de slogan a fait un travail sur l’ontologie populaire. Il a examiné la sociologie communautaire et en fonction de sa compréhension de cette sociologie, il formule un slogan qui repose sur l’intersubjectivité des locuteurs. Certains slogans marchent, d’autres non. Ceux qui ont réussi à faire marcher un slogan, ce sont ceux qui ont compris la sociologie populaire. Les slogans se doivent d’avoir une orientation populaire sans laquelle il sera difficile de faire long feu. 


Propos recueillis par Jeff Mackenley GARCON