C’est une visite express, au pas de course. Une dizaine de journalistes invités pour l’occasion suivent difficilement le rythme. Le Premier Ministre Joseph Jouthe qui a fait le déplacement spécialement. Discrète, la ministre de le Santé Publique et de la Population, Marie Greta Roy Clément, compte parmi les autres cadres accompagnant le chef de l’exécutif. Ils inspectent l’aéroport international – en rénovation depuis 4 ans – et plus particulièrement les points de contrôle sanitaire pour les passagers arrivant de tous les coins du monde. Haïti s’ouvre et cette visite médiatisée vise à rassurer la population après les annonces d’assouplissement de l’état d’urgence sanitaire du Président Jovenel Moise. Cependant, alors que la Floride n’en finit pas de compter ses cas de contamination, la reprise des vols commerciaux n’est pas vu d’un bon œil par tous.

Dans son allocution, le premier ministre Joseph Jouthe se veut pédagogue. Il parle de sa rencontre avec les compagnies aériennes, « les grandes victimes de la pandémie Covid-19 », selon lui, ainsi que des nouvelles mesures à adopter en vue de la reprise. Il évoque des initiatives pour rassurer les citoyens haïtiens : « On ne va plus retenir les passeports des gens qui rentrent au pays. Cela a causé un petit problème ». Joseph Jouthe demande à la population de continuer à suivre les mesures barrières : « Il ne faut pas tenter le diable », martèle le chef de l’exécutif.  Des travaux d’aménagement ont été entrepris dans le principal aéroport du pays. « Les personnes venant des pays où l’incidence de la maladie est importante, vont devoir apporter un test de Covid-19 négatif », finit par dire la Ministre de la Santé, Marie Gréta Roy Clément, à la suite du premier Ministre en parlant des mesures sanitaires spécifiques aux voyageurs.

L’effet d’annonce ayant devancé la mise en place des mesures, elles ne seront pas effectives immédiatement. Dans l’intervalle, « Tous les gens qui auront à rentrer au pays – auront à faire une quarantaine domiciliaire. La direction d’épidémiologie va rester en contact avec ces personnes pour les suivre », explique la Ministre, en ajoutant que ces personnes auront à remplir un formulaire sur un site internet. 

« Aucun pays ne peut survivre de cette façon », alerte posément le docteur Jean William Pape. Depuis son Bureau du Bicentenaire où il dirige le Gheskio, le très réputé docteur qui copréside de la commission multisectorielle de gestion du Covid-19 dit ce qu’il pense de la reprise des vols commerciaux vers Haïti. « La santé a un impact énorme sur l’économie. L’économie a un impact énorme sur la santé, indique le docteur.83% des vols vont passer par Miami. On va obligatoirement demander un test de PCR, 72 heures avant l’embarquement. »

Le docteur explique que la fermeture le pays a exacerbé les difficultés dans le domaine de la santé : « Beaucoup d’enfants n’ont pas été vacciné. On a des recrudescences de certaines maladies comme la diphtérie. On a certain cas qui sont rapportés. Beaucoup de femmes enceintes n’accouchent pas dans les hôpitaux. Beaucoup de se patients Sida ou tuberculeux ne viennent pas pour leur suivi ainsi que les patients que nous suivons pour des maladies cardio-vasculaires. »

Il poursuit : « Le gouvernement a fait le choix qu’il fallait. Maintenant, il faut pouvoir ouvrir l’économie avec des interventions intelligentes. C’est ce qu’on fait partout. Et ça aurait été une absurdité pour nous de fermer. Nous ne sommes pas une île – avec St- Domingue qui ouvre son aéroport et vous savez qu’il y a déjà plus de 60 mille haïtiens qui ont traversé la frontière. Et la République Dominicaine a l’épidémie la plus sauvage de toute la région. Donc, ca ne sert pratiquement à rien de fermer l’aéroport »

« Ouvrir les portes de l’enfer sur Haïti » ?

La décision de rouvrir l’aéroport international Toussaint Louverture est loin d’obtenir l’adhésion de tous les professionnels de santé d’Haïti. « C’est un risque énorme que prennent les autorités. C’est comme si vous allez créer une hémorragie. On est en train d’ouvrir les portes de l’enfer sur Haïti », prévient le Dr Ronald Laroche, responsable du Développement des Activités de Santé en Haïti (DASH) – un réseau d’hôpitaux. « Il faudrait attendre encore trente jours. Vous mettez en danger 12 millions de personnes pour faire plaisir à 10 mille personnes. Les gens vont rentrer avec le nouveau germe. Il sera trop tard », prévient-il, insistant qu’il ne s’agit nullement d’une sage décision. 

D’après lui, avant d’ouvrir l’aéroport, les autorités devraient observer l’évolution de la maladie à New York et en Floride, deux régions d’où viennent majoritairement les gens voyageant sur Haïti. Selon le Dr Laroche, il faut attendre une quinzaine de jours pour commencer à voir l’impact sanitaire d’une telle mesure : « Haïti a pris trop de risque. Il n’y a pas urgence. C’est une décision risquée et inutile. Ce ne sont pas des personnes qui viennent faire de l’agriculture, encore moins du tourisme. Vous ouvrez la porte à des gens qui n’apportent rien. Ce sont des gens qui étaient en majorité bloquée ailleurs », critique-t-il. « Les personnes asymptomatiques représente pour nous un danger imminent parce qu’ils peuvent faire circuler le virus sans s’en rendre compte. »

Après seulement 72h, le nombre de contaminés augmentent déjà. 

Le dernier bulletin du ministère de la Santé Publique et de la Population (MSPP) sur l’évolution de la maladie révèle que depuis le début de la pandémie et parmi les personnes contaminées, 99 ont contracté la maladie à l’étranger puis sont entrés dans le pays avec. Le bulletin du 3 juillet 2020 fait état de la présence de 42 voyageurs contaminés sur le territoire national. La comparaison des 20 derniers bulletins montre une augmentation de 98% du nombre de cas importés, entre le 8 mai et le 3 juillet 2020. A titre d’exemple, lors de la fermeture des frontières, le taux avait augmenté de 4% au 15 mai 2020 et de 14% au 30 juin 2020. En seulement, trois jours de réouverture de l’aéroport Toussaint Louverture – entre le 1eret le 3 juillet -  le nombre de personnes contaminés venant de l’étranger est passé de 57 à 99, soit 42 nouveaux cas importés. 

Rappelons que la covid-19 a été introduite en Haïti par deux personnes contaminées revenant d’Europe. Trois mois plus tard, le pays enregistre 6294 cas. 

« Vous ouvrez à peine et vous avez déjà eu des cas. Ce pourrait être les cas les plus violents. On ne compte pas les asymptomatiques. 85% des cas de contamination n’ont pas de fièvre », se plaint le Dr Ronald Laroche qualifiant de « vue de l’esprit » l’idée de quarantaine domiciliaire avancée par la Ministre de la Santé. Ne pouvant agir sur la décision gouvernementale, le Dr Laroche conseille aux autorités d’organiser la réponse sanitaire par étape. La première serait l’organisation des cliniques et des centres pour recevoir les gens, leur donner des médicaments. La seconde serait de mettre sur pied des centres d’urgence et de transférer les cas les plus graves dans des centres sophistiqués. « Sinon, on risque le pire », prévient-il, recommandant aux autorités « Précautions, prudence et réserve ».

Les souches de la covid-19 recensées aux Etats-Unis sont plus virulentes et meurtrières que celle déjà présente en Haïti. Avec l’arrivée de cette nouvelle vague de personnes contaminées, l’interrogation du Dr Ronald Laroche reste entière : va-t-on assister à une immunité croisée collective ou est-ce que la nouvelle souche ne fera pas plus de victimes ? 

Un protocole sanitaire spécifique distribué …

Un document protocole pour la reprise de l’activité aéroportuaire en Haïti de 22 pages a été élaboré depuis la réouverture. À traves cet acte, le gouvernement haïtien entend rassurer les autorités des pays de destination. Les passagers quittant Haïti vers leurs territoires auront au préalable été testés. Le protocole prévoit la mise en place de mesures dans l’aéroport notamment : la prise de température de tous les employés et passagers, la désinfection des chaussures et des roues des carry-on, le respect de la distanciation sociale, la désinfection régulière de l’aéroport, le port obligatoire du masque, l’installation de pictogrammes de consignes, etc.  « Aux départs et arrivées tout passager et accompagnant dont la température est supérieure à 38°C sera isolé pour prise en compte par le Ministère de la Santé Publique et de la Population », indique le protocole. 

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Reportage photos : Réginald Jr. Louissaint/ K2D