Enquet’Action (EA) : Quel est l’État des lieux du mouvement féministe en Haïti ? 

Sabine Lamour (SL) : Nous nous trouvons dans une situation où l’ensemble des mouvements sociaux en Haïti connaît des difficultés par rapport au contexte sociopolitique dans lequel nous évoluons. Cette situation a un impact sur le mode d’organisation politique traditionnelle. La mobilisation populaire est quasiment impossible. Or, la mobilisation populaire, l’occupation des rues reste un élément fondamental dans notre organisation politique. La situation est assez compliquée en ce sens. Malheureusement, c’est dans cette situation que le mouvement social et particulièrement le mouvement féministe doit faire des propositions en vue d’apporter des changements qui vont nous permettre d’atteindre notre objectif qui est la transformation de la condition des femmes dans la société haïtienne. 

EA : Quelle a été/est la contribution de Solidarite Fanm Ayisyèn (SOFA) dans cette lutte visant à la transformation de la condition des femmes dans la société haïtienne ? 

SL : Après 36 ans d’existence, SOFA a été partie prenante dans tous les mouvements post 86 en Haïti. Que ce soit la bataille ayant rapport au décret du 6 juillet 2005, à la participation des femmes dans la vie politique, dans les avancées en matière de santé des femmes. Certes, ces avancées ne sont pas encore inscrites dans un cadre juridique puisque les articles concernés sont inscrits dans le nouveau Code pénal qui n’est pas encore validé. La SOFA est l’une des organisations qui ont porté les revendications pour le droit à l’avortement et la décriminalisation de l’avortement dans la société haïtienne de 1986 jusqu’à date. La SOFA a participé dans la lutte visant l’autonomisation économique et l’accompagnement des femmes pour qu’elles puissent avoir accès à des ressources matérielles et immatérielles. À différents niveaux, que ce soit dans l’originalité apportée au mode d’organisation et à la mobilisation, la SOFA à un apport incontournable dans le mouvement féministe haïtien. 

EA : Êtes-vous satisfaite des résultats ? 

SL : Est-ce qu’on peut parler d’apport satisfaisant dans un contexte global lorsque la société ne fait usage de ces acquis pour aller de l’avant ? Satisfaction par rapport à quoi ? La satisfaction doit être liée au changement collectif. On peut se glorifier des acquis dans le mouvement féministe, mais ils sont hypothéqués en ce moment par rapport à la dynamique politique enclenchée dans le pays depuis environ 10 ans. Avant, il y avait des problèmes, mais depuis tantôt 10 ans, il y a une dynamique politique délétère et mortifère dans le pays. Tout ce qu’on avait comme acquis politique est en train d’être remis en question. Ce sont des gains, certes, mais des gains apparemment mitigés. 

EA : Un message ?

SL : Nous connaissons des moments assez sombres dans la société où beaucoup de mécanismes de terreur sont mis en place pour empêcher la mobilisation populaire. Mais la mobilisation populaire reste la seule option pouvant nous empêcher de disparaitre que l’on soit homme ou femme. Encore plus que les femmes. 


Propos recueillis par Jeff Mackenley GARÇON